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Éducateur spécialisé : un métier essentiel que l’on continue pourtant à sous-estimer

17/03/26
Éducateur spécialisé : un métier essentiel que l'on continue pourtant à sous-estimer

Semaine du travail social | Dans une maison de repos ou dans la rue, dans une IPPJ ou dans un service de santé mentale, dans la cour d’une école ou dans un hôpital, l’éducateur spécialisé est souvent celui qui reste quand les autres passent. Celui qui tient le lien quand la relation se fissure, celui qui accompagne quand tout semble bloqué. Il fait partie de ces nombreux professionnels qui interviennent dans l’accompagnement de publics fragilisés ou en rupture. A l’occasion de la journée mondiale du travail social, il nous a semblé opportun de rappeler combien son rôle est essentiel, mais aussi, énoncer quelques enjeux et défis qui subsistent pour mieux faire reconnaitre notre métier et le valoriser.

[Dossier spécial Semaine du Travail Social] :

Ces dernières années, le métier s’est fort développé et répond à une demande croissante de prises en charge dans nombre de secteurs. Outre les trois secteurs historiques (milieu scolaire, Aide à la jeunesse et milieu du handicap), l’éducateur est aujourd’hui présent dans plus d’une vingtaine de secteurs différents : milieu hospitalier, personnes âgées, psychiatrie, santé mentale, migrants, milieu carcéral, CPAS, petite enfance, milieux socioculturels et sportifs, assuétudes, mineurs non accompagnés, etc. C’est un signal qui soulève évidemment des questions sur notre société, mais démontre aussi toute la nécessité et l’utilité de sa présence.

Témoin privilégié des maux de la société, l’éducateur est aux premières loges pour repérer en amont l’émergence de phénomènes sociaux nouveaux, constater les effets que certaines décisions politiques peuvent avoir sur les usagers dont il a la charge, et adapter les outils éducatifs qu’il mobilise pour répondre aux besoins des bénéficiaires qu’on lui confie. Pour l’éducateur, ceci suppose également d’avoir de grandes qualités d’écoute, d’observation, d’empathie, d’attention à l’autre, de non-jugement, mais surtout, de présence à l’autre.

Même si la fonction d’éducateur spécialisé s’est fortement professionnalisée et que nous avons désormais acquis une place et une légitimité plus importantes au sein des équipes, le métier semble toujours en proie à un malaise identitaire et manque encore de reconnaissance. La question demeure donc entière : comment un métier devenu aujourd’hui incontournable peut-il encore pâtir de ce manque de valorisation ? Pour mieux comprendre l’origine de cet état de fait, tentons d’analyser ce qui, aujourd’hui encore, perturbe cette reconnaissance et maintient les professionnels éducateurs dans ces réalités.

Nous venons de l’évoquer, les demandes de prise en charge ne cessent d’augmenter. Pourtant, la plupart des institutions sont confrontées depuis plusieurs années à un « turn over » d’éducateurs au sein de leurs équipes. Au-delà de la pénurie de personnel que cela provoque et, forcément, les dégâts occasionnés sur les usagers, cette situation reflète aussi une toute autre réalité : qu’est-ce qui attire encore les éducateurs spécialisés (et plus largement, les travailleurs sociaux) à s’inscrire dans ces métiers, et quelle place, quelle crédibilité accorde-t-on encore aujourd’hui au travail social ?

Quand trop de monde peut encore « faire éduc »

Pendant que des experts s’emparent de la question et analysent ce qui peut pousser certains travailleurs à se réorienter vers d’autres secteurs d’activités (ou à se lancer comme éducateurs freelance) et questionnent l’attractivité « des métiers du social », cette situation incite certains directeurs à combler ces vides en permettant à d’autres professionnels de s’engouffrer dans des postes laissés vacants, mais pour lesquels ils ne sont pas nécessairement formés. Si cette pénurie existe bel et bien (malgré l’énergie et l’adaptation exceptionnelles de celles et ceux qui restent), et, avant d’envisager ce type de réponses, il eût sans doute été légitime de se demander s’il ne fallait pas prioritairement s’attaquer à l’une des sources du problème qui réside certainement dans l’amélioration des conditions de travail des travailleurs sociaux et la reconnaissance de leurs missions. Ce souhait d’ouverture démontre que, dans le chef de certains décideurs, voire de responsables d’institutions, « tout le monde peut faire éducateur ».

