"J’ai travaillé comme infirmière à domicile et je me suis effondrée"

Infirmière depuis seulement sept ans, Jessie a déjà une carrière bien remplie derrière elle. Aujourd’hui attachée à une maison médicale bruxelloise, elle a été employée durant près de quatre ans dans la centrale à domicile à Liège. Une expérience épuisante dont elle garde un souvenir douloureux. « J’y ai vécu un management très oppressif et une charge de travail vraiment intense et surtout à flux tendu », témoigne la jeune femme. Rencontre.


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« C’était un choix de partir des soins à domicile. J’arrivais quasiment à l’épuisement. Ça me met les frissons dès que j’en parle… », lance, visiblement émue, Jessie. « Un jour, j’avais une tournée dans le centre de Liège. J’arrive chez un patient que je soignais régulièrement. Cet homme, en raison de problèmes de santé, avait des gestes déplacés envers les infirmières. Face à cette situation, je ne me sentais pas soutenue par ma direction. Un jour, je suis donc arrivée chez lui. En temps normal, j’arrivais à être souriante mais, cette fois-là, je n’ai pas réussi à sourire, malgré toute la bonne volonté du monde. J’ai eu l’impression que si je souriais je m’écroulais. Littéralement. Je me suis effondrée. »

Après une première expérience professionnelle de deux ans en soins intensifs à l’hôpital, Jessie, diplômée depuis à peine sept ans, a été engagée par la CSD, la centrale des soins à domicile à Liège. Elle y restera quatre années en tant qu’infirmière à domicile salariée. Quatre années pénibles dont elle garde un goût plus qu’amer. « Le souci est que le financement était tellement pauvre que le système infirmier se retrouvait systématiquement en déficit chaque année. Pour faire face à ces dépenses, la direction s’est orientée vers un management super militaire », explique-t-elle. « L’idée était de limiter les pertes. Du coup en découlait un management très oppressif, couplé à une charge de travail vraiment intense et surtout à flux tendu. Il n’y avait de la place pour rien d’autres et dès qu’il y avait un petit problème c’était un surplus, des heures supp, devoir courir plus… »

L’impression de devenir inhumaine… Voilà ce qu’a ressenti la jeune femme lors de son passage à la CSD. « J’ai d’abord eu l’impression de n’être qu’un numéro pour mes employeurs. De n’être même plus quelqu’un qui vaille la peine d’être présent dans la structure. Il y a vraiment cette impression de déshumanisation. Pareil par rapport aux patients. Je devais tout le temps courir face à des gens qui pleurent. Je n’osais pas leur poser de questions car je n’avais pas le temps… », dénonce Jessie, avant de pointer un autre souci : « Il y a aussi cette peur de mal faire. Cette peur, elle se réveille après la journée de travail. Comme on ne peut pas résoudre les problèmes au moment même ou en tout cas qu’on doit le faire vite dans des conditions super extrêmes, on se retrouve en fin de journée à se demander si on a bien tout fait. Tes temps libres sont occupés par la tension permanente de se dire ok demain je vais peut-être me rendre compte au boulot que je me suis trompée dans les injections ou que j’ai oublié de transmettre une information essentielle. C’est épuisant. »

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Des effets pervers…

Constamment sur le terrain au contact des patients, Jessie a été un témoin impuissant des effets aussi pervers que désastreux du rythme intense imposée aux infirmières à domicile. « Les exemples ne manquent pas. Je me souviens notamment de cette patiente qui avait un moignon. Ma collègue, une jeune infirmière, passait chez elle depuis un certain temps. Quand j’ai pris le relais, j’ai tout de suite vu qu’en dessous de la plaie il y avait du pus. Beaucoup… Ce genre de situation n’arriverait pas si on avait le temps de pouvoir prendre de la distance, de prendre son temps. Ma collègue est probablement allée faire ce pansement en coup de vent entre deux rendez-vous et elle n’a pas eu le temps de se poser et de bien observer, de poser des questions pourtant essentielles. »

La professionnelle de la santé livre un autre exemple illustrant ses conditions de travail difficiles. « Il y avait un patient qui avait des infections urinaires à répétition. Cela donnait lieu à des infections au niveau des parties intimes. On s’est cassé la tête à faire des pansements pendant des années mais en fait c’était peine perdue. Pourquoi ? Car il vivait dans des conditions d’hygiène catastrophiques. Pour moi c’est absurde d’aller chez ce monsieur des années durant pour faire des pansements alors qu’il faut traiter le contexte général. » Elle rajoute : « J’ai commencé à chercher des assistantes sociales avec l’accord du patient pour trouver des solutions. Or tout cela c’est du temps qui n’est pas compté dans l’acte que tu dois faire et donc tu te retrouves à finir à pas d’heure. En fait les heures supp sont théoriquement à payer ou à récupérer. Mais il y a vraiment une pression de la hiérarchie pour qu’on n’en fasse pas. Donc il y a beaucoup de cas où tu ne les mets pas car on te demande de te justifier ou on te reproche d’avoir pris 20, 30 minutes pour faire quelque chose que la direction juge inutile. »

