"Il faut avoir des sages-femmes bien dans leurs baskets !"

06/06/22 # Sage-femme

Le métier de sage-femme… Certaines le définissent comme le plus beau métier du monde car il touche à la mise au monde, aux générations futures et à l’équilibre des familles. Lydwine Gobbels, sage-femme à la maison de naissance l’Arche de Noé, à Namur, le prouve une fois de plus. Mais tout n’est pas rose, pour autant. Découvrez son témoignage passionné et touchant.

Tout proche du CHU UCL, à Namur, se trouve une petite maison en pierres aux volets violets. C’est la maison de naissance l’Arche de Noé qui abrite une équipe de huit sages-femmes indépendantes. L’intérieur est chaleureux, le bien-être et la bienveillance emplissent chaque pièce. Sur un mur, les feuilles d’un immense arbre dénombrent les nouveaux nés venus au monde dans l’une des trois chambres de naissance. La sage-femme Lydwine Gobbels est montée à bord de l’Arche depuis plus d’un an et nous partage son expérience.

«  Je voulais partir en humanitaire, barouder et faire mon métier de sage-femme partout dans le monde  »

Lydwine Gobbels est sage-femme depuis 14 ans. Elle a poursuivi ses études à la Haute Ecole de Namur à travers un cursus d’un an en étude d’infirmière et trois ans en sage-femme. Elle précise  : «  Maintenant, la première année est directement dédiée à la profession de sage-femme avec des stages communs avec les infirmières car il faut savoir faire les soins de base mais les étudiantes commencent directement en tant que sage-femme car c’est un métier à part entière.  »

Durant ses études, elle réalise un grand nombre de stages, notamment en France, au Sénégal et au Gabon  : «  J’ai fait des stages en France où les sages-femmes sont bien plus autonomes qu’en Belgique avec des puéricultrices qui travaillent avec elles. Il y a une vraie reconnaissance des compétences médicales et d’autonomie dans les actes. J’ai fait plusieurs stages à l’étranger car je voulais partir en humanitaire, barouder et faire mon métier de sage-femme partout dans le monde pour être compétente directement. Ces stages m’ont permis d’ouvrir les yeux sur l’importance du gynécologue et de la sage-femme lors de l’accouchement et le danger de vouloir trop médicaliser, parfois inutilement, le processus d’accouchement. J’ai compris la nécessité de redonner plus d’autonomie aux femmes.  »

Constat qui l’amène à rejoindre la maternité de l’hôpital de Braine l’Alleud «  qui poursuit un projet de naissances respectueuses du corps des femmes, où la sage-femme et le gynécologue ne prennent pas toute la place, ne crient pas… ce sont donc des naissances plus douces. Historiquement, c’est une des premières en Belgique a favoriser les naissances physiologiques en se basant sur la philosophie de travail du Dr Leboyer.  » Elle y restera plus de 12 ans.

La Maison de naissance  : l’Arche de Noé

Depuis un peu plus d’un an, Lydwine Gobbels a rejoint la maison de naissance l’Arche de Noé. Cette maison a vu le jour il y a 15 ans, à l’initiative de 4 sages-femmes dont deux de ses anciennes professeures  : «  En sortant de l’école, je ne me sentais pas d’y travailler, mais c’était mon rêve.  » Ce lieu particulier propose un suivi de grossesse, accouchement et soins post partum qui se trouvent entre l’accompagnement à domicile et celui à l’hôpital  : «  Les femmes viennent chercher quelque chose de particulier ici. Personnellement, j’ai déjà suivi des mamans du désir d’enfants jusqu’au post-partum. L’accompagnement est incroyable.  » Ce qui est complétement différent de l’hôpital où les sages-femmes n’ont pas de patientèle et ne voient les couples que quelques fois lors des consultations.

