« Les équipes sont pressées comme des citrons » : six mois après la réforme du chômage, les CPAS sous tension
Six mois après l’entrée en vigueur de la réforme du chômage, les CPAS font face à un afflux inédit de demandes d’aide sociale. Augmentation du nombre de dossiers, pénurie d’assistants sociaux, épuisement des équipes : comment les centres publics d’action sociale absorbent-ils cette nouvelle réalité ? Sébastien Lepoivre, président du CPAS d’Evere et de la Fédération des CPAS bruxellois, livre son analyse du terrain.
Le Guide Social : Pouvez-vous nous dire comment cette réforme est vécue au sein de votre CPAS ?
Sébastien Lepoivre : Ça se passe difficilement. On fait comme d’habitude dans les CPAS, preuve de beaucoup de courage, d’abnégation. On fait tout pour respecter à la fois les droits des gens, nos contraintes législatives et de procédures, qui sont nombreuses. On essaye de se tenir informés et de se former par rapport à toutes les réformes accumulées, ce qui n’est pas une mince affaire. On focalise beaucoup sur la réforme des allocations de chômage, mais il faut signaler qu’il y en a eu beaucoup d’autres qui nous ont été imposées dans les mêmes délais. On a donc une accumulation de réformes dans des délais totalement déraisonnables, ce qui nécessite évidemment toute une série d’adaptations : on doit former des équipes, on doit adapter nos procédures. Tout ça avec un flux très important de personnes qui font appel suite à la réforme du chômage. Chez nous, on a à peu près doublé le nombre de demandes pour le premier trimestre 2026, par rapport au premier trimestre 2025.
Le Guide Social : Comment les travailleurs sociaux font-ils face à cet afflux de demandes ?
Sébastien Lepoivre : Les équipes sont vraiment pressées comme des citrons, elles doivent courir comme des poules sans tête, tout en restant motivées, concentrées sur les objectifs qui sont de créer du lien social, faire des propositions les plus justes socialement possibles pour intégrer les gens, les responsabiliser, leur garantir des droits fondamentaux, mais aussi une autonomie. Et en fait ils perdent une partie du sens de leur travail en ayant des contraintes de temps, de procédures administratives et de flux qui mettent à mal leur vocation.
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Une réforme annoncée, mais des moyens arrivés trop tard
Le Guide Social : Comment avez-vous pu vous préparer à cette réforme ?
Sébastien Lepoivre : Si on reprend dans l’ordre des choses, on sait depuis avril 2025 et les accords de Pâques que cette réforme va être lancée. Donc là, on attend évidemment des textes, parce que même si on entend des effets d’annonce dans la presse, on doit se baser sur des publications officielles. En mai 2025, on rencontre pour la première fois les trois fédérations et les ministres. Ils nous confirment que l’objectif est une loi programme à l’été. On comprend qu’aucune compensation n’est prévue avant 2027, alors que la réforme doit démarrer en 2026. En outre, ils n’ont prévu aucun moyen anticipatif. On leur demande alors : « Comment voulez-vous qu’on soit prêt ? Votre réforme ne pourra fonctionner que si on a du temps pour se préparer et des moyens anticipatifs pour pouvoir se mettre en ordre de marche. »
Là, un grand blanc, et on comprend qu’ils n’ont pas envisagé cette question. Suite à ça, il y a des négociations internes au gouvernement, qui débouchent sur des accords pour une enveloppe de compensation dès 2026 et pour des moyens anticipatifs dès 2025, pour que les CPAS de tout le pays puissent engager du personnel, mettre en oeuvre des moyens matériels, former les collaborateurs, etc. Il s’agit des fameux 26 millions à donner aux CPAS dès 2025.
Le Guide Social : Et comme annoncé, la loi programme arrive en été.
Sébastien Lepoivre : Evidemment, en été, c’est compliqué de réagir avec des équipes qui sont pour la plupart en congé, donc on attend début septembre et là, on se met très rapidement d’accord avec nos communes sur un plan d’attaque, mais toujours avec beaucoup de zones floues. Certaines communes et certains CPAS ont un peu de réserves et peuvent débloquer des fonds pour engager du personnel, mais aussi trouver des locaux supplémentaires, des outils informatiques etc. A ce moment-là, les fameux moyens anticipatifs ne sont pas encore arrivés.
Il faut savoir que bon nombre de CPAS n’ont plus de réserves, donc, soit ils attendent l’arrivée de ces fameux moyens, au risque de ne pas être prêts à temps, soit ils s’organisent avec les communes qui sont, pour la plupart, dans le flou et également en difficulté ! Bien entendu, il y a eu des accords de principe, parce que les communes n’ont pas le choix, si elles veulent pouvoir assurer derrière.
Tout ça doit bien évidemment être traduit dans un budget qui tienne la route et les budgets 2025, à ce moment-là non modifiés, sans moyens compensatoires, ne tiennent pas la route. Donc on attend. On attend, on attend et on attend encore et on va attendre longtemps, puisque les moyens 2025 arrivent fin janvier 2026, soit après la mise en oeuvre de la réforme, alors qu’ils étaient censés nous permettre de l’anticiper ! On a quand même pu, dans certains CPAS, engager des profils sociaux, mais nous l’avons fait au détriment d’autres profils, car on a dû parer au plus urgent.
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Le Guide Social : Et en même temps, le métier d’assistant social est déclaré officiellement en pénurie à Bruxelles...