Cette vision n’est évidemment pas sans risques car l’accès peu restrictif à la profession déforce la qualité de l’accompagnement de l’aide aux bénéficiaires et témoigne d’un mépris des personnes accompagnées et d’une déconsidération des valeurs du travail social. Les répercussions sur les bénéficiaires ou leurs familles peuvent être importantes si « l’éducateur » renforce les problématiques existantes en adoptant possiblement des postures ou des discours inappropriés.

Imaginer que dans certains cas, d’autres bacheliers ou formations puissent exercer comme éduc’s spécialisés est un signal malheureux adressé aux éducateurs, laissant entendre que leur formation n’est pas suffisamment spécifique et que l’employabilité prime sur la formation. Or, ce métier demande d’adopter des postures professionnelles complexes, spécifiques, qui nécessitent une grande flexibilité ne pouvant être endossée par n’importe quel bachelier désireux d’occuper ces postes. Chemin faisant, cette situation risquerait également d’envoyer un signal déplorable aux futurs étudiants, laissant à croire que leur profession pourrait aisément être occupée par un professionnel issu d’un domaine tout à fait différent. Cela pourrait les démotiver, voire les dissuader de s’engager dans ces études.

Un levier consisterait donc à mieux protéger et valoriser le titre, mission qui pourrait être entamée et soutenue par les organisations professionnelles d’éducateurs spécialisés ; les organisations syndicales, les organismes, associations et fédérations ayant pour but la promotion des intérêts professionnels des travailleurs sociaux, ou encore, par les responsables de formations d’éducateurs spécialisés et, bien sûr, par nous-mêmes, les éducateurs.

Une méconnaissance, par les autres professionnels des spécificités et contours de leurs missions

Un second élément identifié qui selon nous ne favorise pas toujours la reconnaissance des éducateurs spécialisés, a trait à une problématique institutionnelle et multidisciplinaire. Elle est liée à la méconnaissance, par les autres professionnels ( et parfois par les directions elles-mêmes) des spécificités et contours de leurs missions. Cette situation influence la place et la confiance accordée aux éducateurs et renforce les jugements et les représentations erronées qu’ils ont du métier. Cela conduit inévitablement à une perte de sens. Une éducatrice travaillant en Institution Publique de Protection de la Jeunesse (IPPJ) nous illustre bien cette situation :

« On ne nous permet plus de faire de l’individuel, de créer du lien. On perd en qualité dans la relation car on est dans l’urgence tout le temps. On ne fait plus que de l’occupationnel, de la gestion de groupe. On n’est pas des surveillants ! Les gens s’épuisent. On est malmenés. Il devient de plus en plus difficile de se projeter, de faire du vrai travail éducatif. On nous refourgue toutes sortes de tâches. Je n’ai plus le temps de faire mes propres entretiens avec les jeunes dont je suis référente […] On nous demande de faire de l’occupationnel collectif et moi je souhaite faire plus d’éducatif individuel. Ce pour quoi on m’a engagée ».

Il parait dès lors nécessaire de continuer à informer les équipes et les directions, mais aussi, dès les formations, à préparer les futurs professionnels à mieux travailler ensemble pour renforcer et soutenir les initiatives pluridisciplinaires. Ce n’est pas encore assez le cas. Un levier pour l’éducateur consisterait certainement à gagner en assurance afin de prendre la place qui lui revient en se hissant à la hauteur des autres professionnels car si nous revendiquons une place, c’est aussi à nous à la défendre. Les premiers experts de leur vie et des réalités auxquelles ils sont confrontés sont les éducateurs eux-mêmes. C’est également nous qui avons la légitimité pour défendre et rendre visibles les contours de notre métier.

Un métier de passion, pas toujours facile à décrire

Un troisième élément qui participe certainement à la difficulté de mieux faire reconnaitre le métier d’éducateur est sans nulle doute la difficile à formaliser et à circonscrire ce qui constitue de la nature même du métier. Une partie des tâches que nous effectuons est en effet difficilement descriptibles, ce qui influence les difficultés à construire notre identité professionnelle car elle ne repose pas toujours sur des actes techniques clairement identifiables. La « banalité apparente des tâches » du quotidien peut expliquer la difficulté que rencontrent donc les éduc’s à formaliser et à rendre compte d’un métier, alors même que l’essentiel se joue dans les interstices.

