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Stage infirmier : pourquoi l’accueil fait rester ou quitter la profession

Stage infirmier : pourquoi l'accueil fait rester ou quitter la profession

Pour beaucoup d’étudiant.es en soins infirmiers, le stage est un moment charnière. C’est là que se construit la confiance, que s’affirme une identité professionnelle… ou que l’envie de continuer vacille. Dans un contexte de pénurie, cette enquête donne la parole à celles qui vivent, encadrent et repensent le stage infirmier, pour comprendre comment les hôpitaux peuvent transformer l’accueil des stagiaires en un véritable levier de fidélisation et de recrutement.

Un stage peut conforter un choix de carrière… ou faire naître le doute. Pour les étudiant·es infirmier·es, il marque souvent un avant et un après dans le parcours de formation.

Dans un contexte de pénurie qui s’aggrave, le Guide Social a enquêté sur ce moment clé, en allant à la rencontre d’une étudiante, d’enseignantes et de professionnelles de terrain. Leur point commun : toutes s’accordent sur le rôle déterminant de l’accueil dans la construction de l’identité infirmière.

Aujourd’hui comme hier, l’importance du stage infirmier s’impose comme une évidence. Pour Jacinthe Dancot, infirmière, chargée de cours à la HERS et professeure associée à l’ULiège, celui-ci est crucial pour découvrir la réalité du métier. « On peut faire beaucoup de choses à l’école, notamment avec des salles de simulation très réalistes mais il est essentiel de se confronter à la complexité du terrain, et de pouvoir s’entourer de professionnels qui ont chacun des visions différentes de la profession, et qui peuvent la transmettre aux étudiant·es », note celle qui est aussi administratrice de l’acn.

Kim Lacroix, étudiante infirmière à la Haute école Robert Schuman, après avoir été aide-soignante pendant 15 ans, abonde : « On nous apprend énormément à l’école, mais c’est en pratiquant, surtout en quatrième année, que l’on découvre la diversité des possibilités : soins à domicile, psychiatrie, oncologie… Ces affinités ne se révèlent que sur le terrain. »

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Se construire infirmier·e, ça s’apprend surtout sur le terrain

Une expérience largement partagée par les étudiant·es, quel que soit leur lieu de formation. Du côté de la HELHA Mouscron, où Josée Agrippine Ingabire enseigne tout en coordonnant le volet simulation et stage, le constat est similaire. « Le fait d’être infirmier·e, avoir cette posture et affirmer cette identité professionnelle ne peut se faire qu’en stage. C’est durant ces expériences, qui peuvent être très variées qu’elles soient en milieu hospitalier ou extra-hospitalier, que l’infirmier·e pourra découvrir ce qu’est ce métier, mais également affirmer ce qu’il/elle voudrait être, ou à l’inverse, ne pas être. »

De son côté, Anne-Charlotte de dobbeleer, coordinatrice des stages à la cellule infirmier partenariat école-hôpital (IPEH) aux Cliniques Universitaires Saint-Luc, créée spécifiquement pour l’accueil des étudiant·es, pointe que « le stage est également l’occasion d’expérimenter la complexité de l’imprévu. Le nombre de patients, le téléphone qui sonne avec le médecin qui vous sollicite, l’aspect administratif. Tous ces aspects font partie du quotidien et les découvrir permet également de conscientiser, digérer et apprendre réellement ce qu’est ce métier. »

Accueillir, ça s’apprend aussi…

« La profession a la réputation de ne pas ménager ses stagiaires, mais beaucoup souhaitent que cela se passe autrement », observe Jacinthe Dancot, qui a consacré une thèse à l’estime de soi des étudiant·es infirmier·es. « Lorsque j’ai débuté mes entretiens dans le cadre de ma thèse, je craignais d’avoir beaucoup de récits très négatifs. En fait, c’est l’inverse qui s’est produit, avec beaucoup plus de positif que de négatif. Le problème reste que les expériences négatives ont un impact beaucoup plus fort, mais je pense qu’il faut souligner que tant les services que les écoles font de nombreux efforts, malgré une réalité de secteur très difficile. Il ne faut pas seulement travailler sur les conditions d’accueil des étudiant·es, il faut aussi travailler sur les conditions de travail tout court. »

Ce qui transparaît aussi de cet entretien croisé, c’est l’importance de la formation du personnel accueillant. Accompagner les stagiaires, cela demande tant de l’espace mental que de la pédagogie, ainsi qu’un réel suivi. « En fonction des infirmières et des services, il y en a certaines qui sont vraiment très bienveillantes », observe Kim Lacroix, étudiante en soins infirmiers. « Et ils/elles sont beaucoup à se mettre à la page, à évoluer avec leur temps. De mon point de vue, le souci vient le plus souvent de personnes ayant du mal à transmettre leur savoir, elles préfèrent faire tout elles-mêmes plutôt que de partager… Parce que la charge de travail est tellement énorme. Elles n’en deviennent pas pour autant maltraitantes, mais parfois des paroles ou des attitudes suffisent à briser des étudiant·es. »

