Covid-19 : le paradoxe des psys en période de crise

Covid-19: le paradoxe des psys en période de crise

Parmi les experts du groupe de travail du déconfinement, aucun représentant ou presque du secteur psycho-médico-social… Face à cette absence de concertation, une série d’acteurs de terrain vont livrer leurs priorités et leurs recommandations pour l’après-crise, pour le déconfinement. Aujourd’hui, c’est au tour de l’UPPCF. L’Union Professionnelle des Psychologues Cliniciens Francophones se penche notamment sur une question épineuse : comment les psys vont-ils sortir du confinement ?

Notre Union professionnelle a principalement pour but de rassembler et de défendre les psychologues cliniciens francophones en respectant la diversité de chacun. Ces missions sont encore davantage exacerbées durant cette période de crise. La seule certitude avec laquelle nous devons apprendre à vivre, c’est… l’incertitude ! Dans ce contexte, comment ne pas se laisser absorber par des mécanismes de défense que nous connaissons si bien en tant que professionnels du psychisme ? Devant tant d’incertitudes angoissantes, comment parvenir autrement qu’en clivant, en déniant la réalité ou encore en la sublimant ?

Les réactions du psy face au trauma

Confronté à une menace (réelle ou supposée), l’humain ne peut s’empêcher d’agir. Même s’il en est conscient, le psychologue n’échappe pas à cette règle. Au début du confinement, les psychologues cliniciens ont privilégié, dans la mesure du possible, d’autres modalités (téléphone, téléconsultation) que la consultation classique en face à face. Lorsque ces modalités n’étaient pas applicables, ils ont reporté transitoirement les consultations. Dans de rares cas où la situation l’exige, ils les ont maintenues. Les autorités gouvernementales avaient demandé de maintenir les soins psychologiques pour rencontrer les demandes urgentes.

Dans les faits, les psychologues indépendants ont constaté une baisse de plus de 90 % de leurs consultations durant des semaines. Même si ceux-ci avaient la possibilité d’exercer en appliquant les mesures de distanciation sociale recommandées (fermeture de la salle d’attente, absence de contacts physiques, distances minimales, virement bancaire, désinfection des lieux, etc), la pression sociale les a poussés à fermer leurs cabinets, nos consultations étant considérées comme... non-essentielles. Pour définir la notion d’“urgence”, nous nous appuyons principalement sur la demande du patient, son vécu subjectif, la nécessité d’établir ou de maintenir le lien. Cette urgence dite “subjective” pourrait être perçue comme... non urgente.
Or, nous savons que, faute d’être pris en charge, le patient finit par aboutir dans des services d’urgence afin d’être pris en charge, cette fois, pour des urgences dites “objectives” (tentatives de suicide, agressions, accidents, attaques de paniques, …)... qui auraient pu être évitées ! Un autre type de demande à laquelle nous serons certainement confrontés sera dans les mois à venir de… ne pas agir dans l’urgence mais d’être présent ! Comme, par exemple, en accompagnant par une écoute active d’élaborer le deuil d’un parent âgé confiné décédé à qui nous n’avons pas pu dire “au revoir”.

Les psys n’échappent pas à l’incertitude du lendemain

Face aux difficultés financières de plus en plus fréquentes de ses membres, l’UPPCF a fait pression de manière proactive avec d’autres professionnels de santé pour obtenir l’une ou l’autre aide financière des divers gouvernements. Le constat est là. Ces aides paient à peine les frais fixes des indépendants. Actuellement, la situation est devenue dramatique pour certains de nos collègues. Alors qu’ils ne roulaient déjà pas sur l’or avant cette crise en travaillant sans compter pour nouer les deux bouts, les voilà à présent dans une situation de précarité sociale. Certains psychologues cliniciens de première ligne ont quitté la convention INAMI devenue intenable financièrement. D’autres pensent de plus en plus à fermer définitivement leurs cabinets alors que les études antérieures sur les conséquences psychologiques des pandémies (SRAS, Ebola, grippe H1N1) nous prédisent une augmentation significative des soins psychologiques dans les prochains mois ! Quel paradoxe !

Pour contrecarrer l’incertitude angoissante, l’élan de générosité

Parallèlement à ce drame, une partie de notre corporation professionnelle s’est lancée à corps perdu dans de multiples actions bénévoles notamment vis-à-vis des soignants. Après analyse, ces initiatives, certes louables, sont loin de répondre aux besoins réels de ces soignants qui réclamaient (et réclament toujours) des moyens de protection. C’est l’absence de masques et autres blouses qui génèrent colère, désespoir et impuissance bien légitimes dans le chef des soignants. Et non l’inverse ! Proposer des psys aux soignants en première ligne s’apparente un peu au rôle des écclésiastiques donnant l’absolution à des soldats entassés dans les premières barges de débarquement et conscients qu’ils vont au casse-pipe !

