Itinéraire d’un assistant social devenu tisseur de liens avec Tram{e}

06/09/22
Itinéraire d'un assistant social devenu tisseur de liens avec Tram<i>e</i>

Il y a un an, l’ancien point presse du 71 avenue Van Volxem à Forest ouvrait ses portes sous une nouvelle forme : celui du rêve de Frédéric Treffel et de sa compagne, Virginie Torra, matérialisé sous la forme d’un lieu hybride où se côtoient librairie, galerie et épicerie à boire. Un lieu de convivialité où il est possible de déguster un café, un thé, une bière ou un verre de vin, tant à l’intérieur qu’au jardin. Ce lieu, ils l’ont baptisé Trame en référence à sa mission première : créer des liens ! Travailleur social pendant plus de vingt ans, Frédéric Treffel nous a accueillis un mercredi après-midi pour échanger, entre deux clients, autour de son riche parcours et de la création d’un espace à son image.

Après plus de 20 ans en tant que travailleur social, avec les apprentissages et péripéties qui en découlent, Frédéric Treffel décide de reprendre un ancien point presse pour y ouvrir un lieu, Trame, qui rassemble ce qu’il aime principalement dans la vie : « du thé, du café, des bouquins et du bon vin ».

Comme dans l’énigme finale de Fort Boyard, le mot Trame cache une multitude de significations. Tout d’abord, un ancrage urbain du fait des lignes 97 et 82 qui passent devant l’espace, mais la trame est également celle du livre, de l’histoire, de la toile de peinture et celle des liens qui se nouent pour créer l’étoffe. Idée que l’on retrouve jusque dans le choix typographique attribué au nom du lieu. Les accolades qui entourent le e représentent une volonté de convivialité, un lieu de camarades. Et après un an d’existence, le pari semble réussi.

 Lire aussi : Portrait de l’Asbl Racynes, actrice de l’insertion sociale

« La question du travail social, c’est la création du lien »

La carrière de Frederic Treffel démarre sur un malentendu, un acte manqué. A l’occasion des portes ouvertes de l’université de Louvain-la-Neuve, le futur assistant social, ne trouve pas la fac de psychologie pour laquelle il s’y était rendu. Il se perd et se retrouve… devant l’entrée de l’école d’assistants sociaux. L’accueil y est amical et bienveillant et il ressent un lien naturel immédiat avec la présentation du métier d’assistant social qui lui est faite : « Mettre en lien le réel et toutes les difficultés que l’on peut rencontrer dans la vie et faire soin. »

De retour au domicile familial, il annonce la nouvelle : « Je vais devenir assistant social ! » Cependant, ses parents ne l’entendent pas de cette oreille. L’université et les études de psychologie sont plus prestigieuses et plus prometteuses à un avenir assuré. Il débute ainsi des études de psychologie « sans grande conviction. Après deux ans en psycho, j’ai posé un ultimatum à mes parents pour m’inscrire aux études d’assistant social, ce que j’ai finalement fait en 1995 à Louvain-la-Neuve. Avec du recul, les deux années à l’université m’ont permis de découvrir le monde, de rencontrer des personnes et des idées et grâce à cela, j’ai entamé mes études de travail social à 20 ans de façon plus mûre. »

Il réalise plusieurs stages en santé mentale dont un dans la structure ambulatoire la Gerbe : « Ce lieu a été un dynamiteur. J’y ai côtoyé la grande folie à travers une prise en soin inscrite dans la vie de la cité. J’ai beaucoup appris sur l’humanité et pris confiance en moi. » Quand on souligne ses choix de stages qui se tournent vers la santé mentale et donc la psychologie, études qu’il boudait quelques années plus tôt, il précise que la porte d’entrée que lui offrait le travail social lui convenait davantage : « Je me sentais bien dans cette position de travailleur social, car je pense que toute la question du travail social, c’est la création du lien. »

La GERBE : un dynamiteur

Alors qu’il coordonne une maison de jeunes en milieu rural, Frédéric Treffel se rend à Bruxelles pour l’achat de cadeaux de Noël et décide de passer à la Gerbe : « On me dit alors « Ha tiens, tu viens signer ton contrat de travail. » A quoi j’ai répondu en riant, « Oui bien sûr. » Sauf que cela s’est révélé ne pas être une boutade et je commençais deux semaines plus tard à la permanence à l’accueil du service de santé mentale. »

