Comment se vider la tête après avoir côtoyé la plus grande misère ?

Comment se vider la tête après avoir côtoyé la plus grande misère ?

Je vois parfois, des jours durant, des situations plus insupportables les unes que les autres. Je croise des gens au destin brisé, aux rêves broyés. Quelquefois, je n’arrive pas à déconnecter de cette réalité en rentrant chez moi. Je ressens de la tristesse, de l’angoisse, parfois même une certaine forme de culpabilité. Il existe bien des manières de s’aérer l’esprit, mais comment faites-vous, vous ?

Un long trajet en voiture. Écouter de la musique au volume le plus fort que les haut-parleurs permettent. S’abrutir devant la télé en grignotant jusqu’à des heures indues. Ce ne sont pas les aspects les plus trépidants de ma vie privée (je vous rassure) mais des moments intimement liés à ma vie professionnelle. Quelquefois, en fin de journée, il me faut dégager de mes pensées toute la noirceur et la violence sociale auxquelles j’ai été confronté des heures durant.

[DOSSIER]

- Le burnout du travailleur social
- Accompagner sans s’épuiser
- Harcèlement moral, un poison de tous les instants !

Anxiété

L’empathie est essentielle dans le travail social. Il faut pouvoir faire preuve d’écoute en toutes circonstances en s’abstenant des raccourcis faciles activés par nos jugements de valeurs – on en a tous, quoiqu’on en dise. Il m’est arrivé quelquefois que mon empathie ne me submerge avant de se muer en angoisse existentielle. « Et si c’était moi ? » me dis-je en m’entendant répondre les paroles de réconfort les plus communes auprès d’une personne me contant les affres de son parcours de vie. J’ai choisi d’être assistant social parce-que notre système complexe de sécurité sociale m’a toujours fasciné. Même si bien sûr il m’arrive d’être très critique à leur égard, je suis fier des principes défendus par nos institutions et nos lois. J’aime veiller à les appliquer avec rigueur, ayant alors l’impression de m’en porter garant et de participer, à mon échelle, à leur pérennité. Mais tous les jours, je rencontre des personnes pour qui ces belles lois et institutions ne peuvent plus rien faire, ne sont plus suffisantes. Et il serait irrationnel de penser que les choses vont prochainement s’arranger : l’Etat-providence est derrière nous. Alors cette réflexion vient me hanter : « Et si c’était moi ? ». Elle a pris une variante insoutenable, paralysante, digne des plus grands films d’épouvante : « Et si c’étaient mes enfants ? »

Désenchantement

Un cercle vicieux peut vite s’installer. J’ai trente ans et voici déjà deux années que lors de coups de blues j’explique à qui veut l’entendre que je réorienterai totalement ma carrière d’ici mon trente-cinquième anniversaire. Parce-que l’angoisse me fatigue, et qu’il est évident que j’arrive au bureau le matin plus aigri chaque jour. Je ne veux pas être un AS blasé, cette fonction mérite bien mieux que ça. Ça, c’est pour les moments de cafard. En vrai, j’aime mon métier et de toute façon je ne sais rien faire d’autre. Alors je me remobilise, je cherche des aménagements pour enrayer ce cercle vicieux.

Humour noir

À l’heure actuelle, c’est mon mode de décompression le plus abouti. Rire d’absolument tout, n’hésitant pas à forcer le trait sur les situations les plus cruellement absurdes qui me sont données à voir. Cela ne me posait pas problème avant, mais maintenant oui. D’abord parce qu’on ne peut pas rire de tout avec tout le monde. Ensuite, parce-que c’est un peu l’arme atomique en matière de détente. On en use en dernier ressort, et après il n’y a plus rien. J’ai donc dans l’idée de me faire un planning de bien-être hebdomadaire, qui me permettra de profiter pleinement de ma vie de famille. Et d’éviter d’avoir à répondre aux moutards que Papa est de mauvaise humeur du fait qu’il trouve que le taux famille à charge du revenu d’intégration est ridiculement trop bas ou que la compétence territoriale est mal-fichue à Bruxelles. La musique, la lecture, le théâtre ou les musées en famille. Jardiner, bricoler, courir. Et vous, vous faites comment ?

M.A.



Commentaires - 1 message
  • merci pour cet article!
    Je pense que bons nombres de travailleurs sociaux peuvent se retrouver dans votre plume. Bien que nous ayons chacun des stratagèmes pour prendre du recul ou décompresser, les coups de blues sont fréquents, les questionnements et l'aplomb s'amenuisent mais toujours est-il que les pensées positives de l'ordre du" j'aurais au moins réussi cette petite chose" ou si j'ai pu être utile à ce niveau, même à ma petite échelle" permettent de garder le cap...et comme vous dites, j'aime mon métier et que faire d'autres...
    alors merci...

    soM mercredi 20 décembre 2017 09:19

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