Handicap : la pudeur du secteur face à l’accompagnement sexuel

Handicap: la pudeur du secteur face à l'accompagnement sexuel

L’accompagnement sexuel aux personnes en situation de handicap est une question sensible en Belgique. Prostitution, pour les uns, inclusion des personnes en situation de handicap pour les autres, le terrain se déchire sur cette question. Une chose est certaine : offrir un moment d’intimité à ces citoyens reste un tabou dans nos contrées. Rencontre avec Sophie*, accompagnante sexuelle et Pascale Van Ransbeeck, de l’asbl AditiWB qui encadre l’accompagnement sexuel pour la Wallonie-Bruxelles.


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« La première fois ? Tout s’est bien passé. Avant de sonner à la porte, j’avais bien en tête toutes les informations du dossier et l’objet de la demande. Je me suis dit que je devais simplement donner le meilleur de moi-même... J’avais rendez-vous avec un homme de 36 ans. Chez ses parents. L’assistante sociale et sa maman étaient présentes. Nous avons fait connaissance tous les quatre. Puis je me suis isolée avec le jeune homme... Après la séance, quand la maman a vu son fils, elle a tout de suite compris comment ça s’était passé. Les mots n’étaient pas nécessaires. Elle m’a pris dans ses bras, m’a remerciée et a pleuré de joie. »

Ce témoignage est celui de Sophie*. Elle fait partie de l’équipe de vingt accompagnants sexuels pour personnes en situation de handicap qui œuvrent dans la partie francophone du pays. La pratique, encadrée par l’asbl AditiWB, est neuve dans nos contrées. Côté flamand, elle est davantage développée. « L’influence est arrivée par le nord, voilà pourquoi il y a un décalage avec le sud du pays », commente-t-elle. « La Flandre a commencé plus tôt et aujourd’hui elle est subsidiée. Mais ne nous leurrons pas, le sujet reste vraiment tabou. Nous sommes vues comme des prostituées... »

Pour les détracteurs, l’accompagnement sexuel des personnes en situation de handicap est en effet la porte ouverte à la marchandisation des corps et à la libéralisation de la prostitution. Ces accusations, la principale intéressée les balaye d’un revers de la main. « Ce que je fais ressemble à de la prostitution, mais ce n’est pas vraiment la même chose ! », martèle Sophie*. « Un point est essentiel à prendre en compte : je ne le fais pas pour répondre à un besoin économique. Le point de départ est donc différent. Ma volonté est de donner et de recevoir. J’ai le besoin et l’envie d’aider des personnes. La motivation est donc ailleurs que dans la prostitution. »

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« La sexualité est un besoin de base »

L’aventure d’AditiWB a débuté dans la partie francophone du pays dès 2012. Cette année-là, la coordinatrice de l’asbl, qui travaille aussi avec des personnes en situation de handicap mental léger à modéré qui vivent dans des logements accompagnés, a été confrontée, impuissante, à la demande d’un des résidents. « Il m’a dit qu’il ne voulait pas fêter ses 50 ans sans avoir connu une expérience sexuelle », raconte Pascale Van Ransbeeck. « On s’est tous retrouvé le bec dans l’eau. Que faire ? La coordinatrice avait vaguement entendu parler lors d’un colloque d’Aditivzw, un organisme actif du côté néerlandophone. Nous l’avons contacté, les responsables m’ont proposé de développer la partie francophone et j’ai immédiatement accepté. J’ai donc suivi pendant un an l’équipe. Et j’ai lancé en janvier 2014, l’aile francophone grâce à trois accompagnants flamands mais bilingues. » Et elle n’a pas réfléchi longtemps avant de se jeter à l’eau. Pour elle, il était tellement normal et naturel de proposer un tel service.

« La sexualité est un besoin de base », insiste la coordinatrice de l’asbl pour la partie francophone du pays. « L’inclusion de la personne en situation de handicap passe aussi par le plaisir, par le développement d’une vie sexuelle ». Elle en est persuadée : l’accompagnement sexuel proposé par son association a un impact tangible sur les bénéficiaires. Elle développe : « On observe des effets très positifs sur ces personnes après nos séances : elles sont plus détendues, utilisent moins d’anti-dépresseurs. Ont-elles moins de comportements transgressifs ? Vous savez ce terme m’ennuie. Car si on donnait de l’éducation sexuelle dès le départ à ces personnes, si on explicitait clairement ce qu’on peut faire ou pas, la plupart de ces comportements n’apparaîtraient pas. Elles testent, découvrent sans savoir qu’elles sont en train de dépasser une limite. Il manque cruellement d’une formation dispensée à ces citoyens pour démystifier le sexe dans le handicap. On les voit comme des êtres asexués. »

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L’humour, une arme redoutable

