L'après Covid-19 : pérenniser la créativité née dans l'adversité

L'après Covid-19: pérenniser la créativité née dans l'adversité

Parmi les experts du groupe de travail du déconfinement, aucun représentant ou presque du secteur psycho-médico-social… Face à cette absence de concertation, une série d’acteurs de terrain vont livrer leurs priorités et leurs recommandations pour l’après-crise, pour le déconfinement. Aujourd’hui, c’est au tour du Smes. Face à la pandémie, nombreux acteurs ont rapidement adapté leurs modalités d’intervention, se réinventant parfois de manière surprenante. Santé Mentale & Exclusion Sociale - Belgique plaide pour que ces adaptations, tant de la part des services de première ligne que des pouvoirs publics, soient conservées après la crise.

Désarçonnés. Comme tout le monde, les services sociosanitaires ont été pris de court par la crise Covid-19 et son corollaire, le confinement de la population. Dans un premier temps, il a fallu (ré)organiser l’offre dans l’urgence et à tâtons, entre informations lacunaires sur la maladie (ses symptômes, ses conséquences, la manière de s’en protéger) et pénurie de matériel de sécurité (gel hydroalcoolique et masques notamment).

Passé ce premier moment de surprise, plusieurs acteurs ont toutefois rapidement adapté leurs modalités d’intervention, se réinventant parfois de manière surprenante. L’adaptation la plus fréquente (et peut-être la plus marquante) est certainement le remplacement des entretiens individuels (qu’il s’agisse de consultations médicales ou de rendez-vous d’ordre social ou psychologique) par des interventions à distance (téléphone, visioconférence). Alors que le rendez-vous en face à face participe traditionnellement à l’établissement du lien de confiance, essentiel dans le travail social, le dialogue par téléphone ou vidéochat questionne les travailleurs sur la possibilité de créer une véritable relation avec les bénéficiaires. Dans le même temps, les initiatives de permanence téléphonique élargie (numéros d’urgence sociale en Wallonie et à Bruxelles, ligne d’écoute des services de santé mentale bruxellois) offrent une plus grande visibilité aux services ambulatoires, parfois méconnus du grand public. Elles ont dès lors probablement permis d’atteindre une population qui n’aurait pas été touchée par les dispositifs habituels, et par conséquent d’offrir une prise en charge précoce des problématiques, évitant par là une explosion des situations critiques.

Au Smes, l’équipe d’accompagnement psycho-médico-sociale du projet Housing First constate que le fait de travailler majoritairement par téléphone amène des locataires à être en contact plus régulier avec l’équipe. Le téléphone amène en outre plus souvent le travailleur à sortir du cadre, il accepte plus fréquemment des appels en dehors des heures de travail, il les reçoit chez lui, ce qui peut créer une intimité différente. D’un autre côté, le fait de travailler à distance entraîne l’impossibilité du recours au non-verbal pour apaiser une situation, alors que c’est un outil fondamental du travail social. Ça ne permet pas non plus de voir l’état du logement. Et puis, certaines personnes clivent leur réalité et ce qu’ils disent par téléphone. Il y a enfin le sentiment d’impuissance que cela peut provoquer chez un travailleur, qui ne peut pas toujours se rendre à domicile lors d’une situation de détresse. Certains bénéficiaires qui avaient d’ailleurs toujours refusé jusqu’ici d’être équipés d’un GSM ont désormais accepté d’en avoir un : c’est aussi le signe que le confinement pèse encore plus fort sur ces personnes déjà très esseulées en temps normal, ce qui peut les amener à prendre des risques, tels qu’une surconsommation de drogues.

Une plus grande mobilité

La question des assuétudes se pose d’ailleurs avec une grande acuité à de nombreux services, comme le pointait récemment Sébastien Roy, le directeur du Samusocial. Les comportements de consommation sont habituellement un critère d’exclusion de nombreux services d’hébergement des secteurs de l’aide aux personnes sans-abri ou de la santé mentale : dans le meilleur des cas, les usagers sont invités à consommer à l’extérieur de l’institution. Cet usage empêche, de facto, de nombreuses personnes fragilisées d’accéder à ces services. Les limitations actuelles en matière de sorties à l’air libre amènent donc certaines institutions à interroger leurs pratiques et règles en la matière. Au Samusocial, cela se traduit notamment par l’ouverture d’une permanence « assuétudes », grâce au dispositif de consultations décentralisées mis en place par un consortium d’associations spécialisées (Lama, MASS, Transit, Sampas).

