UNE VIE DE PSY - Épisode IX : la ligne rouge

UNE VIE DE PSY - Épisode IX : la ligne rouge

La vie de T. Persons est décidément bien particulière… Dans ce nouvel épisode, il est question de limites et garde-fous que l’on fixe et que l’on ferait mieux de respecter…

- Ceci est une fiction. Toute ressemblance avec une quelconque réalité serait purement fortuite… -

Le cadre thérapeutique… Je me revois encore façonner ses contours, réfléchissant à la manière la plus appropriée de définir les limites de mes interventions, avec des zones de flou et puis surtout, un garde-fou que jamais je ne devrais franchir sous peine de saborder mon alliance thérapeutique. Il est un fait certain que lorsque je pensais à cette fameuse ligne rouge, à aucun moment dans ma carrière, je n’imaginais qu’il s’agirait d’éviter de me retrouver dans les bras d’une de mes patientes. Et pourtant, j’étais là, à humer les cheveux de Marthe, sans trop savoir ce que je devais faire. Il n’y avait plus de limite, ni de cadre. La ligne rouge était si loin, que ce n’était même plus une ligne, à peine un point à l’horizon.

Après l’étreinte, vint le moment de se décoller et de se regarder dans le blanc des yeux. J’étais en train de me dire que la vie pouvait être cynique. De fait, généralement, lorsque j’aménage l’endroit où je consulte, j’imagine toujours un point de fuite pour le regard du patient, si soutenir le mien est trop dérangeant. Or, je n’avais jamais imaginé qu’un jour, ce serait moi qui aurait besoin d’un échappatoire. J’étais bloqué, dans le bleu pétillant de ses yeux, à ne pas trop savoir que faire. Puis, comme au ralenti, Marthe se mit en mouvement. Je vis ses mains se rapprocher de moi, son visage plonger dans le mien. Je m’apprêtais à fermer les yeux quand soudain, comme un rappel à la réalité, la sonnerie de la porte d’entrée de mon cabinet retentit, annonçant mon patient de 16 heures.

Le moment était passé, la magie envolée. J’étais de retour dans mon bureau de consultation, avec ma casquette de psychologue vissée sur la tête et je me sentais vraiment honteux de ce qui s’apprêtait à se passer. De son côté, comme si elle avait repris conscience de l’absurde de la situation, Marthe me sourit légèrement. On était là, planté comme deux poireaux avant la récolte automnale, à attendre indéfiniment la réaction de l’autre… Lorsque la sonnerie de la porte d’entrée reprit de plus belle, je compris qu’il me fallait sortir de ce pétrin. Après avoir poussé sur le bouton d’ouverture de la porte, j’étais décidé à ne pas me laisser décontenancer. Il fallait qu’on parle. Puis, d’un coup, dans une vision éclair, j’ai vu Marion, avec un bébé dans les bras, me regarder, déçue d’être en couple avec une aussi mauvaise personne. Je sentais en moi monter des émotions et conscient qu’il n’y avait rien que je puisse faire d’encore pire que de me mettre à pleurer, j’esquivai toute confrontation. Il n’y eut donc pas d’échange de parole, à peine un sourire gêné et Marthe sortit de mon cabinet, comme je l’imaginais sortir de ma vie.

« Quitte à être un mauvais psy, autant l’être complètement »

Autant vous le dire, je n’étais pas préparé à continuer ma journée paisiblement. Je n’étais plus disponible pour qui que ce soit et pourtant, je n’ai pas annulé mes trois derniers patients. Quitte à être un mauvais psy, autant l’être complètement. J’étais donc passablement ailleurs au moment de clôturer ma journée par un entretien avec Anita. Bien malgré moi, quelque chose avait changé. Habituellement, Anita débitait son verbiage où gravitaient toutes sortes d’émotions, mais cet entretien marqua une fracture dans nos rencontres. Pour la première fois, elle me parlait de son couple. Intéressé, je sortis de ma position passive pour la bombarder de questions. Comme si elle savait que moi-même j’en savais plus qu’il ne fallait, elle prit soin de ne jamais prononcer le nom de Georges. Il s’agissait donc d’un collègue. Elle me parlait du coup de foudre, de l’impression qu’il l’aimait plus que tout. Il la couvrait d’attention. Malheureusement, la situation était compliquée… Lorsque je lui demandais d’en savoir un peu plus sur ses fameuses difficultés, Anita, comme pétrie par la honte, bottait en touche. J’aurais dû être empathique, comprendre qu’elle souffrait de la situation. Lorsqu’elle me parlait de son idylle, Anita avait un regard intense. Elle l’idolâtrait. Non habituée à un tel intérêt de ma part, elle semblait comblée de parler de son couple. Elle l’avait rencontré il y a un peu plus de deux ans. Ils travaillaient ensemble. Elle aimait ses intentions discrètes, ses sourires. Puis assez vite, Anita avait saisi que son collègue en pinçait pour elle. De son côté, elle était loin de lui être indifférente. Ma curiosité assouvie, je commençais à être écœuré par tant de bonheur. Pouvais-je en vouloir à Georges et Anita ? Ils semblaient s’être trouvés. D’une certaine manière je les enviais… Puis, vint le doute. Anita savait-elle que Georges était marié ? Cela me paraissait tellement énorme…

Bref, en temps normal, j’aime respecter les résistances de mes patients, mais dans ce cas-ci, j’avais besoin d’une information capitale. J’insistai donc sur ce qui amenait Anita à penser que, malgré le bonheur que cette relation lui procurait, la situation lui paraissait compliquée. Sa réponse fut cinglante : en dehors d’une différence d’âge qui coïncidait avec celle qu’elle pourrait avoir avec Georges, elle se sentait beaucoup trop jeune pour avoir un enfant. Or, si ses calculs étaient bons, elle avait bel et bien quatre semaines de retard…

T. Persons

[Du même auteur]

- Épisode I : la nouvelle demande
- Épisode II : la patiente de 15 heures, le mardi
- Épisode III : de l’art de la supervision
- Épisode IV : un heureux hasard
- Épisode V : le nouveau venu
- Épisode VI : une coïncidence douteuse…
- Épisode VII : une question de choix
- Épisode VIII : le poids des secrets



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