Handicapés français vivant en Belgique : "Le confinement... et après ?"

Handicapés français vivant en Belgique:

La Première ministre Sophie Wilmès a composé un groupe de travail dont la mission est de plancher sur la sortie progressive du confinement. Parmi les experts réunis autour de la table, aucun représentant ou presque du secteur psycho-médico-social… Face à cette absence de concertation, le Guide Social a souhaité donner la parole aux acteurs de terrain. Ils vont livrer leurs priorités ainsi que leurs recommandations pour l’après-crise, pour le déconfinement. Aujourd’hui, c’est au tour de l’AFrESHEB ASBL, association pour les Français en situation de handicap en Belgique.

Avant d’aborder la question du déconfinement, faisons un retour en arrière : pourquoi en sommes-nous arrivés là ?

Vers la fin de l’année 2019, des informations inquiétantes sur une nouvelle maladie respiratoire contagieuse nous arrivaient de Chine. Après avoir tenté de dissimuler l’épidémie en faisant taire les lanceurs d’alerte, les autorités chinoises admettaient la réalité. Aucun gouvernement européen, ni l’Union européenne, ne prirent la décision de fermer les frontières à ce pays, ni de fabriquer ou d’acheter des équipements de protection. Nos dirigeants ont dit aux peuples dont ils avaient la responsabilité que le virus ne traversait pas les frontières. Comme si le virus n’était pas véhiculé par des personnes. Ils ont dit aussi que ce n’était qu’une affection banale, moins grave qu’une simple grippe, moins mortelle, moins contagieuse.

Des traitements étaient proposés, la décision de les tester a pris un temps infini. Nous payons le prix de cette irresponsabilité, et chèrement. Dizaines de milliers de morts, confinement, désastre économique… la liste est longue. Ces mensonges générés par la peur des conséquences économiques n’ont fait qu’aggraver ces conséquences ; c’est dire le niveau d’incompétence de nos gouvernements.

Revenons en Belgique.

L’Association pour les Français en situation de handicap en Belgique (AFrESHEB ASBL), a, dès le 29 février, demandé à l’AViQ et aux cabinets des ministres Christie Morreale (santé et action sociale, région wallonne) et Caroline Désir (éducation, Fédération Wallonie-Bruxelles) quelles étaient les dispositions prises en ce qui concerne les allers-retours domicile/établissement pour les enfants et adultes français handicapés en Belgique, notamment ceux venant des zones clusters en France, pays qui était déjà en alerte rouge, tandis que la Belgique n’était alors que peu impactée. Seul le silence lui a répondu.

Heureusement, les établissements wallons hébergeant ces personnes ont décidé d’eux-mêmes, dès début mars pour la plupart, de confiner leurs résidents ; sans quoi nous aurions peut-être assisté à une hécatombe, comme dans les maisons de repos.

Un feuilleton à rebondissements et à rallonge

Les recommandations officielles ont été élaborées à l’aulne des stocks de masques, de protections, de tests, de lits d’hôpitaux, de respirateurs, au lieu que tout soit fait pour tendre à adapter les moyens aux besoins. Si au moins nos gouvernements avaient reconnu leur impréparation et prévenu la population d’au minimum se couvrir le visage d’un foulard en sortant ! Mais non, on nous a dit que les masques étaient inutiles, comme les tests, sauf pour les cas graves et les soignants. Parce qu’on n’en avait pas assez, on a préféré prendre l’option mortifère du mensonge.

Ce qui était vrai un jour est tourné en dérision les jours suivants, d’un port de masque inutile on en vient à un recommandé, puis bientôt à un obligatoire ?

Parlons-en, des masques.

Commandés (très tard !!!), payés, non livrés, non conformes, périmés, brûlés, mais n’ayez pas de regret, braves gens : ils sont trop compliqués à installer pour le peuple, de toute façon. Il n’y aurait donc qu’une ministre de la santé pour savoir les mettre, les doigts dans le nez ?

Quant aux tests que des universités belges ont conçus et qui sont commandés par de nombreux pays… sauf par la Belgique, qui finalement se décide à rejoindre les derniers du peloton d’acheteurs.

C’est que, voyez-vous, dans notre petit pays avec ces tas d’entités fédérées, tout le monde se renvoie la balle, et c’est bien pratique quand il faut rendre des comptes. Comme si la non-assistance à personne en danger n’était pas juridiquement au-dessus de toutes les autres lois, y compris celles qui définissent nos compétences.

