Cycles de vie : des phénomènes institutionnels aussi !

Cycles de vie : des phénomènes institutionnels aussi !

Ca y est, j’ai grandi ! Longtemps considérée comme « la petite jeune » dans mon entourage professionnel, voilà que, petit à petit, d’autres que moi prennent la relève. Comme en famille, j’ai probablement tiré certains avantages à être la plus jeune : susciter l’étonnement à chaque idée lumineuse, impressionner par ma prétendue maturité et avoir le droit de douter, inconditionnellement. La donne change quand, petit à petit, ce qui est dit obtient du crédit pour ce qu’il est, et plus par rapport à celui qui s’exprime. Je crois que je ne surprends plus. D’ailleurs j’ai comme l’impression que ma place d’antan est déjà prise par un autre : ce jeune diplômé de 21 ans, frais comme la rosée du matin, motivé comme jamais et si lucide… Ah ! c’est vrai qu’il est doué ce petit !

…Et moi, que fais-je maintenant ?

Tout système a ses cycles

En institution comme en famille, le groupe humain connaît des cycles, des étapes de vie pas toujours simples à franchir. Des auteurs américains tels que Mc Goldrick et Carter (pour ne pas les citer) ont d’ailleurs tenté de modéliser cet état de fait, en y ajoutant l’hypothèse selon laquelle les systèmes qui vont mal sont ceux qui n’ont pas su s’adapter au changement qu’implique chaque cycle. Se référant au système familial, ces derniers ont établi qu’il existe environ 6 stades de vie : le jeune adulte quitte la maison, il construit un couple, ce couple accueille un enfant en bas âge, cet enfant grandit et, comme ses parents à son âge, il quitte le nid familial pour prendre son envol et recommence le même enchaînement de cycles. Le dernier stade se caractérise quant à lui par l’accession au troisième âge (et l’inversion des fonctions de soin de l’enfant vers le parent).

Repère temporel et interactionnel

Si ce modèle reflète une image assez traditionnaliste de la famille (il a d’ailleurs été remis en question à plusieurs reprises à cause de son côté réducteur), il propose malgré tout une manière de repérer dans la vie collective des moments de passage qui peuvent se révéler être charnières dans la vie du système. En effet, lorsque l’individu gagne en maturité ou en autonomie dans sa famille, cela implique de facto que ses relations avec ses autres membres vont être modifiées !

Difficultés de passage

Ces étapes de la vie ne se franchissent pas toujours sans douleur : si chacun doit se réadapter en fonction des évolutions individuelles, il ressort que cet équilibrage est parfois coûteux en énergie et peut donner le sentiment d’une perte de repères inconfortable. Prenons l’exemple basique du jeune adulte qui quitte le foyer familial pour faire sa vie : ses parents se retrouvent à nouveau « seuls ensemble » à la maison, après avoir voué leur quotidien à leur enfant, désormais parti. Tous deux doivent se retrouver, réapprendre à vivre côte à côte, sans l’intermédiaire d’un enfant pour rythmer le temps. Une redécouverte de l’autre qui détient une part d’inconnu parfois insécurisante voire inacceptable.

Et en institution ?

Dans les institutions où les équipes sont relativement bien établies et où le turn-over n’est pas coutumier, ce phénomène de cycles peut tout autant être observé. Comme tout système qui vit, l’équipe en institution peut être traversée par des chamboulements, des temps d’accalmie, des allers et départs naturels… Tant d’évènements qui lui demandent à chaque fois suffisamment de lucidité et de courage pour vivre ces situations comme des perspectives d’accalmie. Au-delà des incidents provenant de l’extérieur, donc, il y a aussi les changements qui interviennent entre les membres de l’équipe : ceux qui se connaissent depuis longtemps, les autres qui viennent d’arriver ou encore ceux qui ont changé de fonction… Une équipe qui peine à s’adapter à ces changements est-elle une équipe qui va mal ?

7 ans de bouteille !

Pour certains, sept ans de carrière professionnelle, ce n’est pas grand chose : tout juste le balbutiement d’un chemin qui est encore long. Mais pour moi, c’est déjà un cap : dans le regard de mes collègues je me vois plus expérimentée, ancrée de plain-pied dans le sol institutionnel. C’était facile, pourtant, d’être « la petite jeune » : j’avais le luxe de douter en toute impunité et en même temps de suggérer des idées qui, vu mon inexpérience, avaient parfois valeur de surprendre positivement. Se voir grandir dans les yeux des autres a quelque chose de déroutant : sorti de la place bien définie de cadette, il faudra maintenant se définir une nouvelle position, tout en essayant de garder une certaine spécificité ET en laissant sa propre place au suivant…Tout un programme !

De l’enfance à l’adolescence…

Peut-être bien qu’en cédant ma place à Gonzague et Raymonde, les deux nouveaux de l’équipe, j’ai atteint (sans trop le décider, je dois dire) la place de l’adolescente : j’ai plus ou moins compris le système, mais je ne suis pas sûre encore à 100% que j’ai envie de m’y identifier. Et puis c’est quand même gai de critiquer le pouvoir en place ! Tout bien considéré, je n’ai plus à défier : maintenant je suis dans l’équipe et j’y ai une certaine expérience. Ma parole compte sans doute, mais est-elle seulement pertinente ? Le passage d’un âge à l’autre n’est définitivement pas facile.

Une petite supervision ?

On peut l’imaginer, les cycles de vie institutionnels comportent parfois le risque de ne plus s’y retrouver, parfois de perdre pied. Ils peuvent être à l’origine de certaines rivalités entre ceux qui, sans s’en rendre compte, ont « grandi » dans le service et doivent maintenant s’accommoder à cette mue nouvelle. On y revient : pour accompagner les changements, qu’ils soient institutionnels ou individuels, la supervision apparaît comme un outil de parole et « d’aide au passage » précieux. Avoir un regard sur ces étapes qui caractérisent sans doute tous les groupes pérennes peut donner une indication sur les enjeux qui s’y nouent, particulièrement en cas de conflit.

LT, assistante en pscychologie

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