Pénurie infirmière : Dynamicare bouscule le modèle salarial dans les structures de soins
Infirmières depuis dix ans, Jennifer Russo et Sydney Anzaldi ont lancé Dynamicare pour répondre à un problème très concret : la pénurie de soignants. Leur plateforme met en relation des infirmier·es indépendant·es et des hôpitaux ou maisons de repos en manque de bras. En quelques années seulement, le modèle a convaincu 600 professionnel·les et 150 institutions de soins. Mais son développement soulève un débat : l’essor de l’indépendance dans des structures traditionnellement salariées annonce-t-il une transformation en profondeur de l’organisation du travail infirmier ?
Présentée comme une réponse pragmatique à la pénurie infirmière, Dynamicare s’inscrit dans un paysage hospitalier et médico-social sous tension. Le recours croissant à des infirmier·es indépendant·es au sein d’institutions historiquement fondées sur le salariat ne laisse personne indifférent. Certaines directions y voient un levier pour maintenir des services ouverts et stabiliser leurs équipes ; d’autres redoutent qu’un développement trop important de ces statuts n’accentue la fragilisation financière des structures et ne déséquilibre les relations entre travailleurs et travailleuses.
Au-delà du cas particulier de Dynamicare, c’est bien une transformation plus large du modèle qui se dessine — entre quête de flexibilité, aspirations nouvelles des soignants et défense d’un cadre collectif du travail. La rédaction du Guide Social a rencontré les fondatrices de la plateforme pour comprendre les ressorts de ce modèle. Dans les prochains volets de notre dossier, nous donnerons la parole aux organisations syndicales et à des directions hospitalières, favorables ou opposées à cette évolution.
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Aux origines de Dynamicare : un parcours entre salariat et indépendance
Dynamicare n’est pas née d’un business plan, mais d’un parcours. Celui de Jennifer Russo, infirmière depuis onze ans. Très vite après ses études, elle refuse l’alternative classique entre CDI et indépendance. Elle choisit les deux : un mi-temps à l’hôpital, des soins à domicile, et la volonté de garder la main sur son organisation. « J’ai créé mes tournées, cherché mes patients, noué des partenariats avec des hôpitaux. J’ai toujours tenu à garder cette liberté », martèle la Liégeoise. Et de développer : « Le secteur des soins, c’est la catastrophe. On déserte les hôpitaux car ils exigent de travailler toujours plus, pour un petit salaire. On fait donc du domicile en parallèle pour mieux gagner notre vie. »
Ce choix, pensé comme un compromis entre sécurité et autonomie, ne résistera pourtant pas à la tempête du Covid. « La pandémie a accentué la pénurie de personnel et durci les conditions de travail. À domicile aussi, c’était très compliqué : des patients décédaient, il manquait de matériel, et chaque perte avait un impact direct sur le salaire. On était constamment dans la course. À force de travailler seule, isolée, j’en ai eu assez. Après le Covid, j’ai fait un burn-out de six mois. C’est là que je me suis demandé : “Qu’est-ce que tu fais, Jenny ?” »
Le déclic venu des maisons de repos
La réponse ne viendra pas d’une révélation personnelle, mais d’une réforme wallonne. « J’ai entendu parler des subsides de l’AVIQ destinés aux maisons de repos, et ça a été un vrai déclencheur », pointe la soignante. En juillet 2023, la législation a en effet connu un bouleversement : les infirmier·es indépendant·es sont désormais assimilé·es aux intérimaires, jusque-là seuls à bénéficier de ces coups de pouce financiers. « Je me suis dit : pourquoi ne pas tenter ce secteur-là ? » Le jour même, elle prend contact avec un groupe à la tête de cinq maisons de repos. La proposition fait mouche. « On m’a demandé si je connaissais d’autres collègues et on s’est retrouvées à six. »
Très vite, l’infirmière endosse le rôle de coordinatrice et centralise le tout : horaires, facturation, paiements. « Je gérais tout, seule, sans être rémunérée. » Puis vient la remarque de son compagnon : elle travaille beaucoup… pour rien. Jennifer Russo décroche son téléphone et appelle Sydney Anzaldi : « On ne lancerait pas notre business ? » Les deux femmes se connaissent depuis la maternelle. Elles ont partagé les bancs de l’école d’infirmier·ère. Cette fois, elles s’associent.
