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Justice restaurative en prison : dans les coulisses du dialogue entre victimes et personnes détenues

03/09/26
Justice restaurative en prison : dans les coulisses du dialogue entre victimes et personnes détenues

Longtemps confidentielle, la justice restaurative suscite aujourd’hui un intérêt croissant. Mais que se passe-t-il réellement lors des rencontres entre personnes victimes et personnes détenues ? Médiateur à la Maison des médiations de Schaerbeek, Roland Prévot nous emmène dans les coulisses de ces groupes de dialogue qu’il co-anime en prison. Une plongée au cœur d’une pratique où l’écoute, l’empathie et la réflexion collective ouvrent de nouvelles perspectives de reconstruction.

La justice restaurative s’est progressivement invitée dans le débat public, notamment à la faveur du film Je verrai toujours vos visages, qui a contribué à faire connaître cette approche encore méconnue du grand public. Mais que recouvre-t-elle réellement ? Quels en sont les objectifs et comment se traduit-elle concrètement sur le terrain ?

Pour mieux comprendre cette pratique, le Guide Social est allé à la rencontre de Roland Prévot, médiateur à la Maison des médiations de Schaerbeek depuis une dizaine d’années. En parallèle, il co-anime aujourd’hui, avec Isabelle Seret, des groupes de rencontre réunissant des personnes victimes et des personnes détenues dans une démarche inspirée de la justice restaurative.

Le Guide Social : La justice restaurative est de plus en plus évoquée dans l’espace public, mais ses contours restent encore méconnus. À quel moment cette activité est-elle entrée dans votre parcours professionnel ?

Roland Prévot : Je fais partie du collectif Retissons du lien, créé en 2018 par Isabelle Seret et le sociologue Vincent de Gaulejac à la suite des attentats de Paris et de Bruxelles.

Le collectif réunissait des victimes directes ou indirectes, des parents confrontés à la radicalisation d’un enfant et des professionnels de première ligne. L’objectif n’était pas de créer un groupe de parole, mais un espace de réflexion pour comprendre ce qui s’était passé, mesurer les conséquences de ces événements et réfléchir à leurs effets sur notre société.

À l’ouverture du procès des attentats, en 2022, nous avons obtenu un subside qui nous a permis de développer plusieurs projets : des rencontres publiques, un dispositif réunissant victimes et personnes détenues autour de la justice restaurative, ainsi qu’un travail de sensibilisation dans les écoles, les institutions et au Parlement.

C’est dans ce contexte qu’une directrice de prison nous a invités à intervenir à Ittre. Une première rencontre devait être ponctuelle, mais les personnes détenues ont souhaité poursuivre l’expérience. Depuis près de trois ans, j’anime ces groupes avec Isabelle Seret, notamment à Ittre et à Haren.

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« Que l’on soit victime, auteur ou personne détenue, il s’agit de redevenir acteur de son histoire »

Le Guide Social : Comment définiriez-vous votre démarche à un professionnel qui découvre la justice restaurative ?

Roland Prévot : Notre pratique s’inspire de la justice restaurative, sans y correspondre totalement. Dans le modèle classique, une personne victime rencontre une personne détenue dans un cadre très structuré, après plusieurs entretiens préparatoires et selon un nombre défini de rencontres.

Notre fonctionnement est différent. Nous connaissons généralement les personnes victimes, mais nous ne rencontrons pas les personnes détenues en amont. La prison leur présente le projet et celles qui souhaitent participer s’inscrivent librement. Les échanges restent confidentiels et ne donnent lieu à aucun rapport destiné à l’administration pénitentiaire.

Je dirais même que nous nous rapprochons davantage de la justice transformatrice. L’objectif n’est pas de réparer la peine de l’autre, mais de se demander : « Que puis-je faire avec ce qui m’est arrivé ? » Que l’on soit victime, auteur ou personne détenue, il s’agit de redevenir acteur de son histoire.

Les participant·e·s ne sont généralement pas liés par les mêmes faits. Personne n’est tenu de reconnaître une infraction ou de raconter son parcours. Les personnes victimes invitées vont toutefois être amenées à témoigner à un moment donné. Chacun partage ce qu’il ou elle souhaite, à son rythme.

Le Guide Social : Le groupe reste donc ouvert et évolutif. Comment se déroulent concrètement les rencontres ?

Roland Prévot : Le dispositif se construit avec les participant·e·s. À un moment, certaines personnes détenues nous ont expliqué que les échanges en grand groupe étaient parfois trop confrontants. Nous avons alors expérimenté des discussions en petits groupes avant de revenir en plénière. Nous adaptons constamment le cadre à ce qui émerge.

Il n’y a ni protocole figé ni nombre de séances prédéfini. Ce qui nous intéresse avant tout, c’est la dynamique collective. Chacun participe à faire évoluer le groupe.

L’émotion et l’empathie occupent une place centrale. Nous aimons rappeler que, pour prévenir la violence, il faut renforcer ce qui s’y oppose : la capacité d’empathie.

Lorsqu’une personne victime raconte son histoire, il est difficile de rester indifférent. Notre rôle consiste à accompagner ces échanges afin que chacun puisse trouver sa place dans un climat de respect.

