Prostitution : une soirée en compagnie des éducateurs de l’asbl Icar

Prostitution: une soirée en compagnie des éducateurs de l'asbl Icar

Depuis plusieurs décennies, l’Asbl Icar offre une aide et un accompagnement à ceux et celles qui font de leur corps un outil financier. Son équipe dynamique se rend régulièrement sur le terrain à la rencontre de ces personnes qui s’adonnent à la prostitution. Mardi soir, le Guide Social a été le témoin du travail réalisé dans les rues de Liège par les membres de l’association. Nous avons partagé plusieurs heures intenses au cœur de la jungle urbaine liégeoise en compagnie de Martin et Sophie, deux éducateurs spécialisés, passeurs dans ce monde où les visages n’ont pas de nom.

Dans cette immersion dans le monde de la prostitution à Liège, nous suivons deux éducateurs spécialisés, Martin et Sophie qui nous emmènent dans les étroites ruelles de la ville, là où le jeu du chat et de la souris s’opère entre prostitués et clients. Un étrange balai de voitures se fait devant nous, Martin nous explique que les quelques voitures que nous croisons depuis quelques minutes sont des clients qui tournent attendant de trouver une prostituée. Le monde de la rue est une jungle sauvage où les proies et les chasseurs se confondent sans cesse, les deux éducateurs le savent très bien et portent un regard lucide sur ce milieu.

Pour cette soirée, ils seront nos passeurs pour entrer et apprécier ce monde invisible, mais également nos protecteurs légitimant notre présence. La légitimité, c’est justement le Graal le plus compliqué à obtenir et pourtant, sans cela, il est pratiquement impossible d’échanger et comprendre ce monde. Il a fallu du temps, de la patience et beaucoup de bienveillance pour que Martin et Sophie puissent créer un lien avec les travailleurs du sexe de Liège : « Ça dépend de la personne en face de nous, on doit être en accord avec nos outils d’entrée en relation qui sont la voix, le regard, la posture du corps et le respect. C’est la question de la légitimité tout simplement. Tu arrives en rue, tu sais très bien que tu travailles dans un quartier où il y a de la prostitution, de la drogue, tu sais que le monde de la rue ce n’est pas le monde des bisounours. Qu’est-ce que tu fais alors ? Qu’est-ce que tu dis ? Et comment tu as la légitimité d’aller vers ces personnes ? Autant de données qu’il faut prendre en compte dans notre métier. Notre boulot, c’est vraiment ça : aller en rue créer un lieu mais surtout le maintenir », témoigne Martin.

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Une nuit dans la jungle urbaine

« C’est la jungle, la rue et ils le disent eux-mêmes. Des potes de rue, ce ne sont jamais vraiment des potes. S’il y en a un qui peut entuber l’autre, il le fera clairement. Ça reste le monde de la jungle vraiment, il faut survivre jusqu’au lendemain. Et nous avec Icar, on arrive dans cet univers et il faut se faire une place avec nos outils et ça prend forcément du temps ».

Quelques pas plus loin, nous croisons une dame singulière qui reconnaît directement les deux éducateurs et qui, comme pour des vieux amis, vient prendre dans ses bras Martin et Sophie. Le ton taquin et le regard forgé par la force des doutes, elle demande aux deux éducateurs des préservatifs et quelques autres produits hygiéniques avant de repartir. « Voilà exactement pourquoi on déambule ainsi dans ces quartiers. Tu peux aussi constater que les graines de notre travail de terrain portent ses fruits, on est légitime. Tu sais dans le milieu de la prostitution de rue, à Liège du moins, 90 % des dames de rues sont toxicomanes, c’est important de saisir ça ».

En effet, quelques pas plus loin, nous croisons un couple venant échanger leurs seringues usagées contre des neuves. « Vous savez, souvent dans les couples de rue, la femme est complète soumise à l’homme, elle se prostitue pour lui. Pour pouvoir les aborder, il faut d’abord que l’homme ait confiance en nous », pendant que Martin nous explique cette situation, deux hommes toxicomanes d’un pas oppressant viennent nous aborder. Les deux éducateurs mettent fin à la conversation très rapidement, mais toujours avec le respect qu’implique la précaution : « Tu vois ces deux mecs, y en a un qui sort d’une grosse peine de prison, il est impossible d’anticiper sa réaction. C’est ça aussi le public qu’on rencontre malgré nous dans nos déambulations. C’est pour ça qu’il faut toujours garder une distance de sécurité ».

Acteurs à l’écoute des besoins

« On est des thermomètres, on va dans la rue on jauge un peu les besoins. On s’adapte à la réalité des besoins du terrain et non l’inverse », me précise Martin.

