Chronique d’un psy : "La thérapie masquée"

Chronique d'un psy:

À l’heure de la reprise partielle de nos activités en face à face, un problème se profile à l’horizon : comment combiner travail thérapeutique et sécurité sanitaire ?

En décorant mon cabinet, il y a quelques années, j’avais la sensation d’avoir pensé à tout. Des angles morts aux tableaux dans lesquels le patient pouvait laisser vagabonder son regard si soutenir le mien était trop confrontant, des horloges subtilement placées dans mon champs de vision aux paquets de mouchoirs en papier nonchalamment posés un peu partout dans la pièce. Tout avait été réfléchi pour faire vivre à mes patients une expérience de consultation suffisamment sécure et confortable. Le moelleux des fauteuils avait été méthodiquement choisi, les lumières testées pour offrir une combinaison subtile de luminosité indirecte et tamisée, propice à la confidence et un éclairage plus franc, plus net, rappelant que malgré tout, les psychologues cliniciens sont inscrits dans le champ de la santé. J’avais pris le temps de réfléchir à ma salle d’attente où les chaises en tissus colorés se mêlaient à des revues savamment choisies donnant l’illusion d’un ensemble où chacun pouvait s’y retrouver, de l’assidu de la presse d’investigation à l’adepte du potin de star, en passant par le fan de bandes dessinées. Bref, mon cabinet, il avait de la gueule et je n’en étais pas peu fier.

Mais ça, c’était avant, parce qu’entre-temps, une crise sanitaire a frappé… Il a fallu, malgré moi, faire le deuil de mon cadre pour fabriquer un ersatz virtuel… Puis, la Belgique s’est réveillée, à son rythme. Alors, j’ai pris mon courage à deux mains, je me suis documenté, j’ai été acheter du matériel spécifique : du gel hydro-alcoolique aux masques chirurgicaux en passant par des bâches en plastique recouvrant le tissu de mes fauteuils. J’aurais bien attendu l’aide du Fédéral mais, à l’heure où j’écris ces quelques lignes, je n’ai toujours pas de nouvelle des masques chirurgicaux que l’on nous promet depuis le mois de mai. Peu importe, la santé s’est toujours débrouillée… On fabrique, on achète, on paye, on ne répercute pas et on se tait…

Ce masque qui cache toutes les émotions

D’abord, j’ai fermé ma salle d’attente, d’un ruban en plastique rouge et blanc, signifiant qu’il était interdit de s’y assoir. Le patient ne patientera plus. Finis les retards, les urgences qui prennent du temps ou les confidences du pas de la porte… L’heure prime, les gens ne se croisent pas. Ils ne touchent plus les poignées et ne me serrent pas les mains qu’ils se lavent avant de rentrer dans mon bureau. Généralement, quand ils passent le pas de la porte, c’est là que mon cœur se fend en deux. Je vois leur regard attristé par la vision de ces deux fauteuils bâchés séparés d’une bonne distance de plus d’un mètre et demi. Fini le cadre rassurant, la lumière tamisée devient obscure… Il n’y a rien à toucher, il est préférable de prendre ses propres mouchoirs et de surtout ne rien laisser chez son psy, ne pas contaminer.

Puis, il y a cet affreux masque. Il est laid, il cache toutes les émotions, il donne l’impression de mettre une distance supplémentaire. Et en plus, ça gratte, ça fait de la buée sur les lunettes. Alors on regarde des tutoriels sur YouTube pour savoir comment faire pour porter le masque quand on est bigleux. Après avoir trempé ses verres dans le savon, mutilé trois masques et s’être écorché le nez à coup de sparadrap, on abandonne : dorénavant, les consultations, c’est avec un masque et sans lunettes. Il nous reste les oreilles pour écouter, si on arrive à piger ce que le patient dit, quand il parle doucement à travers son masque en tissu triple épaisseur.

Décidément, on a dû s’adapter à la vidéo-consultation, maintenant, il faut à nouveau changer de cadre… Pour combien de temps ? Personne ne le sait… Non, mais les masques, c’est vraiment nécessaire ? Promis, j’aère pendant 15 minutes entre chaque patient. On peut pas les faire tomber ? Mettre un mur de Plexiglass entre nous ? Non, mais vous êtes fou ? Et puis quoi encore ? Se brosser les dents à la vodka et se nettoyer les yeux à la Javel ?

Soit, professionnels de la santé, bienvenue en 2020. Votre mission, si vous l’acceptez est de rendre les soins humains, sans pour autant contaminer vos patients, tout en vous affranchissant des difficultés financières et en militant pour le bienfondé de vos professions, mais bien évidemment en portant ce fichu masque… Son avantage ? Quand il est bien placé, on vous voit difficilement pleurer.

T. Persons

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