Aide à domicile : "Il faudra fournir un soutien psychologique à toutes les travailleuses"

Aide à domicile:

Chiara Giordano est chercheuse au centre de recherche sur les relations ethniques, les migrations et les inégalités (GERME) de l’ULB. Elle analyse le travail d’aide/accompagnement aux personnes âgées à Bruxelles, et plus particulièrement le travail informel réalisé par des femmes migrantes au domicile des aînés. Selon elle, les travailleuses à domicile qui s’occupent de ce public vulnérable se sont retrouvées en première ligne et ont joué un rôle central dans la crise du Covid-19. Leurs conditions de travail ont été compliquées. Elles ont notamment dû gérer la pression du caractère « vital » de leurs prestations pour les bénéficiaires. Et cela n’est et ne sera pas sans conséquence sur leur santé aussi mentale que physique.

[DOSSIER]
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Guide Social : Vos recherches portent principalement sur les discriminations liées au genre, à l’origine et à la nationalité des travailleuses dans le secteur domestique (nettoyage et care). Actuellement vous analysez l’impact des politiques publiques - en particulier celles liées à la protection sociale, à la migration et au genre - sur la concentration de femmes migrantes dans les services de nettoyage et de care en Europe. Pouvez-vous nous expliquer en détail l’objet de votre étude ?

Chiara Giordano : Depuis deux ans, ma recherche porte sur le travail d’aide/accompagnement aux personnes âgées à Bruxelles, et plus particulièrement le travail informel – donc, sans contrat régulier – effectué par des femmes migrantes au domicile des personnes âgées. L’objectif de cette recherche est de rendre visible l’existence du travail informel dans l’aide à domicile aux personnes âgées, qui est un phénomène peu connu dans le contexte belge. Cette entrée permet de mieux comprendre la situation, les besoins et les problématiques de deux groupes sociaux invisibles : les personnes âgées qui nécessitent de l’aide ou de l’accompagnement à leur domicile, et les travailleuses qui s’occupent d’elles, parfois sans contrat régulier.

Le travail de care effectué dans l’espace intime du domicile de la personne âgée s’articule en effet autour des deux acteurs qui sont tous les deux caractérisés par une forte vulnérabilité, chacun à sa manière, et qui se retrouvent invisibilisés aux yeux de la société. Cette invisibilité se traduit, tant pour les personnes âgées dépendantes que pour les travailleuses du care, par un statut social, économique et politique précaire et, comme la crise actuelle l’a montré, par une série de désavantages qui s’intensifient dès que l’équilibre précaire de leur situation vacille.

Guide Social : Selon vos recherches, avant l’arrivée du Covid-19, comment se déroulaient l’aide et l’accompagnement des personnes à domicile ?

Chiara Giordano : L’aide à domicile est l’une des deux options principales à disposition des personnes âgées qui nécessitent de soins ou de l’accompagnement, l’autre option étant représentée par les services résidentiels (maisons de repos, maisons de repos et de soins, etc.). Cependant, il faut souligner que seule une partie de la population âgée dépendante utilise l’une de ces deux options, car une partie importante du travail de care est encore aujourd’hui effectuée par la famille. En Belgique, les services résidentiels ont été historiquement le pilier principal de l’aide aux personnes âgées, en complément de l’aide de la famille, tandis que les services à domicile ont longtemps été une ressource plus marginale. Depuis les années 1980, les services à domicile ont commencé à se développer, en réaction à une série de transformations sociales et économiques. Ce développement, qui visait à répondre à l’augmentation de la demande, s’est réalisé de manière progressive, d’abord à travers un système d’agrément public d’une partie du secteur non-marchand et, plus tard, à travers le développement d’autres types de services, principalement privés.

Au fil des années, le secteur de l’aide à domicile a donc progressivement changé de visage, avec une augmentation importante du nombre d’initiatives qui sont venues s’ajouter aux services agréés traditionnels offerts aux familles. Pour donner des exemples, dans la Région de Bruxelles-Capitale il existe un grand nombre d’asbl et de sociétés purement privées qui offrent des services de garde-malades, parfois recrutant des travailleuses dans les pays de l’Est de l’Europe, ainsi que des associations de bénévoles et des plateformes en ligne qui mettent en relation l’offre et la demande de care dans le cadre de l’économie collaborative, entre autres.

