123 chercheurs pensent l'après Covid-19 : "Les élus doivent partir des réalités du terrain"

123 chercheurs pensent l'après Covid-19:

Pour aider à mieux comprendre et faire face à la crise du coronavirus, 123 experts académiques et de terrain ont uni leurs forces pour élaborer un document qui démontre toute la richesse et l’étendue de l’expertise disponible en sciences sociales et humaines, une expertise qui est sous-représentée dans le groupe d’experts pour la stratégie de sortie du confinement institué par le gouvernement. Le document final, composé de près de 50 contributions, présente un état des lieux consécutif à cette crise, avec des propositions de stratégies qui puissent rendre ce confinement, la sortie de celui-ci, ainsi que leurs conséquences à long terme, plus supportables pour la population ainsi que pour les professionnels de la santé et du social.

Guide Social : Vous êtes chercheuse doctorante en anthropologie à l’UCL (LAAP). Vous faites partie des contributeurs avec un texte sur les théories du complot mais vous avez aussi contribué au processus de relecture et à la stratégie de diffusion. Comment est né ce vaste projet interuniversitaire et bicommunautaire ?

Justine Vleminckx : Lorsque la composition du groupe en charge de la stratégie d’exit a été annoncée par Sophie Wilmès, plusieurs chercheurs, habitués à penser l’humain, ont été interpellés. Dans la composition de ce groupe, nous nous sommes étonnés de plusieurs choses : à la fois de ne pas voir de représentants des travailleurs, principalement issus des secteurs qui ont été particulièrement engagés sur le terrain pendant la crise. Nous avons également regretté qu’à nouveau, les experts soient majoritairement masculins alors que la crise a été gérée sur le terrain et à bras le corps par une majorité de femmes qui assurent la fonction sociale du care, du soin, que ce soit au sein du foyer que dans leur activité professionnelle. De plus, nous nous sommes tout particulièrement étonnés de ne pas voir représenter les sciences humaines et sociales qui nous semblent pourtant indispensables pour poser un regard approfondi sur les effets socio-économiques, politiques, culturels et psychologiques de cette crise. Notre conviction est que les sciences humaines et sociales (les sociologues, juristes, anthropologues, économistes, philosophes…) doivent nourrir le débat public puisque l’humain et son équilibre social et psychique sont ici en jeu. Des études portant sur d’autres épidémies ont notamment pointé l’impact psychique, traumatique de ce genre de crise sur la population. Face à tous ces constats, au lieu de ruminer, ou d’écrire une énième carte blanche, on s’est plutôt dit qu’on allait proposer une analyse collective, au sein des sciences humaines et sociales, des enjeux de la crise et surtout du déconfinement. Un appel a donc été lancé au sein des universités flamandes et francophones, via Carta Academica, un réseau de chercheurs et chercheuses, engagés dans le débat public.

Guide Social : Cette initiative a donné lieu, en moins de sept jours, à un document de plus de 200 pages accueillant près de 50 contributions.

Justine Vleminckx : Effectivement, nous avons reçu de nombreuses contributions. Cela témoigne de la complexité de cette crise, de ses multiples dimensions ainsi que de la nécessité de l’analyser à travers plusieurs angles disciplinaires.

Guide Social : Les enjeux sont multiples…

Justine Vleminckx : Pour donner des exemples en lien avec votre secteur, les textes abordent, entre autres, les effets traumatiques de la crise, les violences conjugales et intrafamiliales, dans le contexte du confinement, le rôle central des femmes dans cette crise, les enjeux de l’apprentissage à distance et les inégalités scolaires exacerbées dans ce contexte. Ils traitent aussi, entre autres choses, des enjeux relatifs à la situation des personnes irrégulières, pendant cette crise, qui perdent le peu d’aides auxquelles elles avaient droit, en l’occurrence des aides alimentaires. Il est aussi question du rôle essentiel du secteur de la santé mentale ainsi que des métiers de l’accompagnement à domicile, dans la stratégie de déconfinement. Ce ne sont que des exemples parmi d’autres.

"Le gouvernement doit arrêter de penser l’après crise sans les sciences humaines et sans les acteurs de terrain"

Guide Social : La Première ministre Sophie Wilmès a composé un groupe de travail dont la mission est de plancher sur la sortie progressive du confinement. Parmi les experts réunis autour de la table, aucun représentant ou presque du secteur psycho-médico-social… La parole n’est pas donnée au terrain.

Justine Vleminckx : La ministre dit qu’aucune décision n’est prise sans l’avis d’experts mais de quelle expertise s’agit-il ? Le gouvernement doit arrêter de penser la suite, l’après crise, sans les sciences humaines et sans les acteurs de terrain. Il encourt le risque de proposer des mesures inadaptées. On l’a vu dernièrement avec la dernière mesure en date, concernant la possibilité de visites dans les maisons de repos. Le secteur était en colère qu’une telle décision ait été prise sans leur concertation alors qu’elle impacte considérablement les conditions de travail des employés, déjà sous pression, mais aussi, alors qu’elle constitue un risque considérable pour les résidents. D’ailleurs, au final, le gouvernement a fait marche arrière, en interdisant de nouveau les visites au sein des maisons de repos.