Nos ministres régionaux n’ont pas suivi l’exemple des régions françaises qui, elles, ont fait ce que leur gouvernement était trop lent à faire ! Pour une fois qu’il fallait suivre un exemple de la France, les politiciens belges si prompts à imiter ses erreurs s’en sont abstenus…

L’inavouable tri

Nous parviennent des échos de parents, de professionnels, disant qu’on refuse la réanimation à certains aînés et personnes en situation de handicap, et même, leur orientation en hôpital. On tarde pourtant à médicaliser les homes, condamnant ainsi ces personnes.

L’impéritie de nos multiples gouvernements belges, comme celle d’autres gouvernements, a obligé le personnel hospitalier à ces choix terribles. Mais nous étions en droit de penser que le tri, en cas de moyens insuffisants pour sauver toutes les personnes concernées, s’effectuerait logiquement sur leurs chances de survie.

Que nenni ! Nous avons eu la surprise, à tomber de notre chaise, d’entendre un médecin hospitalier, devant des centaines de milliers de téléspectateurs, dire qu’à cause du manque de matériel, de médicaments, les personnes dépendantes ne seraient pas réanimées le cas échéant. Il s’agit donc non pas d’un critère de chance de survie, mais d’un critère eugéniste. Le médecin n’aurait même pas pu arguer (et il ne l’a d’ailleurs pas tenté) que les équipes ne pouvaient s’occuper d’une personne dépendante, puisque les personnes intubées sont plongées dans le coma pendant des jours…

Les dénégations des ministres concernés ne nous rassurent guère, puisqu’on ne sait rien de leur éventuelle action sur le terrain à ce sujet. Et la confiance, c’est comme les allumettes : ça ne sert qu’une fois. Elle a brûlé avec les masques.

Les nouvelles mesures

Prolongement du confinement jusqu’au 3 mai 2020. Sans avoir concerté le secteur ni les responsables associatifs, le Conseil national de sécurité autorise les visites pour les aînés et les personnes en situation de handicap ! Sans que l’on dispose d’assez d’équipements pour le personnel, en étant toujours très en retard pour les tests… et bien sûr, rien de tout cela pour les visiteurs…

Heureusement, nombre d’établissements, de communes, décident de ne pas suivre cette voie en fermant les portes à ces visites. Même la ministre Morreale leur emboîte le pas, du moins, tant que le testing du personnel puis des résidents n’est pas terminé…

Mais on parle de visiteurs. Vont-ils devoir s’habiller en cosmonautes (s’ils trouvent les tenues !), passer un sas, respecter la distanciation sociale ? Peut-on imaginer cette mise en scène anxiogène pour visiter des personnes avec des altérations importantes des fonctions cognitives ?

En tout cas, cela aura causé une fausse joie…

Pendant ce temps, la Flandre équipe tous ses homes de tablettes afin de maintenir le contact avec les familles.

On prend enfin la décision d’ouvrir des sas médicalisés en Wallonie et à Bruxelles pour les personnes sorties de l’hôpital (sauvées, mais pas guéries, contrairement à ce qu’on nous annonce tous les jours – et donc contagieuses) et celles dont l’état de santé ne nécessite pas une hospitalisation mais pour empêcher la contagion des autres résidents.

Le déconfinement dans les écoles

Il est prévu progressivement après la période de confinement.
La ministre Caroline Désir rencontre les réseaux, les pouvoirs organisateurs, les fédérations de parents d’élèves, les syndicats, pour en établir les modalités.

Il semble illusoire de penser pouvoir respecter :
- les gestes barrières dans certaines écoles délabrées, aux toilettes repoussantes (je ne jette surtout pas la pierre aux écoles : j’en dénonce le sous-financement) ;
- les précautions sans le matériel de protection en suffisance ;
- la distanciation sociale avec les effectifs d’élèves, trop nombreux par classe : pourrait-on les alléger avec des liaisons informatiques pour dispenser les cours ?

En si peu de temps, avec si peu de moyens… vous avez la réponse.

