Travail social à Bruxelles : les grands chantiers du ministre Ahmed Laaouej
Le secteur l’attendait depuis près de deux ans : nous l’avons enfin rencontré. À l’occasion de la Journée mondiale du travail social, ce 17 mars 2026, la rédaction du Guide Social s’est entretenue avec Ahmed Laaouej, nouveau ministre bruxellois en charge de l’Action sociale et des Solidarités et ministre-président de la Cocof. Après plus de 600 jours d’instabilité politique qui ont mis le secteur sous tension, il dévoile ses priorités : financements des ASBL, reconnaissance des métiers, urgences sociales… et les premières lignes de son action.
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Boulevard Saint-Lazare, dans son bureau encore fraîchement investi, Ahmed Laaouej prend déjà la mesure de la tâche. Dossiers à la pelle, urgences sociales qui s’imposent, arbitrages à venir : le nouveau “monsieur social” bruxellois n’a pas tardé à être plongé dans le vif du sujet.
Après la Wallonie avec Yves Coppieters et la Fédération Wallonie-Bruxelles avec Élisabeth Degryse, cap sur Bruxelles et son tissu social sous tension. Dans un contexte marqué par plus de 600 jours d’instabilité politique, le nouveau ministre en charge de l’Action sociale et des Solidarités esquisse ses priorités. Des annonces politiques qu’il faudra désormais confronter à la réalité du terrain. Les prochains mois diront ce qu’elles produisent concrètement.
Le Guide Social : À l’occasion de la Journée du travail social, quel message souhaitez-vous adresser aux travailleurs et travailleuses du secteur ?
Ahmed Laaouej : Tout d’abord, merci à l’ensemble du secteur, parce qu’on sait à quel point il est indispensable pour la cohésion sociale. Alors oui, on a besoin des pouvoirs publics, des grands canaux de redistribution à travers les soins de santé, à travers la fiscalité redistributive, les services publics, mais on a aussi besoin d’un secteur non marchand, dense, soutenu, et qui est au contact des besoins sociaux de la population. Et, on sait à quel point ils sont nombreux, en particulier dans les périodes de crise économique et sociale...
« Car au-delà de ce qu’on aurait pu estimer des querelles politiciennes, il y avait des vrais enjeux sur les choix budgétaires… »
Le Guide Social : On dit souvent que Bruxelles est une ville très solidaire… mais aussi un peu un casse-tête politique.
Ahmed Laaouej : Il y a à Bruxelles une formidable énergie solidaire, c’est vrai. D’un autre côté, il y a une complexité institutionnelle, effectivement. On a une arborescence institutionnelle qui ne facilite pas toujours les choses, singulièrement quand certaines compétences sont réparties entre différentes institutions. Je pense à la Santé, par exemple. Et donc le vrai défi, c’est de faire travailler ensemble ces institutions pour aller vers une simplification et une cohésion dans l’action.
Le Guide Social : En tant que ministre-président, faire travailler les institutions de manière plus cohérente, c’est une priorité pour vous ?
Ahmed Laaouej : Le fait d’être ministre-président de la Cocof et en même temps d’être ministre de plein exercice en région bruxelloise, et d’avoir aussi des compétences en Cocom me donne cet observatoire qui me permettra de voir comment travailler avec toutes les forces vives institutionnelles au service de cette grande cause qui est l’action sociale dans toutes ses dimensions.
Le Guide Social : Bruxelles a connu plus de 600 jours sans gouvernement. Pendant ce temps, beaucoup d’ASBL sociales ont dû continuer à fonctionner dans l’incertitude. Que leur dites-vous aujourd’hui ?
Ahmed Laaouej : Saluer, évidemment, la résilience et la résistance du secteur, je sais que ça n’a pas été facile, car qui dit crise politique dit aussi douzième provisoire. L’absence de budget plein et entier empêchait, par exemple, de pouvoir financer sur base annuelle un certain nombre de structures très actives dans le secteur du Social-Santé.
Et donc, oui, je me rends bien compte des difficultés que cela a été pour les secteurs, mais il faut bien se dire aussi que face à la crise budgétaire, d’aucuns proposaient de former un gouvernement en quelques jours, mais avec des sacrifices qui auraient été insupportables pour le Non-Marchand. Car au-delà de ce qu’on aurait pu estimer des querelles politiciennes, il y avait des vrais enjeux sur les choix budgétaires… Un des combats qu’il fallait mener était de pouvoir défendre au mieux les intérêts financiers du Social pour lui permettre de continuer à disposer de moyens garantissant un fonctionnement à la hauteur des enjeux et des attentes.
Et donc, il a été très important pour moi de défendre aussi le secteur du point de vue de son financement. On espère y être arrivé, parce qu’il faut dire les choses comme elles sont : il y a des efforts économiques qui sont demandés à l’ensemble des secteurs subventionnés. Mais en même temps, on a veillé à ce que l’essentiel soit préservé pour lui permettre de continuer à rencontrer ses objectifs sociaux.
« Le travail social ? Une fonction d’importance contemporaine, mais surtout une fonction d’avenir dans laquelle il faudra continuer à investir ! »
Le Guide Social : Quelle est votre priorité pour le secteur social bruxellois ?
Ahmed Laaouej : Tout est prioritaire. Depuis les soins de première ligne, à l’accompagnement des personnes sans abri ou sans chez soi, en passant par tout le secteur des personnes handicapées, des soins à domicile, du soutien scolaire, de l’orientation des primo-arrivants. Il y en aurait bien d’autres.