Comme l’atteste la recherche sur les interventions de crise, le psy doit veiller à ne pas annihiler la capacité de résilience du soignant au risque que son intervention produise un effet contre-productif. Même s’il est courant de voir une augmentation des passages à l’acte en période de crise, rappelons-nous qu’indépendamment de nos approches thérapeutiques, l’ensemble des professionnels de santé se doit de “ d’abord, ne pas nuire ” !

Dans le même ordre d’idées et pour la défense de notre profession, soyons attentifs à ne pas foncer tête baissée au risque de nous tirer une balle dans le pied et s’entendre dire par nos décideurs politiques que, finalement, “ les psys, même sans moyens et exsangues financièrement, ils seront toujours là pour nous ” ! Ils seront là… Jusqu’à ce qu’ils connaissent eux aussi les signes de burn-out (épuisement, perte d’empathie et de sens) et deviennent incapables d’exercer leur profession !

Comment les psys vont-ils sortir du confinement ?

La question se pose maintenant de la sortie du confinement. Les mesures proposées pour les psychologues cliniciens doivent consister en des recommandations et non des contraintes rigides.

Elles doivent essentiellement porter sur les conditions d’un retour progressif à la consultation en face à face. Ces conditions doivent se référer à trois critères : la demande explicite du patient, le jugement ou la capacité de discernement du clinicien et l’application des mesures de distanciation sociale édictées, à un moment donné, par les autorités sanitaires. Ces critères n’excluent pas le maintien des autres modalités lorsque le patient les accepte et y adhère (comme, par exemple, la vidéoconsultation).

Nous plaidons pour que les Autorités privilégient la prise de responsabilité individuelle du prestataire de soin et de son patient dans le processus décisionnel relatif aux modalités d’une consultation. Elles doivent également être flexibles et adaptables en fonction de l’évolution prévisible ou probable de la situation sanitaire.

Et après la sortie du confinement ?

Dans les semaines à venir, nous serons confrontés à une augmentation de la détresse psychologique engendrée par cette période de confinement (augmentation des troubles anxiodépressifs, états de stress post-traumatique, deuils compliqués, conséquences des violences intrafamiliales, isolement social, non-prise en charge des problématiques psychiques complexes durant le confinement, …). Dès lors, des besoins accrus en soins psychologiques sont à prévoir.

Afin de ne pas se retrouver dans la situation similaire à des soignants sans moyen pour travailler, il est de notre responsabilité d’anticiper avant que vienne se surajouter une pandémie de troubles psychologiques à la crise virologique !

De pénurie de psychologues, il n’y en aura pas. En revanche, l’inaccessibilité aux soins psychologiques il y aura. C’était déjà le cas avant cette crise. Essayons que cette courbe d’inaccessibilité ne ressemble pas à la désormais tristement célèbre courbe exponentielle des nouveaux cas de coronavirus ! De quels moyens, les professionnels de santé mentale disposeront-ils pour faire face à ces innombrables demandes de soins psychologiques ? Nous demandons une réponse claire de nos décideurs politiques afin de nous y préparer.

L’UPPCF plaide pour que le gouvernement fédéral soutienne financièrement la seconde ligne de soins psychologiques constituée, notamment, de psychologues indépendants dont les consultations ne sont actuellement pas remboursées par l’INAMI et insuffisamment par les mutualités dans le cadre de leur Assurance Complémentaire. Cette seconde ligne est, in fine, inaccessible pour la majorité des patients en détresse. Il conviendra également d’agir avec professionnalisme et de manière structurée, en ayant recours à des approches scientifiquement éprouvées respectueuses des besoins et des demandes de nos concitoyens en souffrance.

La résilience et la croissance post-traumatique pour sortir de la crise

Enfin, pour accompagner au mieux nos concitoyens à dépasser les traumatismes laissés par cette pandémie, nous devrons faire preuve de souplesse, d’adaptation et de créativité en osant dépasser nos propres résistances. Dans une attitude assertive (et non soumise), mettons nos compétences au service de la collectivité pour développer un climat social maximisant l’espoir et le sentiment d’efficacité. Pour ce faire, nous pouvons déjà compter sur la croissance post-traumatique de la population qui se met en marche. L’exemple de la création de masques par la population est un des nombreux exemples à encourager. Ayons confiance dans les capacités de résilience de l’être humain mais donnons-nous les moyens pour optimiser cette capacité ! Il est plus que temps de soutenir globalement et structurellement l’ensemble des psychologues cliniciens pour la santé mentale de tous !

Quentin VASSART

Président de l’UPPCF

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