Il est à craindre que les écoles se tournant vers des bienfaiteurs privés afin d’obtenir les moyens suffisants pour protéger nos enfants se voient traînées devant la commission du Pacte scolaire pour publicité illicite.
Comme il y a peu, une école qui avait répondu à un appel à projets pour aménager sa cour et d’autres qui avaient organisé une journée de sensibilisation aux dangers de l’utilisation des réseaux sociaux.
Entre ces deux faits, le ministre du budget du même gouvernement explorait la voie d’un partenariat public-privé pour restaurer nos écoles délabrées…

Comme nous ne sommes plus à un paradoxe près : tout récemment, le site de la Fédération Wallonie-Bruxelles dédié aux promotions réservées aux enseignants : carteprofs.be a accepté un partenariat… pour des masques de protection d’une société privée ! Publicité vite retirée il est vrai, le sang de la ministre n’ayant fait qu’un tour.

Mais c’est à l’avenant des pathétiques pataquès que nous offrent depuis des semaines ces gouvernements belges affolés qui courent dans tous les sens comme des canards sans tête.

Beaucoup de questions, en plus des points évoqués plus haut, se posent quant à ce déconfinement :

- Quid des élèves avec des problèmes de santé, notamment dans l’enseignement spécialisé ?
- Quid des élèves dont un membre de la famille est contaminé ? Étant donné que parfois la maladie dure longtemps chez une même personne ?
- Quid des tests de dépistage avec une marge d’erreur de 30 à 40 % (faux négatifs) ?
- Quid des tests sérologiques pour des enfants ayant déjà été exposés, ayant présenté des symptômes, étant guéris et étant possiblement immunisés ?
- Sur la question des rhétoriciens, qui semblent devoir être dans les premiers à rentrer : quid des élèves dont la suite du parcours choisi fait qu’ils ont un bagage déjà suffisant pour y accéder et dont les bons résultats scolaires de l’année écoulée leur feront obtenir automatiquement le CESS ?
- Quid des transports en commun ?

Les procédures de déconfinement sont extrêmement compliquées. Lire ici ce dossier d’experts scientifiques : https://legrandcontinent.eu/fr/2020/04/13/fin-du-confinement/

On peut douter des moyens des gouvernement belges pour appliquer ces mesures, bien que la modeste superficie de notre territoire devrait simplifier les choses. Au cas où elles seraient retenues, pensons à leur présentation par le Conseil national de sécurité… Il faut espérer qu’il reste assez de paracétamol dans les armoires à pharmacie des téléspectateurs belges pour la suivre sans maux de tête.

Les jours d’après

Certainement, les comptes seront à rendre en Belgique, et, honneur à la toute première concernée, par Maggie De Block. Le mille-feuilles politique à la belge aussi, le système actuel d’entités fédérées ayant permis aux divers gouvernements de se renvoyer la balle tandis que le peuple mourait.

L’opposition a globalement fait son travail, ne se laissant pas prendre longtemps au piège d’un silence qui, sous couvert « d’union nationale », aurait fait d’elle une complice : elle a posé les questions qui fâchent, et qui étaient essentielles. Ses homologues français ont été plus longs à la détente.

Après les comptes rendus, il faudra rebâtir : si nos gouvernants ont la fâcheuse idée de continuer à démanteler les services publics – notamment celui de la santé –, comme de présenter la note économique :
- aux classes populaires en les appauvrissant davantage ;
- en accablant encore plus la classe moyenne d’impôts ;
- tout en ne changeant pas le système permettant aux nantis de verser peu, voire même, pas de contributions ; ils prennent un très gros risque d’explosion sociale.

La situation sera encore plus volcanique chez nos voisins d’Outre-Quiévrain, pays qui a vu ses récents mouvements de protestation sociale réprimés brutalement mais dont les forces de l’ordre se souviendront peut-être d’avoir manqué de protections et d’avoir vu certains d’entre leurs rangs succomber à la pandémie.

L’Union européenne devra aussi se réinventer, et se rappeler qu’elle avait été fondée pour une noble cause : la paix entre les peuples, et non pour n’être qu’un marché commun. Elle devra prendre toute sa dimension sociale, sous peine d’être désertée.

Après avoir compté, pleuré nos morts, quand nous aurons séché nos larmes, il faudra reconstruire. Mais obligatoirement un monde meilleur, car celui-ci, d’une manière ou d’une autre : restant tel quel et alors susceptible d’être mis à terre par un minuscule ennemi ou renversé par un peuple exaspéré, est condamné.

Isabelle Resplendino

Présidente de l’Association pour les Français en situation de handicap en Belgique

Autisme Belgique

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