Dossier | Infirmiers indépendants : la charge mentale croissante des soins à domicile
Troisième volet de notre enquête consacrée à l’indépendantisation du métier infirmier, ce témoignage nous plonge dans le quotidien des soins à domicile. Alors que les deux premiers épisodes mettaient en lumière l’essor du recours aux indépendants dans les institutions et les tensions qu’il suscite, cette nouvelle étape donne la parole à Margo Lefèvre, une infirmière de terrain. Entre flexibilité relative, charge mentale croissante et fragilisation économique, son récit éclaire une autre facette du phénomène.
[Une enquête exclusive du Guide Social en plusieurs volets : ]
- Pénurie infirmière : Dynamicare bouscule le modèle salarial dans les structures de soins
- Infirmiers salariés, indépendants, intérimaires : vers un hôpital à géométrie variable ?
Soins à domicile : l’autre visage de l’indépendance
Le Guide Social : Comment avez-vous opté pour le statut indépendant et les soins à domicile ?
Margo Lefèvre : J’ai suivi pendant 3 ans une formation d’infirmière, suivie d’une année supplémentaire de spécialisation urgentiste, ce qui me permet de pouvoir travailler en réanimation et aux urgences. J’ai d’abord travaillé à mi-temps dans un hôpital en tant que salariée et à mi-temps en soins à domicile comme indépendante complémentaire, mais la crise du Covid et l’après-Covid m’ont incitée à quitter le milieu hospitalier. Nous avons été beaucoup applaudies pendant la pandémie, mais sans que ça se traduise ensuite par des moyens accrus pour le personnel de la santé. Au contraire, j’avais souvent la sensation que nous devions être rentables vis-à-vis de l’institution, au détriment de la qualité des soins et de l’humanisation pourtant indispensable au sein de tels services. J’ai alors décidé de devenir indépendante à 100 %.
Le Guide Social : Concrètement, comment s’organise votre travail au quotidien ?
Margo Lefèvre : Je collabore avec une titulaire de tournées. En général, une titulaire est une infirmière qui a développé sa patientèle pendant plusieurs années et qui peut alors proposer une collaboration à d’autres infirmières indépendantes pour effectuer des remplacements sur du court ou long terme, moyennant un pourcentage de la prestation qui lui revient. La titulaire propose alors des horaires aux infirmières qui collaborent avec elle, horaires que celles-ci valident ou non, selon leurs disponibilités.
Le Guide Social : Cela semble donc vous offrir une certaine flexibilité ?
Margo Lefèvre : Une flexibilité toute relative. Il n’est pas rare de faire des tournées qui commencent à 6h du matin et se terminent à 21h, avec parfois plusieurs passages chez un même patient en soins palliatifs. L’impact sur la vie personnelle et familiale n’est pas négligeable, de même que pour poser des périodes de congés.
« Il m’est arrivé d’aller travailler avec des béquilles, pour ne pas laisser mes patients sans soins ! »
Le Guide Social : Et le fait que le métier soit en pénurie n’arrange probablement rien pour un meilleur équilibre vie privée-vie professionnelle ?
Margo Lefèvre : Je vous raconterai simplement une anecdote révélatrice : suite à une blessure à la cheville, il m’est arrivé d’aller travailler avec des béquilles, pour ne pas laisser mes patients sans soins ou surcharger une collègue de travail. Ce sont mes patients eux-mêmes qui m’ont renvoyée chez moi en me voyant dans cet état !
Le Guide Social : Vous évoquez les soins palliatifs prodigués à certains de vos patients. Or, depuis janvier 2026, les honoraires sur ces soins ont diminué de 25 %, à la demande du ministre de la Santé publique, dans le cadre du budget des soins de santé.
