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L'insertion socioprofessionnelle à l'épreuve de la réforme du chômage

03/07/26
L'insertion socioprofessionnelle à l'épreuve de la réforme du chômage

Depuis l’entrée en vigueur de la réforme du chômage, les services d’insertion socioprofessionnelle voient leur quotidien profondément évoluer. Afflux de nouveaux bénéficiaires, accompagnements plus complexes, pression accrue et évolution des relations avec les CPAS : deux professionnelles de terrain et le président de la Fédération des CPAS bruxellois dressent un état des lieux.

En juillet 2025, le Guide Social avait rencontré plusieurs professionnelles de l’insertion socioprofessionnelle. Elles décrivaient déjà un dispositif fragilisé : rendez-vous non honorés, difficultés à mobiliser les bénéficiaires et échanges limités avec les CPAS mandants. « Depuis le Covid, j’ai le sentiment d’être inutile. Je passe parfois des journées entières sans qu’aucun de mes rendez-vous ne vienne », nous confiait alors Muriel, employée dans un service inter-CPAS.

Un an plus tard, le contexte a profondément changé. Depuis l’entrée en vigueur de la réforme du chômage, les CPAS accueillent un nombre important de personnes exclues des allocations et ayant introduit une demande d’aide. Quel impact cette évolution a-t-elle sur les services d’insertion socioprofessionnelle ?

Un quotidien profondément transformé

Un an plus tard, nous avons donc repris contact avec Muriel pour comprendre comment la réforme du chômage avait transformé le quotidien des services d’insertion socioprofessionnelle. Premier constat : les rendez-vous sont désormais bien plus souvent honorés, une évolution qu’elle attribue à un suivi renforcé des parcours. En revanche, les difficultés de collaboration avec les CPAS, qu’elle évoquait déjà il y a un an, restent bien présentes.

« Au niveau du public, les personnes qui arrivent sont parfois désorientées, mais aussi blasées »

Stéphanie, également employée au sein d’un service d’insertion socioprofessionnelle, dresse un constat similaire. Selon elle, la réforme a profondément modifié le quotidien des équipes. «  Déjà, on a beaucoup plus de rendez-vous qui sont honorés, et on a aussi une charge accrue, avec plus de rapports à rendre. On sent bien que le ton a été durci. »

Pour autant, cette évolution ne simplifie pas l’accompagnement. Au contraire, les professionnels sont confrontés à des situations sociales particulièrement complexes. «  Au niveau du public, les personnes qui arrivent sont parfois désorientées, mais aussi blasées, observe-t-elle. Pour certaines, elles n’ont pas été encadrées pendant des années et elles sont extrêmement éloignées du marché de l’emploi et de la formation. Elles ne comprennent même pas le simple fait de travailler pour contribuer à la société. Elles ne l’ont pratiquement jamais fait, pourquoi intégreraient-elles ça du jour au lendemain ? Il faut vraiment repartir des bases, et c’est très compliqué avec un public en rupture et dans la colère, face à une situation perçue comme injuste. »

« On se rend compte qu’on récolte vraiment les pots cassés de longue date »

Loin de constituer un public homogène, les personnes accompagnées présentent des réalités très diverses, souligne la professionnelle. Certaines travaillaient déjà avant leur exclusion du chômage, mais occupaient des emplois précaires ou difficilement conciliables avec un temps plein. « Il ne faut pas oublier que certaines personnes ont été exclues du chômage alors qu’elles avaient un emploi, ou en tout cas une situation professionnelle relativement stable et difficilement modifiable. Je pense à des personnes qui travaillent en intérim, ou même à des personnes en ALE, et qui peuvent difficilement se permettre de prendre un boulot à temps plein. » Un exemple ? Les parents solos avec peu de soutien.

Pour Stéphanie, ces réalités interrogent les missions mêmes des services d’insertion. « Il ne faut pas non plus oublier que certaines personnes sont tellement éloignées de l’emploi et de la formation qu’il faut envisager un accompagnement au long cours. On se rend compte qu’on récolte vraiment les pots cassés de longue date, à la limite depuis l’enfance et le début de la scolarité. Mais est-ce vraiment le rôle d’un service comme le nôtre ? On ne peut pas colmater les trous indéfiniment. À un moment donné, il faut arrêter de saper les bases de notre société de la sorte. »

Lire aussi : « Les équipes sont pressées comme des citrons » : six mois après la réforme du chômage, les CPAS sous tension

Quand l’insertion devient une priorité des CPAS

Pour Sébastien Lepoivre, président du CPAS d’Evere et de la Fédération des CPAS bruxellois, la réforme marque un véritable changement de paradigme. Si les CPAS jouent déjà un rôle en matière d’insertion socioprofessionnelle, tous ne disposaient pas des mêmes ressources ni de la même expérience pour absorber un tel afflux de bénéficiaires. « C’est une transformation majeure, puisque, au départ, les CPAS n’ont pas été positionnés pour faire de l’insertion professionnelle. Bien sûr, cela fait aujourd’hui partie de leur champ d’action. Le problème, c’est que certains CPAS ont raté les trains d’il y a vingt ans, lorsque l’on nous a fortement incités à investir dans l’ISP », pointe-t-il.