Du côté de la HELHA et de Saint-Luc, c’est précisément ces situations que les différents programmes d’accompagnement visent à éviter. Car créer le bon cadre permet tout autant à l’étudiant·e de s’affirmer qu’aux équipes de trouver le bon équilibre entre gestion quotidienne et encadrement pédagogique. « C’est vraiment un enjeu stratégique », note Anne-Charlotte de dobbeleer, « il faut former les infirmières à devenir des encadrantes, écouter leurs ressentis, voir si elles se sentent capables d’assumer ce rôle, et les accompagner au travers de journées de formation et d’un réel suivi. Tout·e référent·e doit chez nous suivre une première formation obligatoire, et l’accompagnement se poursuit ensuite au travers de rencontres, de tables rondes étudiantes-infirmières, et d’autres outils permettant d’être dans l’amélioration continue de notre accueil. »

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Créer le bon cadre : le rôle clé de l’infirmier·e en chef

Dès les premiers jours de stage, tout se joue souvent dans les détails. À commencer par l’accueil réservé aux étudiant·es. Les quatre intervenantes se rejoignent sur un point : le rôle central de l’infirmier·e en chef dans l’accueil des stagiaires. Par sa présence lors de l’arrivée des étudiant·es, ce membre du personnel peut garantir une intégration plus fluide et installer un dialogue ouvert, ainsi qu’une relation de confiance — clés d’une collaboration réussie.

« Cela peut paraître bête, mais savoir qui sont les référent·es, mettre des visages sur les noms et comprendre les dynamiques de service ou tout simplement les uniformes, qui sont parfois similaires entre kinés, aide-soignantes et infirmières, c’est très important », souligne Kim Lacroix. Savoir vers qui se tourner, avoir en sa possession les informations les plus complètes possibles, autant d’aspects qui permettront à la personne stagiaire de rentrer dans un service.

« En tant que chef·fe d’unité », ajoute Jacinthe Dancot, « il me semble important de prendre connaissance des réalités de chaque étudiant·e, de ses objectifs et de son niveau. Cela permettra également de déceler certaines capacités, et de pouvoir capitaliser sur celles-ci. »

Les stages de demain : apprendre en faisant

Une fois le cadre posé et l’accueil pensé, certaines institutions vont plus loin. En misant sur la responsabilisation réelle des stagiaires. C’est notamment le cas au sein des Cliniques universitaires Saint-Luc.

« Pour la première fois cette année, nous allons avoir huit étudiant·es qui vont intégrer un plateau pendant neuf semaines, et prendront un tiers de couloir en charge totale », détaille Anne-Charlotte de dobbeleer. « Au travers de ces expériences, nous voulons ‘officialiser’ des relations de confiance qui avaient pu, par le passé, être construites de manière officieuse lors de stages qui s’étaient particulièrement bien déroulés. Notre but, c’est que lorsque l’étudiant·e termine son stage, il/elle puisse se dire, je suis armé, j’ai géré des situations diverses et variées, j’ai développé mon leadership, je peux désormais envisager mon futur métier. »

Cette approche est également défendue par la HELHA, à travers ses stages « Lieu d’apprentissage et de Travail » (LAT), mis en pratique depuis plusieurs années avec le centre hospitalier de Mouscron (CHM). Pour Josée Agrippine Ingabire, le stage de demain se construit « en interdépendance avec les hôpitaux et les hautes écoles, pour créer des dispositifs pédagogiques. » Le stage LAT est né dans ce contexte, fruit d’un travail de deux ans de co-construction et de longs échanges. « Nous y avons mis énormément d’énergie, mais les bénéfices actuels sont énormes. Aujourd’hui, certain·es étudiant·es viennent chez nous spécifiquement pour ce stage, et du côté du CHM, depuis le début du programme c’est une soixantaine d’étudiant·es qui ont été engagé·es, avec une seule démission, liée à une envie de déménagement. C’est extrêmement encourageant. »

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Ce qui fait vraiment un bon stage

Au fil des témoignages, un constat s’impose : au-delà des dispositifs et des innovations, ce sont souvent des éléments simples qui font la différence.

Communication, confiance et bienveillance. Pour les intervenantes rencontrées, ce sont les trois piliers d’un stage réussi. Des repères essentiels pour permettre aux équipes comme aux stagiaires d’évoluer dans un cadre professionnel plus sain, où il est possible de dire quand ça va moins bien — fatigue, surcharge de travail ou état mental plus fragile — sans que cela ne fragilise la relation.

Apprendre à ne pas communiquer uniquement par la plainte, de part et d’autre, permet aussi d’installer un climat d’ouverture. Un cadre dans lequel l’étudiant·e, bien accompagné·e, peut révéler ses capacités et ses talents. Talents qui, pour Anne-Catherine de dobbeleer, dépassent l’acte technique. « La majorité les exécute très bien. Ce qui fait la différence, c’est une personnalité qui s’intègre dans un service, de façon humaine tant dans son rapport avec les patients qu’avec les collègues. » Et ce sont ces stagiaires qui deviendront les infirmier·es de demain, pourvu qu’on ait pu leur faire confiance.

Kim Lacroix conclut : « Pouvoir recevoir l’évaluation des chef·fes de service, être accompagné·e dans certains aspects du travail, compter sur des personnes référentes, ou encore savoir qui est moins à l’aise avec la supervision de stagiaires, tout cela aide à vivre son stage de manière sereine. » Et, un stage serein est souvent un stage réussi — et, pour les structures, une opportunité concrète de recrutement.

Kévin Giraud


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