«  Il y a autant de femmes, que de façon d’accoucher  »

Une seule et même philosophie régit les 8 sages-femmes indépendantes  : la prise en charge de femmes et de bébés en bonne santé et la mise en place d’un accompagnement global. Il concerne autant les examens (prises de sang, tests urinaires, suivi médical…), que les cours de préparation à l’accouchement ou à l’allaitement, mais aussi les questions de contraception ou de désir d’enfant  : «  En tant que sage-femme, on est apte à suivre une grossesse de A à Z. Pour expliquer, les sages-femmes sont des obstétriciennes. Les gynécologues ont toute la branche de la gynécologie qui est très vaste. Ils peuvent soigner des cancers, des problèmes de ménopauses… Nous en tant que sages-femmes, on a une toute petite branche qui est l’obstétrique mais du coup on est hyper qualifié.  »

La maison propose une intimité identique au domicile des couples. On y trouve une cuisine et trois chambres de naissance qui se composent d’un lit, d’un siège d’accouchement, d’une liane et d’une baignoire. On y trouve également de petits tabourets sur lesquels s’installent les sages femmes  : « Pour respecter l’intimité, on intervient le moins possible. Nous sommes là pour mettre un cadre, une sécurité, pour apporter de quoi le couple a besoin. Se trouver à la bonne place à ce moment-là est hyper important car pour l’accouchement, on a besoin de la femme sauvage, celle qui est décomplexée, à l’aise et qui déconnecte son magnifique cerveau. »

Cependant, Lydwine Gobbels tient à nuancer le propos. L’hôpital aussi permet de beaux accouchements. Certaines femmes se sentiront plus en sécurité et donc plus à l’aise au sein d’une structure hospitalière  : « Il y a autant de femmes, que de façon d’accoucher. Les femmes qui n’accouchent pas bien, ça n’est pas une question d’hôpital ou quoi, c’est qu’elles ne sont pas au bon endroit, c’est qu’on ne les a pas mis en confiance.  »

La sécurité avant tout et l’importance du lien de confiance

Malgré l’ensemble des compétences que possèdent les sages-femmes de la maison de naissance, si des complications s’invitent durant la grossesse, aucune mise en danger de la mère ou du bébé n’est envisageable. L’hôpital se trouve à quelques centaines de mètres permettant un transfert très rapide mais aussi une collaboration avec les professionnels.le.s hospitaliers dans l’accompagnement des femmes qui ne peuvent poursuivre leur suivi au sein de la maison de naissance  : «  Depuis la réouverture de la maison de naissance, on a fort travaillé sur la construction d’un lien de confiance avec les gynécologues afin d’avoir une vraie collaboration. Ce qui permet d’avoir un espace de travail très confortable, de sécuriser les personnes et de permettre un vrai accompagnement.  »

«  La clé c’est reconnaître les compétences de chacune des femmes  »

L’objectif et la raison première d’existence de l’Arche de Noé est de rendre l’autonomie aux femmes durant l’accouchement. Cette autonomie se crée à travers les échanges d’informations diffusées tout au longtemps de l’accompagnement global  : «  On partage notre savoir et on donne le fil rouge pour que les couples soient les plus autonomes possibles lors de l’accouchement.  » C’est-à-dire que Lydwine Gobbels va prendre le temps d’expliquer ce qu’il va se passer au niveau du corps, les changements qui vont survenir et les sensations nouvelles que les femmes vont ressentir. Ainsi informées, les femmes sont sereines et savent gérer les modifications et réactions du corps.

Et on le sait, le temps dans le milieu médical manque cruellement. Les consultations sont rapides, ne donnant que trop peu la place à l’échange. Pour la sage-femme, ce temps est crucial quand on sait qu’il lui permet de détecter des pathologies au détour d’une phrase en fin de consultation : « J’ai eu une femme qui se grattait beaucoup et qui n’était pas dans une période où il fallait forcément faire une prise de sang. En entendant cela, je lui en ai fait une et il y avait une cholesthase (maladie hépatique, ndlr). Elle m’a rapporté cette information en fin de consultation au détour d’un moment de «  papote  », la maman ne sachant pas l’importance de cette information au niveau médical. Mon type de consultation, c’est de proposer un thé ou un café, de demander comment les deux membres du couple vont. Du coup, on voit la dynamique du couple, ce qui nous permet de savoir comment les guider. Autant dans des belles dynamiques que dans des mauvaises où l’on apprend que l’homme est violent par exemple. Dans ces cas-ci, on s’entraide entre nous afin de savoir quoi mettre en place face à de telles situations.  »