Sébastien Lepoivre : Selon les études d’impact effectuées par la fédération bruxelloise, on estime que sur une année pleine, il faudra à peu près 300 à 350 assistants sociaux de plus à Bruxelles, rien que pour les CPAS. On sait qu’environ 300 assistants sociaux sont diplômés chaque année à Bruxelles, donc déjà, on peut dire qu’il va y avoir un gros problème de personnel et que ça ira crescendo. Donc on part vraiment perdants, et tout ça, c’est sans compter le travail administratif et financier derrière. Car il faut savoir qu’une heure de travail social donne lieu à 2 à 3 heures de travail administratif et financier, qui doivent être prestées par d’autres fonctions qu’il faut également renforcer, ce que nous n’avons pas pu faire, ayant dû parer au plus urgent, en l’absence des moyens anticipatifs annoncés.
« Des travailleurs sociaux en perte de repères et de sens et qui ne trouvent plus d’écho à leur vocation initiale »
Le Guide Social : Concrètement, quelles sont les retombées sur vos équipes ?
Sébastien Lepoivre : Elles sont épuisées par des règles qui changent quasiment tous les 15 jours ou tous les mois. Au lieu d’avoir maximum 120 dossiers par agent, ce qui est une « norme » généralement tacite pour les CPAS urbains, certains assistants sociaux ont, à l’heure actuelle, 300 à 350 dossiers à suivre.
Là, on arrive dans quelque chose d’indigne, tant pour les travailleurs que pour les bénéficiaires. Et donc ce qu’ils disent, c’est qu’ils en ont marre. La pression est telle que, quand on engage cinq personnes, on en perd cinq. On est vraiment face à des personnes qui sont en perte de repères et de sens et qui ne trouvent plus d’écho à leur vocation initiale.
Il y a les absences de longue durée, les maladies et les départs naturels qu’on peine déjà à compenser, alors évidemment, augmenter le nombre de travailleurs, qui plus est dans ce contexte de pénurie, c’est quasi impossible.
Le Guide Social : Cette situation risque-t-elle d’accentuer la crise des vocations et les départs du secteur ?
Sébastien Lepoivre : Elle a un réel impact sur le moral de nos collaborateurs. Dernièrement, une assistante sociale m’a présenté sa démission. J’en ai des frissons, car c’était une personne expérimentée, qui en avait vu d’autre, quelqu’un de grande valeur, en place depuis presque 15 ans et qui m’a dit en début d’année : « Président, c’est la goutte d’eau. C’est la réforme de trop. J’ai affronté avec vous et avec l’équipe ici le Covid, ce qui a été quand même un moment tout à fait hors norme, mais on était en mode survie, on a réagi comme on a pu et on a traversé ça en laissant des plumes, mais on a traversé ça. Ensuite il y a eu la crise énergétique, les différentes crises migratoires qui génèrent aussi des accueils tout à fait particuliers, des adaptations etc. La réforme ici, les réformes finalement, c’est vraiment la goutte d’eau, je ne peux plus. » Et elle m’a présenté sa démission peu après.
Ils se rendent compte qu’on ne fait plus un travail social, qui nécessite du temps, de la confiance et de la cohérence. Ici on est plus à ça, on ouvre des droits, on regarde si on rentre dans des cases. Ce n’est pas ça un travail social de qualité, ce n’est pas le travail que l’on demande à nos assistants sociaux et pourtant on est confronté à une pression telle que c’est à ça qu’on arrive.
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« Et maintenant, les CPAS feront la magie que les autres n’ont pas réussi à faire ? »
Le Guide Social : Au final, quelles conséquences cette réforme risque-t-elle d’avoir pour les personnes que vous accompagnez ?
Sébastien Lepoivre : On l’a évoqué devant le ministre, il y a eu des études universitaires, des analyses d’économistes qui ont prouvé que pour que cela fonctionne, une réforme de cette taille et de cette ampleur, il faut du temps et des moyens anticipatifs pour pouvoir engager et former. Ce que nous n’avons pas eu. Et enfin, et ça on le dit pas assez, il faut des entreprises qui jouent le jeu, avec notamment des emplois adaptés au profil des gens qu’on exclut.
Cette réforme est historique, c’est vraiment la réforme du siècle pour les CPAS, mais pas uniquement. C’est la réforme du siècle pour l’ensemble du tissu social. On a ici les personnes qui sont les plus éloignées de l’emploi, les plus en fracture : fracture sociétale, fracture numérique, fracture en termes de santé, et on ne les a pas activées pendant des années. Et maintenant, les CPAS feront la magie que les autres n’ont pas réussi à faire. Mais c’est honteux. Intellectuellement, socialement, c’est honteux. On veut bien porter notre charge, jouer le jeu, même si on le fait avec difficulté et qu’on n’a pas toujours bonne presse, on est des bureaux d’innovation sociale et on compense aussi beaucoup pour les autres organismes.
Le Guide Social : Le gouvernement présente cette réforme comme un levier d’activation. Pensez-vous qu’elle atteindra ses objectifs ?
Sébastien Lepoivre : Cette réforme fait de nous, non pas le dernier filet de sécurité, mais l’unique filet de sécurité sociale. Est-ce que le législateur au sens large agit pour lutter contre les pauvretés avec une réforme pareille, la réponse est non. On déplace le problème, mais on ne va pas régler fondamentalement les problèmes de pauvreté, bien au contraire.
Nos collaborateurs ont envie que ça fonctionne et que les gens retrouvent une stabilité, puissent se former, rebondir et sortir de l’aide sociale. Le problème c’est que tout est dérégulé et que les flux qu’on nous envoie ne vont pas permettre de compenser les quelques sorties positives que l’on aura. Evidemment, il ne faut pas se résigner non plus. Les CPAS sont des organes formidables, des administrations d’innovation sociale où on sauve des vies au quotidien et ce ne sont pas juste des mots. Moi je le vis dans les aides en urgence et dans les aides santé que l’on octroie presque au quotidien, il y a des petits et des grands miracles au quotidien.
Propos recueillis par MF - travailleuse sociale
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