Chronique d’un psy : "À propos de la précarité"

Chronique d'un psy:

À l’heure de commencer à faire le bilan de cette crise, une rumeur enflerait : le secteur de la santé va mal et les psy ne seraient pas épargnés.

J’aime me considérer comme un homme de science, mu par cette curiosité insatiable qui me pousse à apprendre et à comprendre. Je le renvoie souvent à mes patients : une des clés pour dépasser une difficulté, pour accepter une situation, c’est de la décortiquer, de la regarder sous tous les angles et puis finalement de la saisir dans son entièreté. J’aime analyser les contextes, appréhender les enjeux, les tenants et aboutissants, regarder dans les rétroviseurs et être soulagé en me disant que cela a un sens.

Or, j’ai beau me triturer les méninges avec autant d’ardeur qu’un bipolaire en phase maniaque sur les joints blancs des carreaux de sa salle de bain, j’ai du mal à piger ce qu’a fait notre secteur pour être traité de la sorte. Un retour de karma peut-être ? Une punition divine ? Dieu, du haut de son orgueil aurait-il susurré aux politiques qu’il était temps de sous-financer ces scientifiques qui ont l’outrecuidance de miser sur le médical et sur la santé, négligeant le sacré ? À quel moment l’homme s’est-il dit : nous n’avons pas besoin de renflouer les caisses de l’INAMI mais par contre il nous faut absolument remplacer nos coucous d’acier qui volent très vite dans le ciel par d’autres qui volent aussi vite mais qui coûtent encore plus cher.

Si l’on doit être honnête, avant la crise, pour les psychologues cliniciens, c’était déjà pas fameux. Un remboursement partiel des mutuelles. Un projet-pilote de prise en charge financière des soins psychologiques tellement foireux qu’il est snobé en Flandre, à Bruxelles et que la moitié de la Wallonie n’a même pas conscience qu’il existe. Puis, il y a eu le coronavirus… Tout d’un coup, on est reconnu : les psychologues sont essentiels, ils sont invités à maintenir leurs consultations. Wouaw ! Tant de considération après nous avoir autant négligé ! C’était trop beau… Et de fait, assez vite, le paradoxe s’est installé. Vous pouvez rester ouvert, mais on invite l’ensemble de la population à remettre les soins non urgents à plus tard. Que l’on comprenne que le « plus tard » d’un politique signifie qu’il renvoie la balle à celui qui le remplacera à la fin de son mandat. Pour le patient, le « plus tard » a un autre sens, celui de ne pas refixer rendez-vous et de ne jamais revenir sauf effondrement total.

Les gens vont avoir besoin d’un psy mais ils ne pourront pas se le payer

Bref, assez vite, on s’est retrouvé avec des cabinets ouverts mais vides, à privilégier les consultations en ligne ou par téléphone avec une baisse significative de nos revenus. Après d’âpres discussions, le politique s’est rendu compte que ce n’était pas tenable. Dans sa grandeur, il a décidé d’ouvrir le droit passerelle aux professions libérales. Que l’on s’entende, le Fédéral n’y mettra rien de sa poche, c’est à l’INASTI de trinquer. Donc, certains psychologues indépendants vont se voir attribuer l’aumône en percevant l’argent qu’ils ont cotisé au fil des ans… Logique ? Soit, c’est d’autant plus amer que tous les oubliés qui ne rentrent pas dans le cadre des conditions d’octroi auront cotisé pour quelque chose auquel ils n’auront pas droit. Les oubliés ? Oui ! Ces « petits » indépendants complémentaires, les articles 37, les jeunes qui pourront obtenir le droit passerelle dans 2 ans… Vous la sentez venir, la précarité ?

Enfin, il y a le comble du paradoxe. Vous êtes essentiels, amis psychologues. Dans les semaines à venir, il y aura du boulot pour vous. Toute cette population qui déconfine et qui laisse place à des troubles divers et variés… Jobs, jobs, jobs ! Oui, les gens vont avoir besoin d’un psy, mais malheureusement ils ne pourront pas se le payer. Ironique, non ? Si seulement il pouvait y avoir une solution… Une prise en charge financière des soins psychologiques par l’INAMI, par exemple…

En conclusion, je crois que j’ai compris ce qui cloche. On considère les psychologues cliniciens comme s’ils étaient des commerçants. Et cela aurait été plus simple pour les indépendants de se voir comme tels. Or, non, nous sommes essentiels, c’est Maggie qui l’a dit ! Alors, on ne désespère pas, on attend ce moment où l’on pourrait être décemment rémunéré tout en se disant que la thérapie n’est pas lourdement à la charge pécuniaire du patient… Ca coûte de l’argent, certes, mais moins qu’un avion, amis politiques…

T. Persons

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Commentaires - 2 messages
  • Merci pour votre sincérité !
    Même si cela est préoccupant au niveau de la profession, c'est au moins rassurant à mon niveau personnel: je ne suis pas le seul !
    Freud aurait parlé de résistances qui font leur boulot... pas faux à mon humble avis.
    Sur la page FB "Psy belge-fr" un nombre important d'avis vont dans le même sens.
    A noter un article dans l'Echo disant que la majeure partie des professions libérales (architectes, avocats) ont leur salle d'attente vide.
    Un nouvelle entrée dans le prochain DSM ? ;-)

    philcocq jeudi 18 juin 2020 12:07
  • Psynam.be

    ludovicdahlem jeudi 18 juin 2020 17:22

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