… Et de redonner une place au deuxième parent

Face à la place prépondérante qu’occupent les sages-femmes et les gynécos dans le milieu hospitalier, le deuxième parent n’intervient que très peu lors de l’accouchement. En maison de naissance, une place lui est faite et même incitée  : «  Lors des séances de préparation à la naissance, on demande aux hommes ou aux femmes d’être présent.e.s car comprendre comment fonctionne le corps de la femme, comment se développe le bébé… leur donne confiance aussi. Et durant l’accouchement les deuxièmes parents sont très présents, ils et elles ont une vraie place car on leur a montré comment masser, on leur a expliqué les différentes étapes et les signes d’alerte. Souvent, c’est le deuxième parent qui nous appelle en disant, «  Oui, oui, je pense que la phase de latence est bien lancée.  » Ils et elles parlent comme des professionnel.le.s presque, c’est super drôle  !  » (Rires)

Statut d’indépendante  : entre consécration et galères

«  En tant que sage-femme, il y a moyen de faire pleins de choses. Moi j’ai décidé de tout faire pour vraiment utiliser toutes mes compétences et parce que je savais qu’un jour, je quitterais l’hôpital. Je voulais suivre les gens du début à la fin du processus.  » Le rêve s’est donc réalisé pour Lydwine Gobbels. Cependant, les nuages de l’indépendance et de la non-reconnaissance projettent l’ombre de la précarité sur le tableau idyllique.

Depuis la réduction du temps de séjour des femmes dans les maternités, décidé sous le gouvernement de Maggie De Block, des femmes se sont retrouvées à leur domicile sans que l’allaitement ne soit lancé. Ainsi des sages-femmes ont commencé à faire du suivi post-partum à domicile, entraînant une augmentation du nombre de sages-femmes indépendantes. Malheureusement, la reconnaissance financière n’est pas encore au rendez-vous  : «  Si on choisit comme moi, d’être conventionnée afin de ne pas créer une médecine d’élite et ainsi rester accessible à tout qui veut, on ne peut pas demander de sur-honoraires, donc une consultation qui dure une heure me revient à 28€09.  » Et si la reconnaissance est difficile à obtenir, c’est que les idées reçues ont la peau dure  : «  Certains pensent que nous sommes des assistantes de gynéco ou nous nomment sous le terme d’infirmière accoucheuse. Nous sommes aptes à suivre les grossesses, dépister d’éventuelles pathologies associées et réaliser des actes techniques comme les accouchements, les sutures, et même prescrire… de plus on peut proposer énormément de choses complémentaires comme le massage, l’homéopathie, la nutrition, l’haptonomie, ou encore l’hypnose grâce aux nombreuses formations que nous suivons tous les ans. Nous réalisons un travail de qualité qui se concrétise au niveau de la santé des bébés et des mamans ou des allaitements qui fonctionnent.  »

«  En tant qu’indépendante, je ne me sens pas du tout isolée et ça me rassure  »

Le milieu des sages-femmes libérales est très connecté et très solidaire : « Ce n’est pas un métier facile. Il y a du stress, des urgences, des choses qui se passent mal… Si on fait la moindre erreur, si on loupe une pathologie, c’est notre responsabilité  ! Ces enjeux entraînent une grande solidarité. »

Le corps de métier est soutenu par l’Union des Sages-Femmes de Belgique (l’USFB) qui milite entre autres pour une meilleure reconnaissance du secteur obstétrical  : «  En tant qu’indépendante, je ne me sens pas du tout isolée et ça me rassure car c’est très nouveau pour moi. Dans mon exercice de sage-femme en hôpital, je voyais des femmes arriver avec des contractions, avec une plainte…mais je pouvais prendre le temps, je n’avais pas de frustration car j’ai eu la chance d’être dans un hôpital qui me permettait de respecter la manière dont je voulais travailler. Ici c’est différent dans la mesure où je les vois à tous les stades de la grossesse.  »