"Dans cette force de travail globalement dévalorisée, les travailleuses sans contrat représentent les plus cachées et les plus précaires"

Guide Social : À la veille de la crise du COVID-19, la situation de l’aide à domicile an Belgique était donc assez fragmentée, avec des services divers, chacun soumis à des problèmes spécifiques.

Chiara Giordano : D’un côté, les services agréés, confrontés depuis des années à des difficultés d’ordre structurel, principalement liées au plafond d’heures subsidiées et qui limitent leur capacité d’augmenter le nombre de travailleuses/eurs, d’améliorer leurs conditions de travail et de répondre aux besoins de la population âgée. De l’autre côté, les sociétés privées, qui doivent faire face au problème de l’autofinancement, dans un secteur où les prix des prestations doivent rester compétitifs.

Si cette fragmentation des services à domicile engendre des problèmes de lisibilité et d’organisation pour les personnes âgées et leurs familles, elle génère aussi une hiérarchie de statuts des travailleuses, qui sont soumises à des conditions différentes selon le service qui les emploie. Si le travail à domicile chez les personnes âgées se compose globalement d’une force de travail très féminisée, très précarisée, et très dévalorisée - salaires bas, horaires difficiles, manque d’opportunités d’évolution professionnelles ne sont que quelques exemples des conditions défavorables auxquelles les travailleuses sont soumises – dans ce-même secteur toutes les travailleuses ne jouissent pas des mêmes conditions de travail. Ainsi, dans cette force de travail globalement dévalorisée, les travailleuses sans contrat représentent les plus cachées et les plus précaires. Le fait que parmi ces travailleuses on compte une majorité de femmes migrantes, parfois en situation d’irrégularité administrative, fragilise encore plus leur situation.

Guide Social : Quelles modifications de fonctionnement ont été engendrées par la pandémie ? Comment l’aide/accompagnement des personnes âgées à domicile continue-t-il ?

Chiara Giordano : Comme cela a été commenté dans la presse ces dernières semaines, la crise du Covid-19 a fortement affecté non seulement le secteur médical, mais aussi le secteur social. Parmi les acteurs les plus impliqués dans la gestion de la crise sur le terrain, les travailleuses à domicile qui s’occupent des personnes âgées se sont retrouvées en première ligne et ont joué un rôle central. Au niveau de leur organisation interne, les services ont tous été touchés, indépendamment de leur statut et de leur type de fonctionnement, avec des pressions contradictoires. D’un côté, tout comme les autres secteurs de l’économie, ils ont dû réduire la quantité d’heures dispensées, soit parce que les travailleuses n’étaient plus disponibles pour assurer leurs heures de travail, soit parce que les bénéficiaires qui pouvaient se le permettre ont annulé les prestations. De l’autre côté, les services ont été submergés d’une intensification de demandes là où les familles ne pouvaient pas intervenir, ou de nouvelles demandes, auxquelles ils n’ont pas pu répondre.

Dans cette situation d’urgence, les conséquences les plus dramatiques ont été supportées par les personnes âgées et les travailleuses. Comme dans d’autres secteurs, les travailleuses ont toutes dû gérer la pression d’assurer à la fois les prestations (et leurs salaires) et les obligations familiales dues au confinement. Mais à la différence d’autres secteurs professionnels, elles ont dû gérer la pression du caractère ‘vital’ de leurs prestations pour les bénéficiaires. Dans un métier où les liens émotionnels représentent un élément clé de la relation de travail, cette pression a eu et aura certainement des conséquences au niveau psychologique et de l’état de santé de ces travailleuses dans le post-Covid-19.

"La fermeture des maisons de repos au public a eu des conséquences néfastes aussi sur le fonctionnement même des services"

Guide Social : Avez-vous des exemples ?

Chiara Giordano : Je voudrais attirer l’attention sur deux situations particulières dans lesquelles se sont retrouvées certaines travailleuses du care. La première concerne celles qui habitent chez les personnes âgées dont elles s’occupent. Dans ce cas, face au dilemme dû à leur situation de « semi-membres » de la famille, elles ont dû choisir entre la perte de l’emploi et la perte de la liberté. Celles qui ont choisi la perte, certes temporaire, de leurs libertés individuelles, se retrouvent enfermées chez la personne dont elles s’occupent depuis au moins 6 semaines. Il va de soi que l’isolement, la fatigue, la charge émotionnelle, la charge mentale, la distance de leurs propres familles, ainsi que l’incertitude sur le futur, représentent pour ces travailleuses des risques traumatiques considérables.