Selon lui, cette histoire explique les écarts observés aujourd’hui entre les communes. « Les grands CPAS de centres urbains, déjà confrontés à ces enjeux, ont développé des stratégies et acquis une véritable expertise. Les plus petits et les moyens CPAS étaient soumis à moins de pression. Ils sont passés à côté de certains financements, ont développé leurs services plus tard et ont, de fait, accumulé moins d’expérience. Il existe aujourd’hui une réelle disparité dans les moyens consacrés à l’ISP. À Bruxelles, certains services comptent trois ou quatre agents, quand d’autres en emploient une centaine. »

L’équilibre fragile entre accompagnement et contrôle

Pour Sébastien Lepoivre, la réforme ne se résume pas à une augmentation du nombre de dossiers. Elle modifie en profondeur le rôle des CPAS. « Actuellement, on vit une véritable révolution, puisque dorénavant, tout va passer par l’ISP et le CPAS va devenir le premier organisme de remise à l’emploi, alors qu’au départ, nous ne sommes pas formés pour ça et qu’à l’heure actuelle, nous n’avons pas de moyens adaptés », alerte-t-il.

Cette nouvelle mission s’accompagne aussi de contraintes budgétaires qui influencent l’organisation du travail. « Aujourd’hui, on doit avoir une réelle stratégie financière, en tant que CPAS. C’est absolument horrible de parler en ces termes, mais ça devient ça. On doit survivre. Il faut savoir que chaque PIIS (Projet Individualisé d’Intégration Sociale) génère, en simplifiant, 10 % de remboursement du RIS en plus par le fédéral. On a dès lors intérêt à en signer en masse. Et on demande aux agents d’insertion de se dépêcher. »

Le président de la Fédération des CPAS bruxellois reconnaît volontairement forcer le trait pour illustrer les dérives que peut entraîner un système soumis à une forte pression. « Est-ce que tous les PIIS ont du sens ? Non, mais ce n’est pas grave, au moins ils rapportent un peu d’argent... », lance-t-il avec ironie, avant de préciser : « C’est horrible, on passe à côté, tout le monde est perdant dans cette histoire. Je prends évidemment un exemple volontairement négatif pour grossir le trait. Il faut savoir qu’il y a aussi des personnes qui font ça très bien et des stratégies qui sont vraiment innovantes et qui fonctionnent. »

Lire aussi : « Si les CPAS dysfonctionnent, tout l’écosystème en pâtit »

« À force d’aller vite, d’accueillir toujours plus de personnes et de devoir signer des PIIS, on perd le sens de ce travail »

Selon lui, le principal risque est de voir les parcours d’insertion démarrer avant même que les difficultés sociales des personnes aient pu être correctement évaluées. « Il y a des agents ISP qui doivent faire rapidement des PIIS avec des personnes qui ne sont pas forcément stabilisées socialement et qu’on leur envoie un peu vite, parce que l’enquête sociale initiale n’est pas complète, parce que les assistants sociaux ont dû eux-mêmes aller vite. On se retrouve avec des personnes qui n’ont pas de logement, qui sont malades ou qui cumulent d’autres difficultés sociales, mais qui arrivent déjà en insertion socioprofessionnelle. Et ça, ça ne peut pas fonctionner. »

Pour le président du CPAS d’Evere, cette évolution interroge les fondements mêmes de l’accompagnement social. Les services d’insertion devraient pouvoir s’appuyer sur une enquête sociale complète avant d’engager un parcours vers l’emploi. « Les flux sont tels que nous travaillons dans un champ qui n’est pas notre champ d’action habituel. Normalement, on devrait prendre le temps de faire connaissance avec les personnes, de s’appuyer sur une enquête sociale complète et de construire ensuite un parcours vers la formation et la mise à l’emploi. » Or, la réalité est tout autre, constate-t-il. « À force d’aller vite, d’accueillir toujours plus de personnes et de devoir signer des PIIS, on perd le sens de ce travail. Comme il existe des sanctions en cas de non-respect du PIIS, les rendez-vous sont effectivement davantage honorés, mais on est dans une logique de bâton. »

Propos recueillis par MF - travailleuse sociale

À retenir

  • La réforme du chômage a profondément modifié le fonctionnement des services d’insertion socioprofessionnelle (ISP) en Belgique, avec un afflux de personnes exclues des allocations de chômage vers les CPAS.
  • Les professionnel·les de l’ISP constatent une augmentation du nombre de rendez-vous honorés, mais aussi une charge administrative plus importante et des accompagnements plus complexes.
  • Les personnes suivies présentent des profils très variés : certaines sont très éloignées de l’emploi, tandis que d’autres occupaient déjà un travail précaire (intérim, ALE, temps partiel) avant leur exclusion du chômage.
  • Les CPAS deviennent des acteurs centraux de la remise à l’emploi, avec des moyens et une expérience qui varient fortement d’une commune à l’autre.
  • Les PIIS (Projets individualisés d’intégration sociale) occupent une place croissante dans les parcours d’accompagnement, au risque de privilégier la rapidité et le contrôle au détriment d’un accompagnement social individualisé.
  • Les professionnel·les interrogé·es alertent sur la nécessité de préserver le sens de l’insertion socioprofessionnelle, en tenant compte des difficultés sociales, de santé et de logement avant d’engager un parcours vers l’emploi.


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