C’est là que leur collaboration prend une autre dimension. Elles se lancent à deux. Le bouche-à-oreille accélère le mouvement, les demandes affluent, le réseau grandit. Très vite, une évidence s’impose : il faut structurer. « On s’est retrouvées avec sept maisons de repos et une vingtaine d’infirmiers, le tout géré avec… un vieux tableau Excel », sourit Sydney Anzaldi. Aucune structure formelle, pas encore de société constituée. Elles continuent à prester sur le terrain tout en coordonnant l’ensemble. « À un moment, ça devenait ingérable. On n’a quitté le terrain, il y a seulement un an... »
Accompagnées par une équipe IT, elles développent en 2024 une plateforme conçue à partir de leurs besoins de terrain. Rapidement, cet outil devient central dans l’organisation de l’activité et permet de structurer une croissance jusque-là gérée de manière artisanale.
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Dynamicare aujourd’hui : le modèle
Deux ans après son lancement, l’initiative artisanale s’est transformée en entreprise structurée. Dynamicare fonctionne via une commission prélevée sur les infirmier·es indépendant·es, en échange d’un accès facilité aux missions et d’une forme de stabilité organisationnelle. « Nous prenons en charge la recherche de missions et veillons également à apporter davantage de clarté et de cohérence dans les tarifs », développe Jennifer Russo. « Les institutions savent qu’on répond à toutes les demandes, même en dernière minute. »
Pour son associée, la démarche dépasse la simple mise en relation. Elle s’inscrit dans une évolution plus large du métier infirmier. « Jusqu’ici, les options étaient limitées : soit le CDI, soit l’indépendance en solo, soit l’intérim. Nous, on a voulu proposer une autre voie », résume-t-elle. Un modèle qui se veut plus flexible : choix des horaires, maîtrise du rythme de travail, meilleure articulation entre vie professionnelle et vie privée. « C’est une autre manière de penser et d’exercer le métier. »
Dans les faits, les 600 infirmier·es qui collaborent aujourd’hui avec Dynamicare présentent des profils variés, mais partagent un point commun : la majorité — environ 90 % — combine une activité indépendante avec un mi-temps salarié. Quelques professionnel·les travaillent à temps plein via la plateforme, tandis qu’une poignée de retraités y trouvent une alternative aux flexi-jobs.
Dynamicare séduit également des infirmières qui avaient quitté la profession. « Elles peuvent à nouveau se concentrer sur le cœur du métier : le lien social, l’échange avec les résidents et les patients. Mais elles ne veulent plus porter la charge mentale de l’indépendance, ni subir le poids d’un CDI qui t’impose de sacrifier des fêtes de famille une année sur trois. Ce qu’elles cherchent, c’est l’équilibre », observe Sydney Anzaldi. Et d’illustrer : « Dans un contexte où les familles monoparentales sont de plus en plus nombreuses, certaines choisissent de prendre tous les congés scolaires ou de ne pas travailler l’été. D’autres préfèrent enchaîner un mois intensif avant de s’accorder une pause. Des choix difficilement compatibles avec le salariat, et rarement possibles en intérim, où refuser trop souvent une mission peut fermer des portes. » Selon elle, le modèle redonne aux soignant·es une marge de manœuvre sur leur temps et leur organisation.
Dynamicare ne se contente pas de mettre en relation institutions et indépendants : la plateforme soutient aussi des infirmier·es salariées souhaitant changer de statut. Démarches administratives, organisation comptable, conseils pratiques — l’objectif est de rendre la transition plus sécurisée. « Environ 30 % des infirmiers avec qui nous travaillons étaient auparavant salariés », indiquent-elles.
Continuité des soins : des inquiétudes persistantes
L’arrivée de personnel infirmier externe ne laisse pas le secteur indifférent. La continuité des soins constitue la principale préoccupation : des équipes mouvantes, un ancrage plus fragile dans les services et la crainte de voir certaines unités fonctionner en rotation permanente. Un risque que les fondatrices disent prendre au sérieux.
« Le résident, le patient, est rassuré lorsqu’il voit des visages qu’il connaît », avancent-elles. Dynamicare assure ainsi privilégier une croissance contrôlée, en limitant le nombre de soignant·es référencés sur la plateforme pour garantir une certaine stabilité dans les équipes. « On pourrait accepter 2.000 infirmiers, mais ce n’est pas notre objectif. »
Concrètement, l’organisation varie d’un établissement à l’autre. En milieu hospitalier, Dynamicare déploie généralement des équipes de dix à quinze équivalents temps plein, intégrées pour plusieurs mois. Les candidatures sont d’abord examinées par la plateforme, puis soumises à l’hôpital. Une fois validés, les soignant·es rejoignent un service déterminé, avec un planning établi sur trois mois.
Et du côté des maisons de repos ? Le modèle vise lui aussi à s’inscrire dans la durée pour contenir le turn-over, souvent pointé comme facteur de fragilisation des équipes. Mais la plateforme peut également être mobilisée pour des remplacements ponctuels, en cas d’absence imprévue. « Lorsqu’une personne est malade, nous intervenons immédiatement », assurent les fondatrices.