Mais, comment se passe concrètement la prise en charge réalisée par l’asbl AditiWB ? « Nous sommes contactés par le ou la bénéficiaire, en situation de handicap physique, mental ou d’autisme, ou bien par un membre de la famille ou du réseau professionnel (assistant sociaux, sexologues, éducateurs…). Je rencontre toujours tous les bénéficiaires. Je leur demande ce qu’ils veulent dans la sexualité et je leur pose un maximum de questions. Grâce aux informations obtenues, je sélectionne quel membre de l’équipe pourra répondre au mieux à la demande », décrit Pascale Van Ransbeeck. « Attention, un bénéficiaire ne choisit jamais un(e) accompagnant(e) sexuel(le), en disant je veux un(e) brun(e), un(e) blond(e), un(e) mince, un(e) gros(se). »

Sophie* renchérit : « Si Pascale me sélectionne, on en parle ensemble. Si pour x raisons la situation ne me parle pas, je peux tout à fait refuser. Pascale connaît bien les accompagnants et leurs limites respectives. Si je suis d’accord, je fixe le rendez-vous avec le bénéficiaire ou via la personne de contact. Et puis on se voit. C’est toujours particulier… On apprend à une personne comment construire ou reconstruire la sexualité. La première fois, on ne connaît jamais l’issue de la rencontre. » Son rôle est avant tout de mettre la personne à l’aise, qui est souvent très nerveuse. « L’humour est une arme redoutable. Je dois gagner sa confiance pour qu’il parvienne à se décontracter. On discute ensuite de ses attentes. Parfois dès la première rencontre, il y aura des contacts sexuels approfondis. Parfois des touchers intimes. Et tout cela dans le respect des deux parties. Il n’y a pas de dominé et de dominant. En revanche, nous sommes là pour contrôler la situation, pour tenir la situation en main. »

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Vers enfin une reconnaissance ?

L’accompagnement sexuel aux personnes en situation de handicap, pratiqué mais non réglementé, fait l’objet de débats depuis une grosse décennie dans notre pays. Fin 2017, le Comité de bioéthique, questionné il y a cinq ans, a rendu un avis positif. Pour lui, l’accompagnement sexuel doit devenir une offre de service reconnue par les pouvoirs publics via un cadre réglementaire. Pourtant, la question demeure extrêmement sensible, tant pour les politiques que pour les acteurs de terrain. « Le secteur du handicap reconnaît-il notre travail ? Nous en sommes encore loin », déplore la coordinatrice d’AditiWB. « Un exemple ? 200 institutions néerlandophones sont listées sur le site de l’asbl flamande et payent une cotisation annuelle. Nous avons seulement 4 ou 5 structures qui ont accepté de s’afficher publiquement sur le nôtre. Il y a énormément de non-dits. Certaines soutiennent nos actions mais refusent de le revendiquer publiquement. Bref, elles collaborent avec nous mais en toute discrétion. »

Pour Pascale Van Ransbeeck, il est grand temps de former correctement les professionnels du secteur du soin à la question de la sexualité chez les personnes en situation de handicap. Sur le terrain, ils sont nombreux à ne pas avoir abordé cette thématique lors de leurs études. « Notre asbl tente de changer cette situation via un travail de sensibilisation. Mon collègue Alain Joret fait de l’accompagnement dans les institutions et moi dans les écoles. Vous savez, les éducateurs et les aides-soignants ne savent pas comment gérer certaines situations. Quid de la personne qui se masturbe devant moi ou de celle qui a une érection quand je le lave ? Comment réagir ? Que faire, que dire ? Nous leur fournissons une série de réponses. »

Actuellement, l’asbl AditiWB est gérée bénévolement par le duo de responsables. « Nous recevons juste, depuis l’année dernière, un petit subside de la Région Wallonne », dévoile-t-elle. « Il est renouvelé cette année et ce pour trois ans normalement. Au final, la Wallonie est plus ouverte à ce que nous faisons que Bruxelles. » Le duo se soutient, se bat pour changer les mentalités et faire avancer le débat. « Notre revendication centrale est que l’accompagnement sexuel soit reconnu », conclut Pascale Van Ransbeeck. « Le comité bioéthique a estimé que cette activité était nécessaire mais rien n’a avancé pour autant. Nous attendons toujours la reconnaissance de notre travail et de son importance ! Derrière cela, il y a avant tout la prise en compte des besoins des personnes en situation de handicap. Tout simplement ! »

E.V.

*Le prénom a été modifié

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Commentaires - 1 message
  • en situation de handicap, je confirme l'urgence d'avoir une ouverture du coeur sur cette problématique mettant ou remettant le handicapé dans sa plénitude humaine. Merci à ces pionniers. Je vais m'engager autant que je peux à faire avancer une cause juste qui concerne le RESPECT des êtres : à savoir,nous ne sommes pas des SOUS - HUMAINS. .Nous avons besoin de pouvoir vi re

    cricriront vendredi 14 juin 2019 00:47

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