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« Les rencontres sont très éprouvantes émotionnellement »

Le Guide Social : Vous animez ces rencontres en binôme avec Isabelle Seret. Qu’est-ce qui relève de votre responsabilité et qu’est-ce qui ne vous appartient pas ?

Roland Prévot : Nous ne sommes pas dans un groupe de parole au sens classique, mais dans un groupe de travail. Nous accueillons les émotions tout en aidant les participants à mettre en réflexion ce qui se dit. Cela demande une double écoute : une écoute sensible, attentive aux émotions, et une écoute plus réflexive, qui cherche à comprendre ce que ces expériences racontent de l’histoire personnelle, familiale et sociale de chacun.

Nous préparons toujours les rencontres en amont, mais nous restons très souples. Si une thématique importante émerge pendant les échanges, nous n’hésitons pas à adapter le déroulement de la séance pour lui laisser toute sa place. Lorsqu’une parole fait écho chez plusieurs participant·e·s, nous prenons le temps de l’explorer. Nous posons des questions, nous invitons chacun à réfléchir à ce que cette situation réveille en lui. C’est le groupe lui-même qui produit la réflexion.

Notre intervention varie selon les séances. Il nous arrive de proposer certaines thématiques, tandis que, d’autres fois, le groupe s’anime presque de lui-même.

Le Guide Social : Quelles sont les règles qui structurent votre travail en prison ? Existe-t-il des balises non négociables ?

Roland Prévot : Le premier principe est que chacun parle à partir de son vécu. Nous recherchons un climat de bienveillance, d’écoute et de respect, sans jugement.

Lorsque des réactions ou des jugements apparaissent, nous essayons d’en comprendre les ressorts plutôt que de les condamner. Les personnes détenues nous disent souvent que ces rencontres apportent de l’humanité dans leur quotidien. Les victimes expriment elles aussi le sentiment de retrouver une forme d’humanité à travers cette reconnaissance mutuelle.

Les rencontres sont très éprouvantes émotionnellement. Après chaque séance, nous prenons toujours un temps de débriefing avec les personnes victimes. Beaucoup nous disent que cette expérience, aussi intense soit-elle, participe à leur reconstruction. Les personnes détenues ont quant à elles une personne relais au sein de la prison qui participe aussi aux rencontres.

« Je suis convaincu que ces rencontres peuvent limiter la récidive »

Le Guide Social : Qu’est-ce que vous voyez évoluer le plus souvent chez les personnes qui participent à ces rencontres ? Existe-t-il des idées reçues sur la justice restaurative ?

Roland Prévot : Nous souhaitons faire connaître ce dispositif et ses effets. Sans prétendre transformer le système pénitentiaire, nous espérons contribuer à faire évoluer le regard porté sur ces démarches. Je suis convaincu que ces rencontres peuvent limiter la récidive. Lorsque j’entends une personne détenue dire qu’après avoir écouté ces témoignages elle ne pourra plus jamais faire de mal à quelqu’un, je crois à la sincérité de cette parole.

La principale difficulté reste l’incompréhension. Beaucoup s’étonnent qu’une victime choisisse de retourner en prison pour rencontrer des personnes détenues. Pourtant, pour nombre d’entre elles, ces échanges font partie intégrante du processus de reconstruction.

Ces rencontres rappellent aussi qu’il existe rarement des situations entièrement noires ou entièrement blanches. Elles réintroduisent de la complexité là où l’on oppose trop facilement victimes et auteurs.

Le Guide Social : Selon vous, quelles compétences sont indispensables pour exercer ce type de fonction ?

Roland Prévot : La première compétence est sans aucun doute l’écoute. J’y ajouterais une solide formation à la dynamique de groupe. C’est ce que m’a apporté la sociologie clinique, notamment à travers la formation d’animateur de groupes d’application et de recherche. Je me suis également formé à la victimologie, ce qui m’aide énormément dans cette pratique.

Mais, au fond, je crois surtout qu’il faut accepter de rester en formation toute sa vie. Nous sommes tous façonnés par notre histoire, notre éducation et nos expériences. Cela influence inévitablement notre manière de voir le monde. Accompagner des personnes suppose donc de remettre régulièrement ses propres certitudes en question.

En médiation comme dans ce type de dispositif, il ne s’agit pas d’apporter des réponses toutes faites, mais d’ouvrir un espace où chacun peut interroger ses évidences.

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« C’est cette recherche qui m’émeut… et qui me met en mouvement »

Le Guide Social : Malgré les difficultés et la charge émotionnelle, qu’est-ce qui continue à faire sens pour vous aujourd’hui ?

Roland Prévot : J’ai le sentiment d’apprendre tous les jours. Mon métier consiste finalement à créer des espaces où des personnes peuvent se rencontrer, dialoguer et se reconnaître mutuellement. C’est cette possibilité de recréer du lien qui continue de me porter.

Comme l’écrivait Amin Maalouf, la question n’est pas de savoir si nous allons vivre ensemble, mais comment nous allons vivre ensemble. Je crois que tout mon travail est là.

C’est cette recherche qui m’émeut… et qui me met en mouvement.

Propos recueillis par Laura Mortier


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