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Changer de job pour survivre

Après quatre années de frustrations, de course aussi effrénée qu’exténuante contre la montre et d’épuisement physique et psychologique, Jessie a quitté son emploi à la CSD liégeoise. Une question de survie… « On n’a pas l’habitude de penser égoïstement, nous les infirmières, mais ici pour le coup j’ai vraiment pensé au bien-être au travail. Je ne voulais plus devoir me mettre un coup de pied au cul tous les matins pour avoir le courage d’aller travailler. Avec la peur de s’écrouler en chemin. »

La jeune femme a rapidement trouvé un nouvel emploi au sein d’une maison médicale. Ce changement d’univers professionnel a été, pour elle, une bouffée d’air frais... Difficile de ne pas se poser cette question quand on observe le CV déjà bien chargé de Jessie après seulement sept années en activités : les infirmières seraient-elles obligées de se reconvertir professionnellement pour tenir le coup voire survivre ? « Il y a des discussions sur des groupes Facebook où tu as énormément d’infirmières qui recherchent des recommandations pour des reconversions. C’est très net », répond-elle. « Il y a aussi énormément de switches. Nous sommes en pénurie d’infirmières mais ce n’est pas difficile d’en trouver car j’ai l’impression qu’on bouge assez facilement de boulot. Cette profession, pas du tout bouchée, permet les changements en cours de carrière. Il y a des dizaines et des dizaines d’opportunités mais à quel prix ? »

Rien d’étonnant d’ailleurs que le secteur des soins de santé soit touché par un taux conséquent d’absentéisme. « Je serais curieuse de connaître le nombre de certificats à long terme dans notre milieu. A la CSD de Liège, ça explose. Tout comme dans les soins intensifs où j’ai travaillé deux ans. Ce service a plusieurs certificats pour maladie de longue durée. On remplace les gens absents en fonction des services. Ça dépend. Il y a des quotas minimums pour certains services qui sont clairement dépassés à l’heure actuelle, ils sont obsolètes. Dans les unités banalisées, hors des soins intensifs par exemple ou des quartiers opératoires, il y a des écartements où on ne remplace pas et donc les infirmières qui restent se retrouvent obligées de devoir palier aux absences. »

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Et si la solution venait des médecins ?

Pour Jessie, l’amélioration du bien-être au travail dans le domaine de la santé sera atteinte le jour où les médecins feront attention à leur propre bien-être et à leur propre soumission au système. « Avant, j’avais une vision critique des médecins car c’est parfois difficile d’être en relation avec eux. Mais, je me rends de plus en plus compte que leur situation est compliquée. J’ai l’impression qu’ils sont encore moins susceptibles de par leur statut, de par leurs responsabilités et de par le poids de la hiérarchie qui pèse sur eux de s’indigner par rapport à leurs conditions de travail. Ils sont comme éduqués depuis le départ à faire des heures supp pour pas grand-chose. »

Dans ce contexte, elle voit d’un mauvais œil la nouvelle politique à l’égard des aides-soignantes qui consiste à leur déléguer de plus en plus d’actes au bénéfice des patients. « Pour une partie de la profession, ce serait la solution pour que les infirmières puissent bien faire leur travail, avec qualité. Je me dis dans quelle mesure ce n’est pas cela ce qui s’est passé à la base, avec les médecins. Finalement, on en arrive à quelque chose d’encore plus hiérarchisé. Il y a la pression qui vient du dessus et ça écrase tout. »

Pour changer la donne, Jessie s’investit dans le mouvement de la « Santé en Lutte » qui multiple les actions depuis plusieurs mois maintenant. « Notre volonté avec ce groupe est d’être réellement des travailleurs qui revendiquent, qui manifestent leurs réalités de travail. Nous voulons que les gouvernements l’entendent », pointe-elle. Et de conclure : « L’idée est vraiment de rappeler à chaque travailleur qu’il a le pouvoir de faire changer les choses à son niveau. Oui les conditions sont dures et oui on va se heurter à des gouvernements qui sont austères et qui ne vont pas si facilement lâcher prise. On nous a promis 67 millions mais en soi il y a eu des coupes budgétaires à hauteur de 900 millions ces dernières années. Toujours est-il que le terrain doit se rendre compte de ses capacités d’action. Tous ensemble, on a le pouvoir de redonner un visage humain au secteur de la santé ! »

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E.V.



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