Ce que l’on appelle dans le jargon « l’outreaching », c’est-à-dire le fait d’aller à la rencontre des publics plutôt que d’attendre de ceux-ci qu’ils franchissent les murs des services d’aide et de soins, est d’ailleurs une pratique de longue date de certains services (maraudes et travail de rue, secteurs des assuétudes et de l’accès aux soins de base, équipes psychiatriques mobiles...). Ici encore, la crise sanitaire a mis en lumière l’intérêt de la mobilité, avec la mise en place, par des soignants volontaires soutenus par quelques acteurs comme la Ville de Bruxelles et le CHU St-Pierre, d’un bus de dépistage Covid se déplaçant dans les maisons de repos.

Agir sur les déterminants sociaux de la santé

Ce que démontrent également ces initiatives, c’est la nécessité d’une prise en charge globale, et de réponses intersectorielles. Ainsi, une enquête de Sciensano sur le fonctionnement des services « toxicomanie » durant la pandémie met en évidence que les usagers adressent aux services des demandes qui relèvent normalement d’autres secteurs, comme l’aide alimentaire. Là encore, ce n’est pas une surprise : depuis plusieurs années, les services de première ligne soulignent la complexification des situations rencontrées et l’enchevêtrement des problématiques (surendettement, logement, santé somatique et/ou mentale, etc.), qui nécessitent une action toujours plus coordonnée entre les différents acteurs.

La crise sanitaire ne fait donc que rappeler la pertinence de nombre de pratiques prônées de longue date par le Smes et les membres de son réseau, et déjà mises en œuvre par certains acteurs tels que les services à bas seuil. Elle met aussi en évidence que leur opérationnalisation n’est pas insurmontable, et qu’elles s’imposent dès lors que l’on prend en compte les besoins du public en premier lieu.

Les acteurs de terrain ne sont d’ailleurs pas les seuls à avoir fait preuve de souplesse. Du côté des pouvoirs publics aussi, une série d’initiatives inédites ont été prises. Ainsi, il n’a fallu que quelques jours à l’INAMI pour proposer une nomenclature de remboursement spécifique pour les consultations à distance, et ce alors que de nombreux acteurs plaident de longue date, et sans succès jusqu’ici, pour la création de nouveaux codes permettant des consultations psychiatriques mobiles (au domicile ou en rue).

De même, les mesures prises par les autorités bruxelloises en matière de protection des locataires (moratoire sur les expulsions domiciliaires, prime aux locataires à revenus modestes, interdiction des coupures d’énergie...) ou de mise à l’abri des personnes sans domicile (réquisition d’hôtels) ont retenu l’attention.

Des réponses à pérenniser

Ces adaptations, tant de la part des services de première ligne que des pouvoirs publics, ne peuvent pas être que des réponses de crise. Elles sont plus efficaces, et souvent moins onéreuses, que les interventions basées sur les logiques, généralisées ces dernières années, de contractualisation ou d’activation.

De nombreux acteurs l’ont souligné ces dernières semaines : la pandémie, tant dans ses effets sanitaires qu’économiques, a frappé plus durement les plus fragiles. La crise sanitaire pourrait rapidement devenir une crise humanitaire : augmentation des ménages ayant recours à l’aide alimentaire, effets psychologiques du confinement, conséquences du report de soins...

Si l’on veut éviter cela, il faudra rendre structurelles les mesures adoptées ces dernières semaines. Il faudra aussi améliorer ce qui a pu « coincer » (on pense par exemple à la lisibilité de l’offre sociosanitaire et à une cartographie précise et exhaustive du « qui fait quoi »). Il faudra, enfin, franchir certaines étapes indispensables pour assurer le bien-être de la population, singulièrement celle invisible habituellement, mais qu’on a vu apparaître au grand jour ces dernières semaines (sans-papiers, travailleuses et travailleurs du sexe, etc.) : la régularisation des personnes en séjour irrégulier, l’automatisation des droits, l’instauration d’une véritable couverture santé universelle, la généralisation des dispositifs de réduction des risques (salles de consommation à moindres risques, traitements de substitution, etc.)... Cette crise aura montré à l’envi le bien-fondé de l’adage « Mieux vaut prévenir que guérir ». Il importera désormais d’en tirer les conséquences dans les futures politiques de santé publique.

Mathieu De Backer

Directeur général du Smes

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