La valse des demandes de suivi en service de santé mentale

La valse des demandes de suivi en service de santé mentale

D’un service de santé mentale à un autre, les demandes de certains patients se voient régulièrement refusées par manque de place. Petite chronique du quotidien pour penser les pratiques.

Aujourd’hui, je suis affectée à la permanence téléphonique du service (SSM). Et sans surprise, je reçois un énième appel d’une dame qui me signale que c’est loin d’être le premier centre qui lui répond qu’il n’y a pas de place pour elle et sa fille.

Elle est désespérée, je commence à le devenir aussi.

C’est le moment où je fais encore une fois le constat qu’aucune réponse, en dehors de celle de lui fixer un rendez-vous (et de me mettre en conflit avec mon employeur pour avoir fait trop d’heures supplémentaires), ne sera satisfaisante. Ce sentiment d’insatisfaction devient plus qu’inconfortable. En raccrochant, seule face à ma bonne conscience, je reste sans voix et la rumination l’emporte. A qui est-ce la faute, pourquoi tant d’injustice ?… et d’autres questions existentielles me propulsent sur une planète sombre nommée idéalisation et désolation du monde actuel. Pas pour longtemps puisque la sonnerie du téléphone retentit à nouveau…

Et là, une lueur de réconfort (mais pas d’espoir), une collègue d’un autre centre me demande si nous avons de la place parce que, chez eux, ils sont débordés ! Maigre consolation donc que d’entendre que nous ne sommes pas les seuls à assister avec dépit à la valse des demandes de suivi qui n’aboutissent nulle part. Le sentiment de ne pas être seule, voilà ce qui me permet de m’extraire de mon propre marasme et de reprendre le fil de mes pensées pour tenter quelques hypothèses.

C’est très clair, les SSM sont débordés. Les patients défilent dans les salles d‘attente et dans les bureaux de consultations. A moins d’étirer les plannings et les horaires, il n’y a pas assez de temps pour accueillir de nouveaux patients. Et pas assez de temps non plus pour s’extraire de cette course folle pour penser l’organisation de l’accueil des demandes qui ne cessent d’augmenter chaque année. C’est le moment de parler de la précarité sociale et psychologique qui devient malheureusement la vedette de tous les débats sociétaux actuels. Ou encore le manque de moyens criant du secteur du non-marchand. Mais là, je m’égare à nouveau dans des ruminations stériles.

Le problème survient lorsque le réseau ne peut plus absorber. Certaines demandes passent d’un service à l’autre et les familles entament une valse entre les SSM, une valse à tempo et à durée variables. L’endurance est mise à rude épreuve pour ces personnes en souffrance. Elles se retrouvent face à une réponse collective de non recevabilité de leur demande. Triste constat pour les professionnels de l’aide que nous sommes…

Comment limiter cette valse ? Chaque SSM opte pour une gestion qui lui est propre mais les logiques ne sont pas concertées entre les services. Soyons honnêtes, par manque de temps pour une concertation, ils ne peuvent que se renvoyer la balle.

De plus, les pratiques varient : les uns optent pour une liste d’attente et les autres préfèrent relayer les patients directement. Etre sur une liste d’attente comme forme de réponse à l’urgence de la souffrance, est-ce une solution appropriée ? Le patient se trouve en tout cas inscrit quelque part, dans un entre-deux qui apaise la première urgence de sa demande. Par ailleurs, en accompagnant les patients de manière active vers un autre centre, cela peut-il également limiter le sentiment de non recevabilité ?

Me voilà un peu plus rassurée mais pas du tout satisfaite. Au fond, quelles que soient les pratiques, malgré le manque de moyens et l’augmentation des demandes, il semble nécessaire de penser l’accueil de la demande. La pratique des SSM (et pas que celle-là d’ailleurs !) exige que soit préservée une qualité de pensée suffisamment dégagée, soit du marasme, soit de l’idéalisation qui bafoue le principe de réalité. Pour que le patient et la qualité des soins prodigués restent bien au cœur de nos pratiques, les concertations et les temps d’échanges entre professionnels ne sont pas superflus et au mieux, ils permettent d’éviter bien des écueils.

Mais ma réflexion est interrompue par le téléphone qui retentit à nouveau…

Marie-Eve Hêne, psychologue

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