Des équipes externes, mais intégrées ?
Autre réserve exprimée dans le secteur : certaines écoles hésitent à envoyer leurs étudiant·es dans des services composés majoritairement de personnel externe, par crainte d’un encadrement insuffisant et d’un manque de repères professionnels. Les fondatrices contestent cette analyse. « Nous ne fonctionnons pas comme de l’intérim », insiste le duo.
Si les infirmier·es ne sont pas salarié·es de l’institution, ils et elles sont engagé·es sur des missions à temps plein et de longue durée. « Ils s’intègrent dans les équipes, connaissent les résidents, les patients, et participent pleinement à la vie du service. » Selon elles, dans certains établissements, ces professionnel·les participeraient même à la formation des nouveaux arrivants.
Les fondatrices mettent également en avant leurs critères de sélection. La disponibilité constitue, selon elles, un élément central : les infirmier·es déjà engagés à temps plein ou en quatre-cinquièmes ne sont pas retenu·es, afin de limiter le turn-over et de préserver la qualité des prises en charge. « On ne peut pas cumuler un temps plein et des missions supplémentaires tout en restant pleinement disponible et attentif aux patients », affirment-elles.
Les hôpitaux : entre réticence et adoption
Reste une question plus sensible encore : celle de la position des directions hospitalières. En effet, certaines redoutent un « effet tache d’huile » : un recours croissant aux indépendant·es qui accélérerait la désaffection pour le salariat.
Selon Jennifer Russo et Sydney Anzaldi, ces craintes s’estompent une fois la collaboration engagée. « Les directions voient que l’on répond aux besoins, que les équipes sont stables et que les mêmes personnes reviennent ». Leur ambition, insistent-elles, n’est pas de remplacer le salariat, mais de répondre à une pénurie existante et de sécuriser la continuité des soins là où les structures peinent à recruter.
Toujours est-il qu’il aura fallu près de six mois de négociations pour conclure un premier partenariat hospitalier. Une étape décisive, selon les fondatrices. « Cette collaboration a fait office de test. Une fois le modèle validé sur le terrain, d’autres hôpitaux se sont montrés intéressés. Le premier établissement, qui nous a rejoint il y a quelques mois, nous a même recommandées. »
Dynamicare revendique aujourd’hui des partenariats avec une dizaine d’hôpitaux, en plus de nombreuses structures médico-sociales. Cette diversification s’accompagne d’un chiffre d’affaires avoisinant les 10 millions d’euros — un niveau d’activité notable dans un secteur en tension. Les fondatrices y voient un effet direct de la pénurie persistante. « Les structures de soins ferment des lits faute de personnel et perdent de l’argent. Ils sont donc prêts à investir pour maintenir leur activité. Grâce à nos équipes, des hôpitaux ont pu, par exemple, rouvrir des services ou préserver des urgences. »
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Salariat, indépendance : coexistence ou bascule ?
Aux yeux des entrepreneuses, Dynamicare s’inscrit dans un mouvement plus large de recomposition du travail infirmier. Sans annoncer la fin du modèle salarial, elles considèrent qu’un nouvel équilibre entre salariat et indépendance devient inévitable. « Si on ne change rien, ça ne tiendra pas ! »
À moyen terme, elles estiment que ce modèle pourrait gagner du terrain. D’après elles, certaines directions hospitalières envisagent déjà des organisations intégrant une proportion importante d’infirmier·es indépendant·es, tout en souhaitant conserver un noyau de personnel salarié, indispensable à l’organisation quotidienne des services. Les fondatrices avancent également un argument financier : l’absence de certaines charges patronales liées au salariat rendrait le dispositif attractif pour des institutions sous pression budgétaire. Une lecture qui ne fait pas consensus dans le secteur et que nous approfondirons dans nos prochains volets.
Et demain ? Après la Wallonie et Bruxelles, Dynamicare vise désormais la Flandre et teste des ouvertures à l’étranger. Des discussions sont ainsi en cours en France et au Maroc, où la pénurie infirmière soulève des défis comparables. L’ambition s’accompagne toutefois de prudence. « Grandir, oui, mais pas à n’importe quel prix. »
Mais l’enjeu dépasse la seule trajectoire de l’entreprise. Reste à savoir si salariat et indépendance parviendront à coexister durablement… ou si ce mouvement redessinera en profondeur le modèle des structures de soins. Un débat que nous approfondirons dans nos prochains articles consacrés aux mutations du travail infirmier.
Emilie Vleminckx, rédactrice en chef
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