Alphabétiser dans l’incertitude : un demi-siècle d’émancipation fragilisé au Collectif Alpha
Au Collectif Alpha, l’alphabétisation se pratique depuis plus de cinquante ans comme un outil d’émancipation sociale. Né des luttes ouvrières et des migrations des années 1970, le projet accompagne aujourd’hui des adultes fragilisés par les inégalités, tout en faisant face à des réformes sociales et à des financements incertains. Entre héritage militant et avenir sous tension, l’association défend une conviction : apprendre à lire, c’est déjà reprendre sa place dans la société.
À Saint-Gilles, une maison étroite et très haute se hisse jusqu’au pignon à gradins. Sa porte bleue encadrée de briques rouges indique l’entrée du Collectif Alpha. Son histoire se lit comme un condensé des combats sociaux bruxellois. Ici, l’alphabétisation n’a jamais été pensée comme un simple apprentissage technique. Elle est née d’une lutte.
Le collectif voit le jour au tournant des années 1970, dans le sillage des migrations marocaines, turques, espagnoles et italiennes. Parmi ces immigrés marocains, Mohamed El Baroudi, exilé politique fuyant la répression du régime de Hassan II, joue un rôle déterminant. C’est lui qui organise les premiers cours d’alphabétisation, à l’origine du Collectif. Dans le bureau de la direction, son portrait trône encore aujourd’hui, rappel constant de son rôle fondateur et de l’esprit de solidarité qui continue d’animer l’association.
À l’époque, militants syndicaux, étudiants engagés et travailleurs se retrouvent dans les caves de la FGTB pour donner des cours du soir. « Les personnes parlaient français, mais elles ne savaient ni lire ni écrire. L’objectif était qu’elles puissent comprendre leur contrat de travail, s’organiser syndicalement et correspondre avec leur famille restée au pays », raconte Eduardo Carnevale, coordinateur général. Dès le départ, l’écriture s’inscrit dans une vision d’alphabétisation populaire liée à l’émancipation sociale.
D’un militantisme bénévole à une ASBL reconnue
Comme beaucoup d’initiatives issues des mouvements sociaux, le Collectif Alpha se professionnalise progressivement. Il développe des cours de jour, ouvre plusieurs centres (Forest, Saint-Gilles, Molenbeek) et crée un centre de documentation destiné aux formateurs, rassemblant outils pédagogiques, méthodes et réflexions sociales.
Au début des années 1980, la question de l’institutionnalisation divise : faut-il accepter les subsides publics ? « Certains sont partis. Ceux qui sont restés ont fait le choix de pérenniser l’action. C’est ce qui a permis à l’association d’exister encore aujourd’hui », explique Eduardo.
En 1982, la structure devient officiellement une ASBL. Particularité rare : l’alphabétisation constitue son unique objet social. Faute de matériel adapté aux adultes, le secteur élabore progressivement ses propres outils à partir de l’acquisition d’une expertise pédagogique propre, en s’inspirant des principes de l’« Education nouvelle » (Freinet, socio-constructivisme), en échangeant avec d’autres expériences d’alphabétisation populaire (au Québec, en France, notamment) et, surtout, en reprenant l’héritage de grands précurseurs comme Paulo Freire.
Qui sont les apprenants ?
Pour être admis, il faut être adulte et ne pas avoir le niveau du Certificat d’études de base (CEB). « Pour nous, l’alphabétisation, ce n’est pas seulement connaître l’alphabet, mais être capable de lire, comprendre un texte et en saisir le sens », précise le coordinateur.
Historiquement composé d’adultes belges peu scolarisés, le public a évolué avec les dynamiques migratoires. Les apprenants sont aujourd’hui majoritairement issus de l’immigration. L’ouverture des cours en journée a également modifié la composition des groupes : « Aujourd’hui, on est à 80 % de public féminin environ », observe Aline Jacques, coordinatrice générale.
Beaucoup cumulent précarités sociales, problèmes de santé ou de logement. Elle souligne : « Atteindre le niveau CEB quand on doit déjà gérer la survie quotidienne prend du temps. Ce n’est pas un parcours scolaire classique. »
Selon les estimations de l’UNESCO, 10 à 12 % de la population belge serait concernée par l’analphabétisme, un chiffre largement sous-estimé dans le débat public — cela sans compter les personnes qui déchiffrent sans comprendre ni restituer un texte de la vie courante.
La crainte d’un tournant politique
Les réformes sociales récentes, notamment autour du chômage, inquiètent profondément le secteur. À partir de l’automne 2025, les effets deviennent concrets. « Nos apprenants sont déjà extrêmement fragilisés. Avec ces mesures, certains reçoivent des courriers annonçant leur exclusion du chômage », s’inquiète la coordinatrice.
Les formateurs observent des présences plus irrégulières, des entrées et des sorties fréquentes. Elle témoigne : « Les gens deviennent beaucoup plus instables, parce qu’ils doivent d’abord faire face à la perte annoncée de leurs droits et sont prêts à accepter n’importe quel travail ».
D’autres mesures, comme les restrictions d’accès aux soins, touchent directement les apprenants mais aussi les travailleurs du secteur. « On n’est pas des travailleurs riches dans l’associatif. Ces mesures nous impactent autant que nos publics », rappelle Eduardo.