Il s’engage en parallèle avec d’autres asbl comme l’Archipel où il intervient sur les Initiatives d’Habitations Protégées ou encore sur le projet pilote de la Cellule Mobile d’Appui et d’Intervention de l’Intersecteur Santé Mentale et Exclusion Sociale du SMES (Santé Mentale Exclusion Sociale) qui consistait à soutenir les travailleur.se.s des structures d’accueil face à des publics en fragilités sociales et psychiatriques : « Je réalisais également des permanences au centre d’accueil d’urgence Pierre d’Angle dans les Marolles. C’était très intéressant car on se rendait compte que les personnes qui n’ont pas de toit, qui ne savent pas ce qu’elles vont manger, où elles vont pouvoir se laver ou dormir, n’ont pas le temps de se rendre à un rendez-vous avec un psychologue ou un travailleur social pour parler de leurs difficultés. Elles sont dans une logique de survie. J’ai alors proposé de me rendre disponible une fois que les paramètres de survie sont remplis. C’est une pratique que j’avais déjà à la Gerbe et qui s’est étendue à Pierre d’Angle. »

La question du lien, primordiale pour le travailleur social, se concrétise autour de projets collectifs comme le Café Papote qui consiste à réunir les travailleur.se.s, usager.ère.s et voisin.e.s de la Gerbe autour d’une activité ouverte : « On souhaitait par ce biais sensibiliser les voisins pour intégrer les personnes touchées par la folie et mettre en avant leurs compétences. On organisait des repas ou on allait voir des spectacles afin que les usagers puissent ré-accéder à des institutions culturelles et ainsi se réapproprier la ville. La folie entraine une restriction du champ urbain qui pouvait se résumer, pour certains, à trois rues. Les activités poursuivaient l’objectif de rehistoriciser les gens, leur redonner une place dans un parcours de vie afin de les appréhender autrement qu’en rapport à un moment T. »

 Lire aussi : "Assistant social de formation, je suis devenu directeur d’une maison d’accueil"

Titeca et le burn out

Après 5 ans au sein de la Gerbe, Frédéric Treffel ressent le besoin de découvrir autre chose. Le parcours de certain.e.s usager.ère.s, qu’il a pu côtoyer au sein de la Gerbe, a été ponctué par des passages dans un centre psychiatrique. Dans une volonté de percoler sa manière de travailler au sein de cette institution, il décide de rejoindre cette institution : « J’étais persuadé, à l’âge que j’avais, que c’était en entrant au cœur de l’institution qu’on pouvait la modifier. Je suis donc arrivé dans le ventre mou de la « bête immonde » comme je l’appelle. J’y ai rencontré des collègues formidables mais aussi des pratiques détestables. Au bout d’un an, j’étais en burn-out. Un jour, alors que j’étais à 100m de l’institution, mon corps s’est figé et n’a pas pu aller plus loin. Je ne comprenais pas ce qui se passait car j’avais encore cette croyance d’être capable de tout. Cette expérience m’a montré mes propres limites au travers malheureusement d’une grande souffrance. Souffrance qui a duré 10 ans durant lesquels j’ai eu des difficultés à m’alimenter, à rencontrer les gens… j’étais alors comme délié du monde. »

Malgré la blessure, Frédéric Treffel retourne sur le terrain et rejoint l’équipe du service de santé mental juif à Saint-Gilles. La thématique du génocide intéressent fortement le travailleur social et alimente son travail artistique qu’il réalise depuis de nombreuses années : « Cela n’est donc pas un hasard pour moi de me retrouver au service de santé mentale juif. » Il avait entre autre la charge de mener des entretiens biographiques avec d’anciens enfants caché.e.s durant la seconde guerre et de retranscrire le contenu de ces entretiens sous forme de récit . Ce travail était mené dans le cadre des demandes de rentes de réparation à l’Allemagne et à l’Autriche.

Occasion rêvée de mettre en pratique une notion qui lui tient à cœur : resituer les individus dans leur histoire propre : « J’ai été face à des grands parents qui racontaient pour la première fois leur histoire de rupture de lien familial, amical, la violence des institutions catholiques de l’époque qu’ils ont pu subir... Les personnes repartaient avec un écrit qu’elles pouvaient transmettre et ainsi se replacer en fonction d’un parcours, levant ainsi le voile du silence et du secret. Ma collaboration s’est terminée de façon un peu abrupte. J’ai donc pris du temps pour moi, pour me recentrer. Je venais d’avoir mon premier fils et je me sentais alors prêt à retravailler avec les adolescents. »

« Tu te rends compte ? On a écrit un livre »

Et c’est une fois de plus dans un contexte de santé mentale qu’il intervient au sein de l’asbl SOS Enfant ULB, qui prend en charge la question des maltraitances infantiles. La structure a également produit un dispositif novateur, Groupados, qui s’adresse aux adolescents ayant eu recours à une sexualité abusive tant au sein de la famille dans un premier temps puis dans un second temps, à la demande du Tribunal de la Jeunesse et suite à une vague de viols collectifs dans le cadre de bandes urbaines, pour des recours en dehors du cercle familial. C’est ainsi qu’est né Groupados où Frédéric Treffel arrive en 2011 entouré de deux psychologues. Avec son équipe, ils animent entre autre un groupe thérapeutique pour les jeunes, laboratoire du lien à l’autre, dans un espace sécurisé par la présence des intervenant.e.s et des animateur.rice.s. L’objectif est de recréer une confiance entre le jeune et les adultes mais aussi entre pairs.