La multitude de « casquettes » que l’éducateur doit sans cesse endosser rappelle l’image du couteau suisse avec lequel il aime se définir. En outre, il est même « contradictoire » de tenter de dégager un emploi du temps typique de l’éducateur parce que sa pratique le confronte continuellement à une série d’imprévus et qu’il est exigé de lui une certaine souplesse dans l’emploi de son temps. De plus, le champ d’action très vaste dans lequel il intervient dorénavant ajoute là encore une couche à cette complexité. Il s’agit là également d’un élément non négligeable à sa reconnaissance.

Quand les fondements et les valeurs du métier sont bousculés

Les différentes crises politiques, sanitaires, économiques, énergétiques, environnementales, du logement… que nous traversons depuis plusieurs années ont (re)mis en lumière la nécessité absolue de revaloriser les métiers de l’humain, les métiers du lien, mais aussi, de requestionner les modèles et paradigmes que nous mobilisons. Dans le cadre de la journée mondiale du travail social à laquelle j’avais eu la chance de participer à Genève en 2024, j’avais été frappé par les approches particulièrement humaines qui y étaient présentées par certains pays participants. Citons par exemple le concept du « buen vivir » dans le travail social qui valorise le respect des minorités, la diversité culturelle, … L’économiste Eloi Laurent propose d’ailleurs d’utiliser d’autres logiques que celles privilégiées actuellement pour mesurer la croissance d’un pays, en se basant sur trois indicateurs plus efficaces selon lui : la santé physique et psychologique, l’éducation et les liens sociaux…en plein dans le mille !

Dans une société divisée, marquée par l’augmentation croissante de la pauvreté et des inégalités, l’éducateur a donc plus que jamais sa place pour venir en aide aux plus vulnérables et les accompagner. Ses tâches et missions se complexifient sans cesse et les urgences auxquelles il doit constamment faire face le dévient régulièrement de ses missions premières. Malgré cela, les réalités observées sur le terrain démontrent que les éduc’s doivent encore batailler pour justifier leur légitimité et travailler à l’explicitation de leur métier pour mieux le défendre et rendre visible ses spécificités. La tension grandissante entre l’accélération du rythme de travail et l’attente de résultats rapides attendus place également les éducateurs en difficulté car ils se retrouvent eux-mêmes en tension entre les valeurs éthiques liées à l’exercice de leur fonction et leur identité professionnelle. Le risque est alors que l’éducateur perde lui aussi progressivement le sens de ce qui fait son existence, mais aussi des fondements et des valeurs qui constituent son identité professionnelle. Quand les valeurs professionnelles qui l’ont conduit à s’orienter vers les métiers de l’aide à la personne sont niées, le risque de réorientation vers d’autres secteurs augmente.

Vers des perspectives plus collectives et intersectorielles

Il paraît donc essentiel de poursuivre les démarches visant à mieux protéger les titres et statuts des éducateurs en travaillant collectivement et, en co-construction avec les autres professionnels qui l’entourent. Ce travail ne pourra se faire qu’avec une vision plus collective, plus robuste et plus intersectorielle. Heureusement, malgré cette sempiternelle quête de reconnaissance, la meilleure gratitude, c’est auprès des usagers que les éducateurs la trouvent. Et, en dépit de ce que peuvent encore penser certains, si « tout le monde » peut encore « faire » éducateur, il subsiste au moins une certitude : tout le monde ne peut pas « être » éducateur.

Christophe RÉMION

Éducateur spécialisé, chef du département des éducateurs spécialisés en activités socio-sportives à la Haute-Ecole Léonard de Vinci

Pour aller plus loin : RÉMION, Ch., (2024)., « Reconnaissance du métier d’éducateur ; Quand tout le monde peut « faire » éduc », L’observatoire, n°117, janvier 2024 pp.25-30. Un article dont nous nous sommes (ré)inspirés pour rédiger cette carte blanche.

Savoir plus :

1 : Pezet, V. ; De l’usure à l’identité de l’éducateur : Le burn-out des travailleurs sociaux, Paris, Ed T.S.A., 12993, p.94.
2 : Louli J., Le travail social face à l’incertain, la prévention spécialisée en quête de sens, L’Harmattan, Éducateurs et Préventions, 2019. p.47.
3 : Approche paradigmatique issue d’Amérique latine qui prône plus d’harmonie entre humains, axé sur l’équilibre, la réciprocité et le respect du vivant plutôt que la consommation.




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