À cela s’ajoute l’inconnue de la capacité des CPAS à absorber un afflux massif. L’équipe redoute une vague d’exclusions plus importante encore dans les mois à venir. Quand les conditions de vie vacillent, se former devient secondaire, voire impossible.
Parallèlement la multiplication des contrôles administratifs renforce la pression : « Les CPAS vérifient désormais si les apprenants progressent. Je n’avais jamais vu ça », s’indigne Aline. Son collègue confirme : « Nous savons que les contrats ACS sont remis en cause depuis un petit temps et on ne sait pas de quelle manière une réduction budgétaire va être effectuée. » Un sentiment partagé par les travailleurs de terrain, qui décrivent un climat où chaque acteur se sait observé, évalué, sommé de rendre des comptes.
Lire aussi : Éducation permanente : un moratoire sur la table, annonce Élisabeth Degryse
L’association prise « en tenaille »
Le Collectif Alpha se retrouve pris dans un étau. D’un côté, les apprenants subissent de plein fouet les réformes sociales. De l’autre, les financements stagnent, voire se raréfient.
L’association dépend de financements multiples — éducation permanente, dispositifs d’insertion socio-professionnelle et Fonds social européen — sans cadre spécifique dédié à l’alphabétisation. « Il n’existe pas de ministère de l’alphabétisation. On doit se rattacher à des dispositifs qui ne sont pas faits pour notre public », résume Aline.
L’équipe doit constamment expliquer la spécificité de leur travail à leurs pouvoirs subsidiants. « L’apprentissage de la lecture-écriture à l’âge adulte ne se fait pas au même rythme que des apprentissages entrepris par des personnes déjà scolarisées ou même des enfants à l’école primaire. Ce sont des personnes déjà installées dans la vie, qui, même si elles ont développé énormément d’autres capacités, doivent totalement « apprendre à apprendre » tout en menant une vie souvent pleine de difficultés et de responsabilités. »
Paradoxalement, certaines conventions ont été prolongées offrant une stabilité apparente… mais exactement dans les mêmes conditions, sans adaptation des moyens ni des critères. Les obligations — nombre d’apprenants, taux de présence — risquent de devenir intenables face à l’instabilité croissante des publics. Les conventions en insertion socio-professionnelle restent figées jusque fin 2027.
Les retards du Fonds social européen aggravent la situation : « On n’a pas reçu certains subsides prévus en novembre. On est sur la corde raide, et on ne sait pas quand ils arriveront. En attendant, il faut payer les salaires. » Même les banques hésitent désormais : « Avant, elles suivaient. Maintenant, elles demandent si on est sûrs d’être financés », déplore Eduardo.
Le Collectif Alpha se retrouve ainsi pris dans une double contrainte : un public déjà sous pression sociale et des institutions dont les budgets et exigences risquent de les dépasser.
Défendre une vision politique de l’alphabétisation
Face à ces incertitudes, l’association mise sur la convergence des luttes en cherchant à renforcer les alliances avec d’autres secteurs — santé, syndical, associatif — et participe activement aux mobilisations sociales. L’idée est de créer des ponts et de renforcer la visibilité de l’éducation permanente comme outil de mobilisation. « Un des rôles de l’éducation permanente est d’être un outil de contestation et d’organisation face au néo-libéralisme », affirme Eduardo.
Car pour ses membres, l’analphabétisme n’est pas une défaillance individuelle mais le produit d’inégalités structurelles. La directrice relate : « Dans une société où l’école est obligatoire, avoir encore 10 % d’analphabètes montre bien que c’est un problème collectif. »
Le secteur redoute une remise en cause plus large du Non-Marchand. Les coordinateurs regrettent : « On entend de plus en plus que le social coûterait trop cher, qu’il faudrait réduire. Mais ce qu’on fait, c’est permettre à des gens d’exister pleinement dans la société. »
Cette approche traduit une conviction centrale : la lutte pour l’alphabétisation ne peut se limiter à la salle de cours. Elle passe par la mobilisation collective et la défense d’une vision politique qui reconnaisse la place essentielle du Non-Marchand dans la société.
Lire aussi : L’insertion socioprofessionnelle : "Vitale mais menacée !"
2026, une année charnière
L’association aborde l’avenir avec lucidité. « L’année 2026 va être révélatrice, un basculement. On s’attend à tout. Et nous on ne sait pas si on sera encore là. En tout cas, je suis persuadée qu’on va se métamorphoser », assure Aline.
À Saint-Gilles, derrière la porte bleue du Collectif Alpha, on continue pourtant d’apprendre, mot après mot, à reprendre sa place dans un monde saturé d’écrits. Mais l’avenir de cette lutte silencieuse se joue désormais dans les mains qui écrivent, dans les voix qui se lèvent et dans les collectifs qui s’organisent. Car ici, alphabétiser n’a jamais seulement signifié enseigner à lire : c’est refuser que l’exclusion devienne la norme.
« Lorsqu’un adulte qui n’a pas eu la chance d’aller à l’école s’ouvre à la lecture, c’est comme un esclave à qui l’on casse les liens » — Mohamed El Baroudi
Pauline Février
Ajouter un commentaire à l'article