Face aux discours des jeunes et leurs retours sur leurs vécus au sein des institutions qui se veulent parfois violentes du fait de leurs dysfonctionnements, Frédéric Treffel a occupé un rôle militant de visibilisation : « C’est des gamins qui m’ont appris le monde, la résilience, ce qu’est la survie et les aberrations de l’aide à la jeunesse, des étiquettes qu’on leur colle et qui continuent à subir des violences institutionnelles comme devoir dormir pendant quatre mois dans une baignoire car les fonds d’aides à l’aménagement ne sont pas versés. » Cette réalité-là, le travailleur social se devait de la partager. Dans une ambition de donner la parole aux adolescent.e.s afin qu’ils.elles expriment leurs vécus et ressentis, cinq jeunes ont participé à la rédaction d’un texte avec l’aide de Caroline Lamarche, Gaël Turine et Chiqui Garcia. Ce texte est un demande de soutien envoyée au monde, aux adultes. Occasion de croiser les deux passions qui animent Frédéric Treffel : le travail social et l’art, particulièrement l’écriture : « La sortie de cet ouvrage a été l’un de plus beau moment de ma carrière, avec en l’occurrence l’intervention d’un gamin qui se tourne vers moi et qui me dit « Tu te rends compte, on a écrit un livre. »

 Lire aussi : Assistant social : ce métier est-il fait pour moi ?

« Une culpabilité envolée »

Après 10 ans au sein de Groupados, l’envie d’ailleurs s’est faite ressentir. La confrontation à la violence du monde au quotidien prenait de plus en plus de place et fragilisait Frédéric Treffel dans sa propre structure identitaire.

L’appel d’un espace de liberté, exempt de l’égide des institutions, est devenu encore plus fort à la suite d’un incident survenu fin 2019 : « Je sentais qu’un jeune devait être placé en institution psychiatrique, il était en pleine décompensation et risquait d’être dangereux pour lui et pour les autres. Il avait alors besoin d’un accompagnement dans la découverte de sa folie. Cette demande de soin, les institutions décisionnaires ne l’ont pas entendue jusqu’à ce que l’irréparable se produise. Moi qui doutais déjà du système, cette histoire m’a mis face à un mur et j’ai ressenti la fin du parcours. Je ne pouvais plus participer à cela. »

Et c’est à l’occasion d’un voyage familial au Japon que le déclic est survenu : « Je sentais que je pouvais me projeter ailleurs et quitter ce lieu sans culpabilité. Cela a été la première étape : ne plus culpabiliser. » Car après une dizaine d’années à agir auprès et pour les jeunes, les quitter présentait une difficulté récurrente dans le secteur social : le sentiment d’abandon.

En janvier 2021, les choses se sont mises en route. L’espace de l’ancien point presse de l’avenue Van Volxem était à louer. La compagne de Frédéric Treffel lui propose alors d’aller le visiter. Moins d’un mois plus tard, ils créent ensemble les statuts de l’asbl sur base de trois axes : lieu tisseur de liens sociaux pour renforcer les solidarités locales et éviter l’isolement, lieu de médiation artistique et lieu d’accueil de jeunes en errance de liens. Et l’aura de Trame rayonne déjà avant son ouverture. Alors que Frédéric Treffel réalise les travaux, l’inscription « Mais qu’est-ce qu’il se trame par ici ? » peinte sur la devanture, pique la curiosité des gens avec qui il commence à échanger : « Trame était déjà opérant dans sa mission de lien social car certaines personnes avec qui j’ai échangé lors de ces moments, sont venus me donner un coup de main pour les travaux. »

Trame : tisseuse de liens

Afin de ne pas dépendre des subventions publiques à 100% et afin d’engager dès le départ le lieu dans la durée, le couple a décidé de faire cohabiter une activité marchande à un engagement et une action social : « Pour la partie marchande, nous nous sommes appuyés sur ce que nous aimons, à savoir le café, le thé, les bouquins et le vin ! Quatre outils de convivialité et qui engagent à une autre temporalité. C’est un lieu où l’on vient acheter ou commander son livre plutôt que de le commander sur internet, où l’on vient pour un cadeau de dernière minute, où l’on peut acheter son vin pour pas trop cher (Il rit). »

