L’Entraide de Saint-Gilles cambriolé : « Désolé, j’ai besoin d’aider ma maman… »
Début mars, un vol a eu lieu dans les locaux de l’Entraide de Saint-Gilles. Si la valeur du matériel dérobé est anecdotique, un mot laissé par l’auteur du vol interpelle particulièrement : « Désolé, j’ai besoin d’aider ma maman qui est malade. » Une phrase soulignant le contraste entre précarité, détresse et atteinte à un service qui aide des publics fragilisés.
Début avril, le site des Relais d’Action de Quartier relatait ce cambriolage, , tout en pointant une série d’incidents survenus ces derniers mois et en s’interrogeant sur un climat devenu particulièrement propice à ce type de faits.
Si ce vol ne concernait « ni argent, ni matériel de valeur », comme le mentionne le site des RAQ, il a tout de même visé les sacs de maraude et leur matériel de secours, même si « celui-ci a pu être facilement remplacé, sans impact majeur sur le bon déroulement des maraudes », nous explique Koffi Lawson, Coordinateur à l’Entraide de Saint-Gilles. Néanmoins, l’impact a été plus important au sujet d’une des deux machines à café de l’Entraide : « Ça constitue une perte de 400 € et nous avons dû racheter une machine. Une dépense non négligeable pour nous car notre maison fonctionne beaucoup sur base de dons, mais ceux-ci ont tendance à s’amenuiser depuis quelque temps. Pour ce qui est des subsides, deux emplois sont subsidiés entièrement par la Cocom, et nous comptons également un contrat ACS à mi-temps, un mi-temps Maribel, ainsi que 1,5 équivalent temps plein Maribel », précise le coordinateur.
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Précarité croissante et tensions sur le terrain
Aussi interpellant soit-il, cet événement n’est pas isolé, comme le déplore notre interlocuteur. : « Derrière le parvis de Saint-Gilles et en bas de notre rue, des vendeurs de crack et de cocaïne ont été présents pendant un certain temps. Notre panneau d’affichage vitré a été cassé, la vitre d’une des portes a été cassée la semaine suivante. Il y a 2 mois, une personne sans-abri qui voulait dormir devant la porte de notre immeuble a mis le feu au carton sur lequel elle dormait. Heureusement, un des locataires de l’immeuble a pu voir les flammes qui attaquaient déjà la porte d’entrée et intervenir à temps. On peut d’ailleurs encore voir les traces de ce départ d’incendie. »
Faut-il voir dans ces phénomènes les conséquences d’une paupérisation qui s’accentue à Bruxelles et/ou de lacunes au niveau des pouvoirs publics ? Koffi Lawson dresse un constat inquiétant : « La précarisation d’une partie de la population peut en partie expliquer ces phénomènes. Cela fait 17 ans que je travaille ici, et je constate clairement une augmentation de la précarité et de personnes qui font appel à nos services. En 2015, on recensait environ 2.000 personnes sans abri, alors qu’un dernier recensement effectué l’an dernier estimait le nombre de ces personnes à 10.000. Il y a donc clairement un problème quelque part. Les sans-abris sont vraiment laissés pour compte. »
Mais parallèlement, « on sent clairement un cri d’alarme venant d’ASBL qui ne sont pas sûres de recevoir encore longtemps des subsides, et cette tension se ressent également sur le travail des équipes. Il n’y a guère de lueur d’espoir avec la situation actuelle », conclut-il.
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Les travailleurs sociaux en première ligne
De manière plus globale, du côté de la Fédération des Services Sociaux, une telle situation ne surprend pas, si ce n’est que ce genre de phénomène semble prendre de l’ampleur. Les travailleurs sociaux font face à une violence accrue et à davantage de désespoir des usagers (pour rappel, nous avions consacré un article à ce sujet en 2025, sur comment agir et se protéger en cas de violence au travail de la part des bénéficiaires).
Pour Céline Nieuwenhuys, Secrétaire générale de la FDSS, « plus la situation de paupérisation et de limitation de l’accès à des aides et à des droits est importante, plus les travailleurs sociaux sont en difficulté. Car si ce sont les ministres et les parlements qui prennent des décisions, les travailleurs sociaux sont les porte-parole de ces décisions. Aucun ministre n’a à annoncer aux gens un à un qu’ils n’auront pas accès à une aide, ils ne sont donc pas confrontés à cette réaction d’agressivité et de désespoir des personnes qui se retrouvent en difficulté. »
« Suite à la limitation des aides européennes, des bénévoles de l’aide alimentaire se retrouvent à devoir dire non à une mère avec trois enfants ! »
Cet amalgame entre ceux qui prennent la décision et ceux qui l’annoncent s’accentue donc. « Et ce, d’autant plus quand cela concerne des personnes sur le point d’être exclues du chômage, voire même d’être expulsées de leur logement. Ou encore, quand, suite à la limitation des aides européennes, des bénévoles de l’aide alimentaire se retrouvent un vendredi à 18h à devoir dire non à une mère avec trois enfants qui a besoin d’un colis alimentaire, alors que vous n’en avez plus à distribuer ! »
Parallèlement à la détresse de ces personnes, des candidats travailleurs sociaux se retrouvent eux-mêmes en plein désarroi lorsqu’une recherche d’emploi dans ce secteur n’aboutit pas. Une conséquence paradoxale pour des personnes ayant été formées pour venir en aide à d’autres personnes. « Énormément de gens sont en quête d’un emploi, mais beaucoup aussi n’en trouvent pas, y compris en disposant d’un graduat. D’où l’angoisse que ça peut susciter, avec la crainte de se retrouver sans revenus du jour au lendemain. »
« Sans les ASBL de première ligne, la situation serait désastreuse »
S’il n’y a donc guère de raison de se réjouir, Céline Nieuwenhuys ne veut toutefois pas verser dans le catastrophisme : « Sans les ASBL de première ligne, la situation serait désastreuse : plus d’aide alimentaire, plus de service d’aide aux toxicomanes, plus d’aide aux sans-abris… Ce n’est clairement pas la volonté politique d’en arriver à une telle extrémité. Certes, les coupes budgétaires sont une réalité, de même que le gouvernement bruxellois a longtemps tardé à se mettre en place, retardant ainsi toute une série de décisions importantes, ce qui a fragilisé une série d’associations. »
Et de rajouter : « Néanmoins, en 2026, pour tout ce qui concerne l’aide de première ligne, nous ne constatons pas encore de coupes majeures. Étant donné les enjeux à Bruxelles en termes de précarité et d’insécurité, et la volonté des ministres, tant de gauche que de droite, de rendre cette ville plus agréable à vivre et plus sécurisante, il est tout simplement impossible de se passer des ASBL. Pour avoir entendu les responsables politiques s’exprimer sur la question de l’aide aux sans-abris lors d’un récent colloque à Bruxelles, je peux affirmer que les engagements sont clairs en la matière. Le gouvernement est en place, c’est au moins un point positif à souligner. »
Propos recueillis par O.C.
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