Les discussions autour du déconfinement doivent s’ouvrir. Elles doivent avoir lieu dans une logique bottom-up, en partant des réalités du terrain, relayées par les partenaires sociaux, par les acteurs de première ligne eux-mêmes et par les sciences humaines et sociales. La nécessité d’en sortir par l’intelligence collective nous semble fondamentale. Il faut créer un partenariat entre le monde politique, les académiques, les médias et les acteurs du monde social et de la santé, des acteurs qui ont été en première ligne pendant la crise et qui devront dès lors l’être aussi pour penser l’après. Comme on l’a écrit avec des collègues anthropologues, dans un texte traitant des théories du complot, il est indispensable de reprendre le temps long de la réflexion et de la décision politique et de sortir du rythme de l’urgence.

Guide Social : La situation actuelle donne lieu à des débats majeurs concernant les populations précaires : les migrants, les victimes de violences conjugales ou intrafamiliales, les personnes âgées, les sans-abris ou encore les mal-logés. Quelles propositions formulez-vous à destination du secteur social et santé ?

Justine Vleminckx : La crise qu’on traverse et le déconfinement ont provoqué un bouleversement radical. Le « comme avant » n’est plus possible. On ne peut pas faire l’autruche face aux profondes perturbations sociales, psychologiques, politiques voire culturelles qu’a engendrées la pandémie et surtout sa gestion. Plus spécifiquement, la crise du Covid-19 a fragilisé les publics les plus précaires. Comme l’ont montré Jérémie Piolat et Chloé Allen dans leur article, pour les personnes en situation irrégulière, le confinement a accentué l’extrême précarité de leur situation, les procédures de régularisation étant interrompues, tout comme les aides de première nécessité (aides alimentaires). Je pense aussi au texte de Bernard De Vos, délégué général aux droits de l’enfant. Il pointe notamment que : « Faute de protections sanitaires adéquates et faute de personnel suffisant, les secteurs de l’enfance et de la jeunesse ne peuvent plus assumer la prise en charge de leur public à 100%. »

Face à ces observations, un statu quo n’est pas envisageable. Il faut que nos responsables politiques prennent la mesure du don de soi dont font preuve les travailleurs de première ligne. Ils sont indispensables à l’équilibre de notre société, pandémie ou pas pandémie. Ce constat a sauté aux yeux durant cette crise. Et donc, pour revenir à votre question, nous avons formulé une série de recommandations qu’on pourrait résumer par une meilleure reconnaissance et le renforcement des secteurs de la santé et du social. Cela passera notamment par une revalorisation de ces métiers et leur refinancement. Et puis, il y a une série de propositions fortes, inscrites dans le court terme, comme la régularisation des sans-papiers de manière à leur garantir, entre autres, l’accès au marché du travail en lien avec la main d’oeuvre urgente ou encore, le gel des loyers, pendant toute la durée de la crise, dans le secteur du logement social.

"Les métiers du care sont des métiers sous-payés et globalement peu reconnus dans notre société"

Guide Social : Une des contributions aborde la place prépondérante des métiers de l’accompagnement à domicile dans cette crise. Pouvez-vous m’en dire plus ?

Justine Vleminckx : Ce que je retiens de ce texte important écrit par un groupe de chercheuses parmi lesquelles Laura Merla, Nathalie Grandjean et Céline Mahieu, c’est que les métiers du care sont des métiers sous-payés et globalement peu reconnus dans notre société. Des métiers aussi qui sont principalement occupés par des femmes, des femmes qui ont donc vu s’ajouter à leurs conditions de travail, rendues encore plus difficiles dans ce contexte de crise, des tâches supplémentaires liées au confinement de leur propre famille, comme l’écrivent les autrices du texte. Dans ce contexte, les risques post-traumatiques qui pèsent sur les travailleuses sont conséquents.
Les chercheuses avancent donc une série de recommandations qui me semblent fondamentales. Il ne faut pas reproduire les erreurs que le gouvernement a commis au début de la crise, à savoir : envoyer les travailleuses et les travailleurs sur le terrain sans matériel de protection adéquat ou en suffisance. Aussi, il est impérieux d’impliquer ce secteur, qui travaille avec des publics particulièrement vulnérables face au virus, dans les stratégies de déconfinement. Aux côtés des hôpitaux et plus largement du secteur médical, ils sont des interlocuteurs dont le retour d’expériences pourra permettre d’anticiper et ainsi d’éviter une seconde vague.

Guide Social : Vous avez envoyé votre recueil de contributions au groupe d’experts du déconfinement et ensuite au Kern, soit le conseil des ministres restreint. Quelle est la prochaine étape ?

Justine Vleminckx : Je tiens à préciser que le recueil est un travail en cours, composé d’une diversité de positionnements qui peuvent servir à nourrir la réflexion. Mais nous n’y dressons pas de solutions clé sur porte et la liste des enjeux qu’on n’y développe n’est pas exhaustive. Pour nous, ce travail n’est que l’amorce d’un mouvement, d’un débat public plus large, dans lequel certainement, d’autres chercheurs vont s’inclure mais aussi, des acteurs et actrices de première ligne, des secteurs social et santé, notamment. A ce propos, nous invitons les professionnels qui le souhaitent à nous faire part de retours sur les textes qui traitent d’enjeux qui les concernent. Il nous apparaît fondamental de créer des alliances entre les secteurs, sous-financés, de la santé, du social, du culturel et de la recherche. La revalorisation de ces secteurs, par le renforcement des subsides et de l’emploi, est indispensable pour penser le monde de demain.

Propos recueillis par la rédaction

Pour découvrir la totalité des contributions, cliquez sur ce lien : https://www.cartaacademica.org/post-covid. Et pour plus d’infos : justine.vleminckx@uclouvain.be ou olivier.servais@uclouvain.be.

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