Ce suivi global entraîne la mise en place de gardes. Une semaine sur deux Lydwine Gobbels doit s’assurer d’être à moins de 40 minutes de la maison de naissance si elle se rend chez des amis ou ne doit pas boire d’alcool. Et d’autres contraintes sont à considérer  : «  On rate pas mal de choses comme des mariages ou des événements familiaux, ce qui n’est pas toujours facile pour nos proches. C’est un métier qui implique toute la famille. Et tout cela sans reconnaissance financière... J’ai des collègues qui sont amères de cette situation.  »

« Je me suis posée des questions sur ce métier et ça a été un coup de foudre  » 

Cependant, quand on écoute Lydwine Gobbels, on se doute que le désir d’accompagner les femmes réside en elle depuis longtemps. Pourtant, elle a dû faire preuve d’une forte volonté face à une phobie   : «  Depuis toujours, j’avais envie de m’occuper des gens, je suis naturellement très empathique et très douce. J’avais envie de faire du bien. Quand j’étais adolescente j’ai fait du baby-sitting où la mère de famille était sage-femme. Je me suis posée des questions sur ce métier et ça a été un coup de foudre. J’avais 16 ou 17 ans. Mais un problème s’est posé, quand je voyais une goutte de sang, je tombais dans les pommes. Je me suis donc dit, soit je travaille sur cette peur-là qui est complétement irrationnelle ou je laisse tomber et je me dirige vers histoire de l’Art. Mais je trouvais ça trop dommage de ne pas me réaliser à cause de cette peur, alors j’ai travaillé dessus.  »

Et c’était le bon choix. On peut dire qu’aujourd’hui la sage-femme est épanouie  : «  Pour moi sage-femme c’est plus qu’un métier, c’est une passion. Je me sens à ma place. Je ne changerais de métier pour rien au monde.  » mais lutte pour une profession plus reconnue et plus respectée  : «  C’est un métier que je veux défendre pour les générations futures. J’ai deux filles et je veux qu’elles puissent accoucher accroupies, debout…comme elles veulent. Qu’elles soient respectées, qu’on leur dise des mots doux. Les sages femmes sont très militantes de base ce qui fait évoluer la profession.  »

Et ce combat va au-delà du bien-être et du respect du corps des femmes. Il concerne le rôle de mère, donc la relation à son bébé et ainsi le bien être des familles et des futures générations  : « En tant que femme, si tu accouches bien et que tu te sens forte d’avoir donné la vie à ton bébé dans des bonnes conditions, cela va se répercuter sur la façon d’être maman. On est dans quelque chose de concret qui touche aux générations futures et aux familles.  »

«  On entre dans l’intimité des gens à tout niveau  »

L’implication qui définit le métier d sage-femme demande des compétences médicales mais également relationnelles afin d’établir le lien de confiance, indispensable au bon accompagnement de la grossesse. Quand on pose la question des qualités de la sage-femme, Lydwine Gobbels cite en premier lieu l’honnêteté  : «  On sait beaucoup de choses de la vie des couples ou des femmes qui viennent nous voir. On entre dans l’intimité des gens à tout niveau, ils sont honnêtes avec nous, on doit le leur rendre. Du fait de cet intimité, la bienveillance est également primordiale. Et j’ajouterais de l’empathie et une vie bien équilibrée.  » Par vie équilibrée, la sage-femme entend un entourage compréhensif  : «  Je parle autant pour les indépendantes que pour celles en hôpital qui sont très courageuse face au rythme de dingue dans lequel elles sont.  » Elle ajoute dans un sourire  : «  Je dirais aussi qu’il faut avoir du caractère car il faut savoir dire «  J’ai raison  », ce qui est lié au militantisme. »

Face à la reconnaissance des couples qui apportent des cadeaux en guise de remerciements, l’égo peut être flatté et les chevilles gonflées. Lydwine Gobbels reconnaît que cela arrive «  quand on s’occupe des gens  ». Alors il faut penser à nuancer et se remettre en question

Enfin, prendre soin de sa santé est essentiel : «  On doit être en forme car on ne peut pas mettre les gens en danger. Ayant moi-même accouché trois fois, je sais l’importance d’avoir une sage-femme qui est posée, qui est bien, qui est présente, qui permet de lâcher prise et de devenir la femme sauvage.  »

A. Teyssandier

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