En même temps, il faut pouvoir voir ce qui nécessite une urgence sociale immédiate. Je pense au sans-abrisme. On observe une propagation d’une certaine forme de misère qui est particulièrement dure.
Je pense aussi à la précarité sanitaire. Je ne peux pas considérer que nous vivons dans un pays développé lorsque, aujourd’hui encore, des familles ne sont pas en mesure de soigner leurs enfants parce qu’elles peinent à boucler leurs fins de mois et doivent choisir entre se nourrir, se loger, s’habiller ou accéder aux soins de santé. Donc là, il y a quelque chose qui est tout à fait inacceptable.
Je mettrais également l’accent sur les soins de première ligne (et dans lequel je dois mettre aussi la lutte contre les assuétudes, la détresse psychologique et mentale), la lutte contre la précarité liée aux difficultés de logement — et toutes les conséquences que cela entraîne — ainsi que sur le soutien scolaire. Lorsque des enfants décrochent à l’école, c’est leur avenir qui se trouve fragilisé. Cela rappelle à quel point le maillage social, sur lequel nous devons travailler en permanence, est essentiel.
Dans le secteur non marchand, le travail à accomplir reste considérable. Je tiens d’ailleurs à saluer, une fois encore, l’engagement des travailleuses et travailleurs sociaux qui, au quotidien et avec une forme d’abnégation, œuvrent sans relâche pour tenter — autant que possible — de résorber la misère, qu’elle soit sociale, psychologique ou autre.
Le Guide Social : Bruxelles est une ville où les inégalités sociales sont particulièrement fortes. Selon vous, quel rôle spécifique le travail social doit-il jouer dans les années à venir ?
Ahmed Laaouej : On parle beaucoup aujourd’hui de l’intelligence artificielle et de certaines fonctions qui, demain, pourraient être remplacées. Mais le travail social est, par essence, un domaine dont on aura toujours besoin et qui devra toujours être assuré par des êtres humains dotés d’empathie, de professionnalisme, de capacité d’écoute, de réaction, d’innovation, de présence. Bref, c’est là où on se rend compte à quel point le capital humain dont on dispose à travers ces travailleuses et travailleurs restera toujours indispensable. Donc pour moi, c’est non seulement une fonction d’importance contemporaine, mais surtout une fonction d’avenir dans laquelle il faudra continuer à investir.
« Ce n’est donc pas le moment de restreindre les moyens de celles et ceux qui sont chargés de faire face à ces difficultés sociales »
Le Guide Social : Pourtant, le travail social reste souvent peu visible. Comment comptez-vous contribuer à mieux reconnaître et valoriser ces métiers essentiels ?
Ahmed Laaouej : Le travailleur social n’est pas celui qui viendrait comme un sparadrap, réparer, soigner, soulager, quelque chose qui n’aurait pas été réglé par les pouvoirs publics ou la société en général.
Non, il faut faire du travailleur social une fonction centrale dans notre organisation. C’est d’emblée de considérer que la résorption des inégalités, le travail sur tous les effets des inégalités, c’est quelque chose qui est considéré politiquement comme primordial. Autrement dit, les mettre au cœur de l’approche de l’ensemble des problématiques.
Et puis, bien sûr, il s’agit avant tout d’être à l’écoute — à l’écoute des difficultés rencontrées par le Social, notamment à travers la concertation. Ces enjeux sont parfois de nature qualitative, comme les conditions de travail.
Cela passe aussi par la prévisibilité du soutien que la collectivité doit pouvoir lui garantir. Il s’agit également de construire, avec les forces vives, des solutions qui leur permettent de travailler dans de meilleures conditions.
Le Guide Social : Vous évoquez la prévisibilité du soutien. Sur le terrain, le secteur associatif bruxellois dénonce depuis des années — et avec plus d’insistance encore depuis la crise politique — l’instabilité et le manque de lisibilité des financements. Quelles réponses concrètes comptez-vous apporter à cette revendication ?
Ahmed Laaouej : C’est une demande tout à fait légitime. Étant en fonction depuis peu, je dois d’abord poser un diagnostic, mais l’objectif est clair : aller vers des financements plus stables, inscrits dans la durée et moins dépendants du court terme. C’est-à-dire éviter que les associations qui gravitent dans le secteur social soient tributaires des aléas budgétaires.
Cela signifie aussi, plus largement, réfléchir à des façons de mieux travailler ensemble, de manière plus efficace, en renforçant la coordination, la collaboration et les dynamiques de coopération.
Après, la période n’est pas facile, il faut dire les choses comme elles sont… Les finances publiques de l’ensemble des pouvoirs publics, du niveau local au niveau fédéral, en passant par la région, sont vraiment sous tension. Mais en même temps, toutes les crises que nous traversons actuellement engendrent des problèmes sociaux supplémentaires. Ce n’est donc pas le moment de restreindre les moyens de celles et ceux qui sont chargés de faire face à ces difficultés sociales. Il serait contre-productif de faire de mauvais calculs en la matière — et, pour ma part, ce n’est clairement pas l’approche que je défends.
Propos recueillis par la rédaction du Guide Social
Notre interview en video
Restez attentifs, on vous garde une petite surprise pour la fin de semaine… le Ministre pourrait bien se dévoiler un peu plus
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