Entre prévention, émancipation et contrôle social

Entre prévention, émancipation et contrôle social

En tant que travailleurs sociaux, il est souvent difficile de faire la distinction entre ce qui relève du service aux personnes et de leurs demandes, avec ce qui est de la projection bienpensante et du contrôle social. Sommes-nous acteurs de changements et de mieux-être ou entretenons-nous le marasme en étouffant les révoltes ?

Les travailleurs de rue, les professionnels employés par des structures publiques et ceux qui travaillent avec les jeunes au sein de leurs quartiers et sans mandats, sont souvent amenés à se poser la question de leur rôle réel. Suis-je acteur d’émancipation et de mieux être pour les personnes ? Suis-je là pour éviter que la situation s’aggrave ? Ou suis-je simplement là pour cacher la misère et rassurer le bon peuple ? Ces questions animent bon nombres de travailleurs socio-éducatifs et leurs sont souvent renvoyées de manière assez violente, bien que légitime. Il est souvent difficile de faire l’un sans l’autre et nous marchons en permanence sur le fil. S’il est peu probable de trouver une posture qui évite toujours le contrôle social, nous pouvons nous montrer innovants et rester vigilants et critiques.

Entre deux feux

Les travailleurs sont toujours au centre du viseur dès que l’on parle de contrôle social. Il ne faut pas oublier qu’ils en sont eux-mêmes les victimes. Qu’ils soient militants forcés de faire des compromis, qu’ils soient insuffisamment informés ou qu’ils aient baissés les bras, ils ne sont pas à l’initiative du contrôle social. Ils sont constamment entre le marteau des missions et des pouvoirs subsidiant et entre l’enclume des personnes et de leurs problématiques. Cependant, ils deviennent complices, voire coupables, dès lors qu’ils acceptent l’idée que les individus portent l’entière responsabilité de leurs situations et dès lors qu’ils entretiennent consciemment un système sans le remettre en question ou sans y résister.

Misère et précarité

Les travailleurs qui œuvrent avec des personnes précarisées et fragilisées cherchent avant tout à atténuer l’impact des inégalités sociales et à répondre aux demandes.Il y a contrôle social dans la mesure où la société ne voudrait pas que ces personnes se retournent contre elles par des actes de rébellion ou de violence. Néanmoins, il est aussi normal que le système fournisse une aide aux personnes qu’il a, lui-même, fragilisées. Dans ce cas, je pense que le travailleur doit être conscient du rôle qu’on tente de lui faire jouer et doit redoubler d’efforts et de vigilance pour mettre en place des dispositifs émancipateurs. Il doit surtout refuser de reproduire et d’entretenir les inégalités et les processus qui les forment.

Dangers et besoins vitaux

Dès lors que la personne n’a plus accès au minimum vital et qu’elle est marginalisée et fortement précarisée, il est surtout question de maintenir un lien social. Il faut éviter une rupture totale et difficilement réversible. Il serait mesquin de limiter la motivation des actions par un souci des autorités d’éviter des morts dans la rue dû au froid, à la faim ou à la maladie. Pourtant, lorsque l’on voit le peu de moyens mis en œuvre face au nombre de possibilités proposées, il est légitime de se demander quel est l’enjeu pour les autorités. Quoi qu’il en soit, aucun travailleur ne s’engage (et surtout ne reste) dans ces fonctions sans un minimum de militantisme et de volonté de changement.

Délinquance et sécurité

Lorsque l’on parle de délinquance et du sentiment de sécurité, on parle souvent d’une jeunesse qui fait peur. D’une part, il s’agit de permettre à l’électeur d’avoir le sentiment de sécurité. D’autre part, il faut faire en sorte que la partie de la jeunesse qui entre en rébellion et qui refuse sa condition rentre dans le rang et ne fasse pas trop de bruit. S’il est légitime d’éviter que des jeunes se mettent en danger ou qu’ils soient dans un rapport violent avec leurs concitoyens, il faut pouvoir entendre l’injustice dont ils témoignent et proposer des pistes de réflexion pour sortir du schéma bourreau/victime. Il faut en permanence rappeler que la répression (et son soutien) n’est pas notre fonction et que nous n’avons pas de solution miracle. Seuls l’émancipation et l’épanouissement sont des facteurs solides de prévention.

Pile ou face ?

Je pense que contrôle social et émancipation sont les revers d’une même pièce, qu’à chaque action le travailleur social la lance en l’air. Il faut donc faire un choix et s’avouer les choses :Soit nous acceptons le résultat et devenons complices, soit nous décidons d’agir autrement. C’est à partir de ce point qu’il faut être créatif. Je pense surtout qu’il est temps d’arrêter de lancer la pièce et de redéfinir les règles du jeu. Si ce n’est pas en notre pouvoir en tant que professionnel, c’est de notre responsabilité d’interpeller nos supérieurs et de refuser de se faire complice d’un processus qui tend à faire des victimes, des coupables.

Perceval Carteron, éducateur.

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