C’est également un lieu où l’on peut boire un café ou un verre à la sortie du travail. Les voisins se rencontrent et prennent le temps. Dans tout cela, le rôle de Frédéric Treffel est d’assurer la cohérence du lieu mais aussi et surtout de mettre les gens en liens en identifiant les atomes crochus entre eux : « Et comme ce sont des gens du quartier, on voit les liens qui perdurent en dehors au travers de solidarités sociales et artistiques. Des collaborations se sont déjà créées entre danseur et vidéastes, entre illustrateur et écrivain. C’est donc un lieu informel où chaque petite parcelle du lieu a été pensée pour que la rencontre et le lien opèrent et se développent. Trame a la taille d’un appartement et est aménagé comme un chez soi qui donne un sentiment de sécurité et donc d‘ouverture à la rencontre. »

Finalement, Trame est plutôt un outil qu’une fin en soi, pour permettre aux gens de venir avec ce qu’ils ont et qu’ils s’approprient le lieu. D’où la présence d’expositions. Frédéric Treffel ne court pas après les artistes mais c’est au détour d’une conversation que les personnes expriment leurs pratiques artistiques, leur désir d’exposer leur travail et tant que le sens y est ; chacun.e à la possibilité de s’y trouver une place.

 Lire aussi : "Le métier d’assistant social n’est pas un sacerdoce"

« Ici, on tente le coup ! »

C’est donc également dans ce cadre que l’ancien et toujours travailleur social reçoit des jeunes entre 15 et 24 ans qui à la suite d’une hospitalisation ou d’un séjour en IPPJ se retrouvent déconnectés du monde et de son fonctionnement. L’idée est donc de les accueillir pendant 3 mois pour leur permettre de réexpérimenter un lien à l’autre qui soit positif. Comme les groupes thérapeutiques de Groupados, responsabiliser les jeunes en gérant la caisse, la réception de livres, le service aux personnes… permet de réexister dans le regard de l’autre à travers ses forces et ses compétences alimentant une confiance en soi indispensable à la réintégration à la cité. Les jeunes peuvent être issu.e.s d’institutions mais Frédéric Treffel répond aussi aux demandes de parents ou de jeunes eux-mêmes sans structure institutionnelle derrière. L’accueil se réalise à bas seuil, c’est-à-dire, sans objectifs prédéfinis afin de ne pas être un espace qui confronte à l’échec : « Ici, on tente le coup, c’est là le seul enjeu ! »

La volonté de ne pas se définir comme une institution classique réside, pour Frédéric Treffel, dans la liberté de choix que le lieu offre mais aussi dans sa capacité à s’adapter, à évoluer. C’est également le moyen d’échapper à l’aspect stigmatisant attaché aux institutions. A la fin des trois mois d’accueil, les jeunes peuvent revenir quand bon leur semble, entrer dans un commerce ne demande pas de fixer un rendez-vous : « Je pense aux jeunes adultes qui ont commencé à travailler pendant le confinement avec le télétravail et qui sont en manque de liens. Pousser la porte d’une association, à 26 ans et dire qu’on se sent seul, c’est difficile, tout comme le fait que l’aide consentie le soit au prix de raconter son histoire comme préalable. Je me rends compte que certains viennent ici pour travailler avec leur ordinateur mais qui le ferment assez vite car ce qu’ils cherchent, c’est la rencontre. » En effet, la réputation de l‘ancien travailleur social a rapidement fait le tour du quartier et les gens connaissent ses aptitudes d’écoute et de conseils : « Trame devient aussi un lieu de santé mental, en tout cas un lieu de soin. (Il rit) »

Après avoir été créateur de liens, pour les jeunes, les familles, les professionnel.le.s… lors de sa pratique de travailleur social, le rôle de facilitateur de rencontres se poursuit pour Frédéric Treffel dans un cadre fondé sur mesure, à son image : « L’ambition de Trame c’est d’être quelqu’un pour quelqu’un : exister dans l’histoire des gens et redonner confiance en soi et aux autres. Par les rencontres et les solidarités qui s’en développent, c’est l’empathie et l’altruisme que l’on crée ici. »

A.Teyssandier



Commentaires - 1 message
  • Félicitations très beau projet guidée par l'éthique du bien dire et bien pensé

    Laurence SsJ lundi 12 septembre 2022 13:16

Ajouter un commentaire à l'article





« Retour

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies.   J'accepte   En savoir plus