Margo Lefèvre : Cette mesure nous a été imposée comme un petit effort en attendant mieux, ce « mieux » devant se traduire par une réforme, annoncée pour 2029, après le test d’un nouveau modèle de financement pour les soins infirmiers à domicile. Certes, depuis le 1er novembre 2025, nous pouvons effectuer davantage de soins sans prescription médicale. Un gain de temps pour les patients et pour les professionnels. Mais en attendant, le coût de la vie, lui, ne diminue pas, et l’augmentation du prix des carburants, suite au contexte géopolitique actuel, n’arrange rien. Notre voiture est notre outil de travail indispensable, or, la déductibilité fiscale du véhicule est de plus en plus faible. Conséquence : si on tient compte de tous ces frais réels, certains déplacements chez des patients pour une simple injection nous rapportent au final… 2 euros, autant dire rien !
Le Guide Social : Quelles pourraient être les conséquences d’une telle évolution ?
Margo Lefèvre : Le risque bien réel est de voir certaines infirmières en arriver à choisir leurs patients sur base d’une certaine rentabilité, même si la plupart d’entre nous continuent par amour du métier et avant tout pour soigner les gens. Mais chacun n’en doit pas moins gagner sa vie : cette diminution des forfaits va inévitablement engendrer un stress au niveau du travail en équipe. Avec une diminution des revenus, certaines infirmières pourraient quitter le secteur des soins à domicile, entraînant un surcroît de travail pour celles qui restent, et avec un risque accru de concurrence entre infirmières pour conserver un revenu un tant soit peu attractif.
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« Il devient très difficile de s’épanouir dans cette fonction… »
Le Guide Social : Vos collègues salariés qui travaillent en milieu hospitalier vous font-ils part des mêmes préoccupations ?
Margo Lefèvre : Les infirmières que je connais me disent pratiquement toutes la même chose : si vous voulez des enfants, ne faites jamais ce métier-là ! De nombreuses infirmières pensent à arrêter ce métier et se rediriger vers autre chose, ou à se servir de leurs compétences d’infirmière pour se tourner, par exemple, vers des soins esthétiques ou du travail en laboratoire. Celles qui envisagent d’arrêter ne le font pas parce qu’elles n’aiment plus leur profession, mais parce que la charge de travail, la fatigue, les horaires, le manque de valorisation… font qu’il devient très difficile de s’épanouir dans cette fonction. À force, l’écœurement n’est pas loin. Et la situation en maisons de repos est encore pire, ce qu’une collègue m’a encore confirmé récemment.
Le Guide Social : Que pensez-vous de la prochaine disparition, en septembre 2026, du brevet A2 pour les infirmiers ?
Margo Lefèvre : Pour ma part, je suis infirmière A1, ce qui me permet d’accéder aux spécialisations en services aigus (bloc opératoire, urgences, réanimation…).. Parallèlement à cette disparition programmée du brevet A2, on parle d’augmenter les heures de stage pour les futurs infirmiers, afin que, officiellement, ils soient mieux formés. Nous y voyons surtout le moyen de recruter du personnel qu’il ne faudra pas payer, les stages pendant nos études n’étant pas rémunérés. Parallèlement, le fait que le métier soit en pénurie entraîne une situation perverse, en ce sens que des stagiaires qui sont théoriquement là pour apprendre et observer se retrouvent surtout à faire le même travail que les soignants titulaires.
Le Guide Social : Vous-même, en tant qu’indépendante, êtes-vous parfois invitée à participer à des formations ?
Margo Lefèvre : Je n’ai jamais reçu d’invitation officielle pour y participer. Par contre, j’ai déjà ressenti plusieurs fois une certaine pression, dans le sens où on nous dit qu’il est important de se former pour notre évolution professionnelle. Mais encore faut-il avoir le temps d’y participer, car passer du temps dans une formation, ce sont des prestations en moins chez les patients, avec la baisse de revenus qui va avec pour nous, et avec le risque pour les patients d’être moins bien pris en charge pendant ce temps-là, ce qui serait contradictoire par rapport à ma mission première qui est d’apporter des soins.
Propos recueillis par O.C.
Dans le quatrième et dernier épisode de notre enquête dédiée à l’indépendantisation dans le secteur des soins, le Guide Social donnera la parole à des directions hospitalières, pour comprendre comment ces transformations redessinent concrètement l’organisation des équipes et les équilibres internes.
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