Chronique d’un psy : "La position d’expert"

Chronique d'un psy:

Alors qu’ils fleurissent dans les médias, sur les réseaux sociaux et dans les propos des politiques, T. Persons s’est interrogé : c’est quoi, être expert ?

Il est 15h05, le 29 juillet 2020. J’attends mon patient dans mon cabinet et, vu la chaleur ambiante, je laisse les portes et les fenêtres ouvertes. Ma journée de consultations est aussi chargée qu’un rayon farine en plein confinement mais, c’est les vacances, c’est normal. Après tout, les gens partent, il y a du soleil, le quidam n’a pas de problème existentiel en été… Je tente de me convaincre : tout va bien. Ensuite, je tends l’oreille vers le son qu’émet la radio de ma salle d’attente, qui tente péniblement de capter une fréquence audible dans le fin fond du Brabant Wallon. On interviewe un homme, le ton est grave, solennel, froid. Pas de doute, il s’agit d’un expert.

Je l’ai écouté distraitement, comme on écoute ses parents à quinze ans, se disant que même s’il représente le savoir, la sagesse et bien, je m’en fous ! On ne me la fait pas, j’ai la capacité de prendre du recul, un esprit critique. J’ai lu Milgram, j’ai une petite idée de ce qui fait que l’on accordera du crédit à son verbiage. Dans ma tête, je l’imagine avec sa blouse blanche, ses lunettes, son stéthoscope nonchalamment posé sur ses épaules, tentant de me vendre, en souriant, une brosse à dent recommandée par 85 % des dentistes. Peu importe ce qu’il dit, qu’il etaye ses propos par des faits, des études scientifiques ou qu’il se contente de donner son opinion, les dés sont pipés. C’est biaisé, comme dirait un scientifique.

Puis, il faut le dire, la science a pris un sacré coup dans la gueule. L’opinion publique s’attendait à ce qu’il y ait, venant d’elle, une réponse efficace à cette crise. Quelque chose d’instantané, de divin ! Un peu comme si la démarche scientifique ne devait pas s’inscrire dans le temps, ni dans l’essai-erreur. On attendait la science comme le sauveur de l’humanité, le rempart contre la maladie, le justicier masqué ! Sauf que Zorro n’est jamais arrivé. On l’a remplacé par des académiques aux noms et fonctions bizarres, dont le monde ne s’est jamais vraiment soucié avant mais qui, du jour au lendemain, se sont retrouvés à devoir donner leur avis, contraints d’enfiler leur tenue moulante en lycra, alors que pour la plupart, ils ne sont juste pas fichus de parler en public.

Non, maintenant, la parole était aux psy…

Pour être sincère, je n’ai pas eu le temps de me mettre à leur place que mon téléphone s’est mis à sonner. Au bout du fil, un journaliste. L’effroi. C’était mon tour. Finis, les épidémiologistes, les statisticiens, les philosophes à chemise ouverte ou les médecins virologues. Non, maintenant, la parole était aux psy… On s’intéressait au futur, à l’impact du confinement et puis, on aimerait bien savoir comme faire pour que le grand public adhère aux règles sanitaires de base. C’était louable. Avais-je le droit de dire non ? Je ne crois pas. Puis, je suis fort sympathique et vraiment, si l’on s’intéresse à la littérature scientifique, il y a vraiment des trucs pas cons à dire. De plus, les politiques devraient peut-être plus nous consulter, aussi ! Bref, je n’ai pas eu l’occasion de dire quoi que ce soit que le reflet dans mon miroir me renvoyait déjà l’image de ce bon vieux stéthoscope coincé sur mes épaules droites….

En conclusion, amis professionnels de la santé, vu ce que nous réserve potentiellement le futur, vous allez être sollicités. Vous serez interviewés, entendus, dénaturés, bousculés, adulés voire même menacés de mort. Prenons garde, soyons soudés. Il est un fait que notre savoir va intéresser les médias ou les politiques. La démarche est-elle noble ? Peu importe ! Vont-ils détricoter nos propos ? Certes, mais après tout, même si c’est déformé, même si a priori, ce n’a pas l’air d’être efficace et qu’une partie de la population va nous voir comme un vil suppôt du Diable, si l’on en a l’opportunité, ne vaut-il pas mieux parler que de se taire ? Le débat est ouvert…

T. Persons

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