La deuxième situation qu’il me semble important de souligner est celle des travailleuses migrantes en situation d’irrégularité administrative. Si certaines d’entre elles ont pu garder leur emploi, dans des situations qui ne sont guère favorables à leur bien-être, telles que celles mentionnées ci-dessus, plusieurs travailleuses ont perdu leur/s emploi/s. Or, quand on ajoute la perte totale du revenus (sans possibilité d’accès à des revenus de remplacement) à l’incertitude et aux dangers générés par l’irrégularité administrative et aux risques sanitaires actuels, il est clair que leur situation demande des actions urgentes à plusieurs niveaux. Je pense que face à ces situations et face à tous les problèmes qui ont refait surface pendant cette crise, nous ne pouvons éviter de nous demander si cette crise ne demande pas une réflexion beaucoup plus vaste sur des questions de justice sociale.

Guide Social : Quelle est votre analyse de la situation particulièrement délicate qui se joue dans les maisons de repos ?

Chiara Giordano : Je pense que ce qui s’est passé dans les maisons de repos reflète les tendances que l’on observe depuis quelques années dans le secteur sanitaire et social. Dans un contexte de restrictions budgétaires généralisées dans le secteur médical et social (réduction du nombre de lits dans les hôpitaux et des périodes d’hospitalisation, réduction du nombre de travailleurs par patient dans les maisons de repos, entre autres) et d’augmentation du nombre de maisons de repos privées commerciales, la mauvaise gestion de la crise au niveau des maisons de repos me semble peu surprenante. Cette crise, qui a frappé de plein fouet les maisons de repos, a mis en évidence les conséquences dévastatrices qu’une telle crise peut avoir, tant pour les personnes âgées dans des maisons de repos que pour les travailleuses, dans un contexte de réduction systématique des ressources et de privatisation du secteur.

Les limites révélées par cette crise devraient servir de leçon – on espère – pour le futur. Tout d’abord, par rapport aux limites de la gestion actuelle des établissements d’hébergement pour personnes âgées, qui ne sont pas préparés en termes de matériel disponible, de nombre de travailleurs et de possibilité de faire face à une telle crise. Ensuite, pour ce qui est du problème (genré, encore une fois) de la durabilité d’un système qui repose trop lourdement, et sans des alternatives adéquates, sur la famille. La fermeture des maisons de repos au public a eu des conséquences néfastes non seulement sur le bien-être psychologique et émotionnel des résidents, ce qui est déjà en soi une conséquence dramatique, mais aussi sur le fonctionnement même des services : le personnel, déjà réduit de moitié en raison du manque de protection (et des restrictions budgétaires) s’est retrouvé à devoir faire tout le travail invisible qui est demandé aux familles pour la prise en charge des résidents dans les maisons de repos.

La troisième limite révélée par cette crise concerne l’invisibilité et la piètre considération que la société accorde à ces segments de la population - les personnes âgées dépendantes, mais aussi des travailleuses. Non seulement il a fallu des jours, voire des semaines, avant que les travailleurs et les structures ne soient équipés de matériel adéquat (le même constat vaut pour les travailleuses à domicile), mais certaines des mesures prises - ou du moins annoncées - comme le refus d’hospitaliser les personnes âgées provenant des maisons de repos afin de ne pas encombrer les hôpitaux, touchent à des questions éthiques épineuses.

"Il faudrait garantir des revenus à toutes les travailleuses qui ne peuvent pas assurer le même nombre d’heures qu’avant"

Guide Social : Les conséquences de cette crise et de sa gestion au niveau des maisons de repos seront importantes…

Chiara Giordano : Evidemment. S’il est à espérer que cette crise ait sensibilisé les pouvoirs publics à la nécessité d’accroître les ressources et d’améliorer les services dans les maisons de repos et de soins, je crains néanmoins qu’elle aura un impact négatif sur leur réputation. Le risque pourrait être que l’image que les citoyens ont des maisons de repos - qui est déjà très négative - puisse virer vers une véritable stigmatisation, voire une démonisation, des services résidentiels. Ceci pourrait contribuer à une polarisation entre les familles qui peuvent se permettre d’« éviter » les maisons de repos, même dans une situation de forte perte d’autonomie de la personne âgée, et les famille qui n’ont pas d’autre solutions pour la prise en charge des personnes âgées.

Guide Social : Quelles sont, selon vous, les priorités, pour améliorer actuellement le travail sur le terrain ?

