"L’utilisation de soi en institution de l’Aide à la Jeunesse"

Face à l’impasse que nous vivons parfois aux côtés de jeunes placés en institution, l’utilisation de soi comme outil thérapeutique peut être un levier d’écoute réciproque et favoriser l’empathie entre l’intervenant et le jeune, ou sa famille.

S’il est un outil que nombre d’entre nous utilisent sans toujours s’en rendre compte, c’est probablement celui de « l’utilisation de soi ». Un concept issu - entre autres - de la thérapie systémique, et qui a valeur de remettre l’humain au centre de l’interaction professionnel-usager. Ressource indéniable dans le cadre des consultations privées, il peut aussi l’être dans le travail institutionnel.

Un concept particulier…

L’utilisation de soi consiste à saisir ses résonances (parfois ses émotions ou ses expériences) personnelles comme média dans les entretiens avec des usagers. Le professionnel récupère sa qualité d’individu au même titre que le patient, ce qui favorise un dialogue « d’humain à humain ». Au travers de l’échange, ce sont de nouvelles perspectives de réaction qui s’offrent à l’usager en questionnement.

… Et tout-terrain !

Les règles et codes nécessaires à la bonne tenue du cadre institutionnel peuvent parfois susciter des réticences quant à l’utilisation d’un tel outil dans les services d’hébergement. La crainte de dépasser le champ professionnel est latente, et toute compréhensible. Toutefois, maniée avec subtilité et raison, l’utilisation de soi peut se révéler être d’une aide précieuse, particulièrement en cas d’impasse relationnelle, telle qu’on peut régulièrement en connaître au cours des cycles institutionnels.

Se rencontrer sur un chemin commun

Lorsqu’on ne se comprend plus, que le jeune est en rupture de tout ou dans le refus d’une règle, aller à sa rencontre autrement que par un rappel strict du cadre peut parfois ouvrir des portes jusqu’alors cadenassées.

Souvenir du terrain

Je me rappelle de cette jeune fille, placée dans le centre où je travaillais et qui n’avait de cesse de rentrer systématiquement au-delà des heures de retour fixées. Cette dernière, dont nous connaissions la capacité prodigieuse à se mettre en danger, avait entamé un bras de fer conséquent avec l’équipe en retardant toujours plus ses retours, à mesure que nous tentions de remettre du cadre. Nous avons alors décidé de lâcher du lest et de prendre de la distance par rapport à cette escalade symétrique.

Chacun, à titre personnel, avait alors pris le temps de discuter avec l’adolescente. Je lui avais exprimé mon sentiment que lorsqu’elle agissait de la sorte, je me sentais comme provoquée, remise en question dans mon autorité, ce qui me donnait un sentiment d’impuissance plutôt inconfortable. Qu’à cette égard, je ne savais comment faire autrement qu’en m’appuyant sur une position de plus en plus stricte. Donner du sens à ce qui est montré

Cette discussion avait alors été l’occasion pour la jeune d’exprimer combien il lui était difficile d’être placée en institution, tant elle voulait retrouver son foyer familial. Transgresser les règles était le seul moyen qu’elle avait trouvé pour faire comprendre un vécu qu’elle ne parvenait à faire entendre par les mots. Un tel décalage avait alors permis de modifier un cadre, et de l’adapter selon les besoins légitimes de la jeune, mais qui puisse aussi tenir compte des bases nécessaires au travail institutionnel.

Et dans les équipes : un véritable outil de travail !

Si l’utilisation de soi peut offrir des discussions d’un autre genre entre l’usager et le professionnel, elle peut aussi être un outil de réflexion, voire de supervision pour les professionnels entre eux. Evoquer ses résonances à l’égard de telle ou telle situation vécue avec un jeune permet d’évaluer ses propres limites et éviter ainsi des interactions inappropriées. Si la confiance et le cadre sont suffisamment sécures, ces résonances peuvent même parfois être reprises dans un second temps avec le jeune lui-même.

Une évidence en milieu de vie

En considérant les choses sous cet angle, on réalise que l’utilisation de soi constitue une évidence, voire une nécessité pour avancer dans le processus thérapeutique avec sérénité. Le travail en centre d’hébergement implique que nous vivions chaque temps du quotidien aux côtés du jeune. Ainsi, les levers, les couchers, les activités et les crises rythment la vie, tant du jeune, que des professionnels qui sont à ses côtés. Les émotions sont inhérentes à ce quotidien, et les refouler constituerait presque à ôter à ces instants leurs caractères précieux et sensés.

Rester prudent

L’utilisation de soi comme outil de travail en institution permet de se décaler des situations compliquées, et d’éviter que les émotions non-dites ne se cristallisent in fine. Toutefois, c’est un levier à manipuler avec précaution et professionnalisme. Pas question, donc, de verser dans l’évocation de souvenirs précis et personnels : la distance professionnelle doit, bien entendu, rester de mise.

L.T., Assistante en psychologie

[A lire] :

- « Acteurs de l’aide en milieu ouvert : je ne mords pas ! »
- « Mais vous êtes quoi au juste ? » : à quand une reconnaissance du métier d’assistant en psychologie ?
- Vers des relations nouvelles grâce aux séjours de rupture
- « Pour une réflexion éthique de l’aide contrainte des mineurs »
- « API et SAMIO : même combat ? »



Ajouter un commentaire à l'article





« Retour

Pour votre facilité, ce site utilise les cookies conformément à nos conditions générales.