Aucun souhait d’être un vecteur politique ou moral auprès de ces personnes. Simplement répondre aux besoins qu’ils aperçoivent lors de leur déambulation et lors de leurs échanges : « Il y a beaucoup d’associations qui imaginent des projets et des solutions sans les gens, c’est dommage. C’est comme les groupes qui se battent pour la liberté de la femme et qui négligent et ne comprennent pas la condition des prostituées. Nous, on souhaite juste être un acteur qui est à l’écoute des besoins et des problématiques des personnes en situation de prostitution », éclaire Sophie. Nos deux passeurs d’un soir, comme des aventuriers partant en expédition, savent parfaitement les différents objets qu’ils doivent prendre l’un et l’autre. Des préservatifs, des seringues neuves, des produits hygiéniques, tout le nécessaire de base pour apporter une sécurité sanitaire aux dames et hommes de rue. « On distribue aussi, en plus de ça, des kits. On se rend compte que dans la rue, c’est un milieu très précaire et donc de nombreuses femmes se font voler leurs affaires. Le but du kit SOS beauté, c’est de se dire comment rendre de la dignité pour des personnes qui n’ont plus grand-chose déjà. Dedans, il y a tout un nécessaire comme du maquillage, des produits hygiéniques, de bien-être… C’est triste, mais en même temps, c’est leur boulot donc il faut qu’elles puissent avec accès à un peu de matériel pour pouvoir prendre soin d’elles ».

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Trois réponses pour trois objectifs

« Nous avons un espace dédié à la psychologie. Le contexte de la rue est un endroit très violent très dangereux avec des personnes souffrant de pas mal de traumatismes. Des personnes vont parfois profiter de leur argent, ça peut être des macs mais également l’entourage proche (copain, cousin, frère…), et donc le psychologue va longuement écouter ces personnes qui se livrent », nous explique l’éducateur d’Icar. « De plus, au niveau social, on rencontre les personnes sur leur terrain de travail : rue, vitrine, bar, escorte internet, salon de massage. On essaye de créer un lien et une relation de respect avec elles. Cela prend du temps car y a des codes, une manière de fonctionner. On les rencontre, on crée un lien, qui prend le temps et qui doit prendre. Lorsque ce lien est suffisamment important, ils vont se dire on peut faire confiance à cette personne. On essaye vraiment, c’est la base de notre boulot pour tous les pôles, de ne pas imaginer les projets sans les gens ».

Sophie nous explique la dernière réponse qu’apporte Icar aux personnes en situation de prostitution, qui selon elle à toute son importance : « Avec le temps on a des gens qui ne font peut-être plus attention à leur corps, qui ne le conçoivent plus que comme seulement un outil de travail, un moyen de financer leur errance. Lorsqu’on a des gens comme ça qui sont dans le rien ou dans le pas grand-chose, le fait de leur permettre ces petits moments d’éclats et de parenthèse ça crée des petites étincelles et ça leur permet de se repenser. Et si tu prends ce temps-là c’est car tu te respectes, tu t’accordes un moment pour toi pour t’aimer. Généralement elles oublient ça et je pense que c’est un bon moteur pour qu’elles se repensent et qu’elles acceptent ou non telle ou telle pratique ». Un petit rien qui fait du bien. Un petit instant qui permet aux personnes en situation de prostitution d’avoir un autre rapport à leur corps.

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Une médiation nécessaire à faire

« Nous on intervient également dans les écoles pour parler de la prostitution aux plus jeunes, pour les sensibiliser. Souvent il y a un fantasme incroyable autour de ce monde car y a de l’argent liquide qui circule. Nous on veut leur montrer la réalité du tableau ». Casser ce mythe de l’argent facile, ce fantasme de la vie faste autour du triptyque « sexe, drogue et argent ». Déconstruire l’idée, principalement masculine, qui fait croire que les prostituées et les prostitués prennent du plaisir avec leurs clients, car le sexe, c’est forcément une chose qui ne peut procurer que du plaisir. La réalité est bien plus noire que ça et ressemble plus à un film dramatique qu’au Pretty Woman qui a révélé Julia Roberts. « Ça peut être des mamans aussi qui viennent faire de la prostitution en rue, par exemple au moment de Noël. On a eu des mères qui pleuraient, car elles ne pouvaient pas offrir de cadeau à leurs enfants et donc elles se prostituent sur une courte période pour n’avoir plus ce sentiment de culpabilité. On est dans une société de consommation et donc ce n’est pas simple de voir son enfant jalouser ceux qui ont des cadeaux. Y a aussi une mauvaise gestion de l’argent, des dettes, de l’alcoolisme. Les coups durs de la vie en fait », lance timidement la travailleuse sociale.

Cette immersion dans le milieu de la prostitution en compagnie d’éducateurs spécialisés, permet de mieux appréhender et comprendre ce monde et le rude travail, mais néanmoins primordial, que fournit cette association pour essayer de redonner de la chaleur à ces déshérités de la rue. Les raisons de la prostitution sont multiples : dépendance à la drogue, culture familiale, milieu de vie, dettes, nécessité… Il y a aussi celle qui est indicible, celle qui ne se montre pas, qui est presque banalisée comme nous raconte Sophie : « Une fille, ou un garçon d’ailleurs, mais bon malheureusement dans nos sociétés, ce sont plus les filles, qui sont en galère de logement ben, on va lui proposer de l’héberger contre une compensation sexuelle chaque soir. On arrive dans des schémas de prostitution insidieux où on rentre dans une logique du monde de l’échange où les gens profitent. Des schémas de prostitution, il en existe dix mille, c’est une zone de gris permanent. Nous, notre association, touche seulement à la prostitution qui se « voit », pour le reste c’est plus compliqué ».

B.T.



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