Communautaire en perte de vitesse

Communautaire en perte de vitesse

Il y a quelques années, j’ai eu l’occasion de participer à un diagnostic des besoins de la population d’une entité en termes de services sociaux et associatifs. Outre de nombreux manques au niveau de services de première ligne, les demandes en termes d’actions communautaires étaient nombreuses. Paradoxalement, le service à l’initiative de ce diagnostic avait lui-même fait le constat de la difficulté de recruter le public pour leurs nombreuses activités de ce type.

Un peu partout, des initiatives communautaires fleurissent. Dans le secteur social également : ateliers, groupes de travail, activités diverses, espaces partagés, etc. Pourtant, paradoxalement, alors que la demande existe, les travailleurs sociaux ont souvent bien des difficultés à « recruter » le public. Pourtant, cette pratique est un outil puissant et libérateur, à la fois pour le travailleur et la population.

Un outil puissant

Le travail social communautaire est un outil extrêmement puissant, en ce sens qu’il redonne du pouvoir d’agir à des populations opprimées. Il aide à une meilleure compréhension des mécanismes socio-économiques à l’oeuvre et développe une action directe en vue d’améliorer ses conditions de vie. Pour le travailleur social, mettre en place des actions communautaires avec la population permet d’agir à de multiples niveaux, d’observer des résultats concrets et mesurables et de participer à un réel changement social, même à petite échelle.

Offre, demande et moyens

Les demandes de la population sont présentes, j’ai pu l’observer lors de ce diagnostic, mais également durant mes collaborations avec différents services et au niveau de plusieurs entités. La volonté politique est également au rendez-vous : le communautaire est à la mode, des budgets sont régulièrement dégagés pour engager des travailleurs sociaux chargés de mettre en place l’un ou l’autre projet ou de développer telle ou telle ligne directrice. Bien souvent, les institutions sont preneuses de ce type de travail, qui a une réelle complémentarité avec les suivis individuels. Dès lors, pourquoi, lors de leur mise en place, la plupart des actions ne rencontrent que peu d’engouement du côté du public ?

Top down et bottom up

Tout d’abord, il faut distinguer les actions venues « d’en haut » et celles initiées « d’en bas ». Nous le savons tous, les actions nées, par exemple, de la volonté politique, sans concertation avec le terrain ont peu de chance d’avoir du succès. A tout le moins, elles permettront peut-être d’engager du personnel qui pourra, s’il en a le temps, développer en parallèle les projets demandés par la population.

Un rythme lent …

Le rythme du travail social communautaire est très lent : mettre en place un projet initié « d’en bas » suppose de nombreuses réunions avec la population, de la recherche de fonds, le développement de moyens matériels, la mise en place du projet etc. Cela peut prendre de quelques semaines à plusieurs mois, voire années. Ce rythme est en totale contradiction avec celui que nous vivons au quotidien dans notre société de l’instantané. Internet nous permet d’acheter d’un clic, d’être informé en temps réel, d’interagir en permanence. Le communautaire demande une patience que beaucoup d’entre nous n’ont plus.

A contre-courant !

Le travail social communautaire demande un investissement personnel important : il faut venir, agir, prendre des responsabilités, mouiller sa chemise. Et tout ça pour la communauté. Tous les travailleurs qui ont expérimenté ce type de pratique savent que le travail le plus conséquent est de motiver les individus … à mettre en place ce qu’ils ont eux-mêmes demandé ! De nouveau, le travail social communautaire évolue à contre-courant : il s’agit de s’investir personnellement pour la communauté dans un monde où les liens sociaux sont délités et où le sens même de communauté est mis à mal. Individualisme et consumérisme ne font pas bon ménage avec engagement commun.

Ruse et persévérance

Les conditions nécessaires à l’émergence d’actions communautaires sont difficiles à réunir : il faut à la fois une conscience de la communauté, du temps, de la patience et une volonté d’agir pour l’amélioration de ses conditions de vie. C’est donc sur cela qu’il est nécessaire de travailler en premier lieu. Pour un travailleur social, s’engager sur la voie du communautaire signifie entrer dans un temps très long, beaucoup plus long que celui des rapports d’activités. Etant donné que de ces rapports dépendent les budgets nécessaires à l’élaboration et au maintien des projets communautaires, voire au maintien des emplois permettant l’élaboration des projets en question, on comprend la difficulté de l’exercice. Commence alors le temps de la ruse, où l’on essaye de gagner du temps pour permettre au projet de s’implanter et de toucher le public qui le réclame.

Qu’est-ce que le travail social communautaire ?

Paolo Freire fut l’un des pionniers de cette forme particulière de travail, avec ses actions d’alphabétisation au Brésil dans les années 60. Le travail social communautaire vise la promotion et la conscientisation des populations en s’appuyant sur leurs savoirs, ressources et compétences. Il s’oppose à une forme d’assistance et développe une fonction de revitalisation des solidarités de proximité et de changement social. Dans cette forme de travail, l’action sociale est l’affaire de tous : il n’y a pas opposition entre ceux qui la mettent en place et la contrôlent et ceux qui en bénéficient.

MF, travailleuse sociale

[A Lire]

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