Chiara Giordano : D’un point de vue sanitaire et pendant toute la période de déconfinement, il faudrait bien sûr garantir à tous les protections nécessaires (masques, désinfectants, et tout matériel qui puisse servir à la prévention), ainsi qu’un dépistage obligatoire tant pour les bénéficiaires que pour les travailleuses, y compris les travailleuses sans contrat régulier, qui représentent le segment le plus caché et le plus à risque. Pour cela, il faudrait garantir l’accès gratuit et sans danger aux structures médicales de chaque travailleuse, indépendamment de son statut administratif.

D’un point de vue plus social, pendant toute la phase de déconfinement il faudrait prendre en compte les conséquences, très genrées, que les mesures ont sur les difficultés que les travailleuses rencontrent dans la conciliation entre leur vie familiale et professionnelle. Dans cette optique, il faudrait garantir des revenus à toutes les travailleuses qui ne peuvent pas assurer le même nombre d’heures qu’avant, et prévoir des solutions concrètes de conciliation pour celles qui au contraire doivent assumer une charge accrue du travail.

Je pense qu’une autre mesure importante devrait être de fournir un soutien psychologique, accessible à toutes les travailleuses, y compris celles qui n’ont pas de papiers et qui craignent d’être dénoncées. Pour la situation spécifique des travailleuses sans papiers, il faudrait que le gouvernement prenne en compte cette situation exceptionnelle et procède à la régularisation de ses travailleuses pour leur garantir les services de protection sociale de base.

"Le plan de déconfinement, annoncé le 24 avril, laisse à l’arrière-plan l’aspect plus social de la crise et du confinement"

Guide Social : La Première ministre Sophie Wilmès a composé un groupe de travail dont la mission est de plancher sur la sortie progressive du confinement. Parmi les experts réunis autour de la table, aucun représentant ou presque du secteur psycho-médico-social… Si vous aviez la possibilité de fournir des recommandations à ce groupe, quelles seraient-elles ?

Chiara Giordano : En effet, le groupe d’experts qui a été créé pour proposer les mesures de déconfinement déplore l’absence d’un nombre de voix et de points de vue fondamentaux, tels que le secteur médico-social, les travailleurs qui se sont trouvés en première ligne dans cette crise, le secteur culturel, les enseignants, les syndicats, les représentants des associations travaillant avec les migrants, pour n’en citer que quelques-uns. Il n’est donc pas surprenant que le plan de déconfinement annoncé ce vendredi 24 avril donne un poids écrasant à la reprise de l’activité économique en général, en laissant à l’arrière-plan non seulement les travailleurs eux-mêmes, mais surtout l’aspect plus social de la crise et du confinement. Malgré les recommandations répétées par les experts scientifiques et par le monde associatif, par exemple, le clivage des nouvelles mesures en termes de genre et de classe reste évident, sans parler des demandes spécifiques des groupes de sans-papiers et du secteur culturel, entre autres, qui ont également été ignorées.

Guide Social : Vous diffusez un questionnaire qui porte sur l’aide aux personnes âgées : services résidentiels, services à domicile, mais également l’aide fournie par les membres de la famille et l’entourage. Pouvez-vous m’en dire plus ?

Chiara Giordano : Nous avons effectivement mis en ligne un questionnaire au sujet des services d’aide/accompagnement aux personnes âgées à Bruxelles. Le questionnaire s’adresse à tous les habitants de la Région bruxelloise de plus de 18 ans, et en particulier les habitants les plus concernés par l’aide aux personnes âgées : les personnes âgées elles-mêmes ou les Bruxellois dont un membre de la famille a plus de 65 ans et a besoin d’aide, pour des raisons de santé ou simplement à cause de la perte graduelle d’autonomie due à l’âge.

Si la personne qui répond au questionnaire est concernée par l’aide aux personnes âgées, nous allons poser des questions qui visent à explorer les choix que les personnes âgées et leurs familles adoptent en termes de services de soins et d’accompagnement : maisons de repos ou autre centre résidentiel, services d’aide à domicile, agréés ou privés, formels ou informels, mais aussi l’aide fournie par les membres de la famille. Si la personne qui répond au questionnaire n’est pas concernée par l’aide aux personnes âgées, nous allons poser des questions au sujet des opinions et des préférences de la personne au sujet de la prise en charge des seniors.

Le questionnaire, qui est disponible en français, néerlandais et anglais, et qui est complètement anonyme, peut être rempli en suivant ce lien : www.caresurvey.be. Je vous invite donc à le remplir et à le partager à tout votre entourage !

Propos recueillis par E.V.



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