Scandales en crèches et maisons de repos : travailler sous le poids du soupçon
Quand un scandale éclate dans une crèche ou une maison de repos, il ne reste jamais confiné à l’institution concernée. C’est tout le secteur qui est ébranlé. Un soupçon diffus s’installe alors, pesant sur l’ensemble des professionnels, bien au-delà des cas concernés. Pour comprendre ce que cela change concrètement, nous avons rencontré des travailleuses et travailleurs de terrain. Ils racontent un quotidien transformé, entre défiance accrue, tensions avec les familles et engagement intact.
Certains métiers sont socialement indispensables et pourtant fragiles dans leur réputation. Crèches, maisons de repos, protection de l’enfance, santé mentale sous contrainte : tous travaillent au contact direct de personnes vulnérables. Et dans ces secteurs, quand une affaire éclate, elle ne reste jamais confinée à l’institution concernée. Elle se répand et colle à la peau.
L’ouverture récente du procès lié à la crèche de l’ULB en est une illustration parmi d’autres : deux personnes y sont jugées pour des faits présumés d’agressions sexuelles sur des enfants accueillis entre 2020 et 2022. D’autres épisodes ont nourri cette défiance au fil des années : décès d’enfants en crèche, enquêtes journalistiques sur les conditions de vie dénoncées dans certaines maisons de repos, controverses autour d’institutions psychiatriques. Autant d’événements qui ravivent le débat public et laissent, à chaque fois, une empreinte.
Une marque, sur ces femmes et ces hommes, qui ont choisi ces métiers pour prendre soin des autres. Et lorsque de tels faits surgissent quelque part, c’est parfois leur propre intégrité qui se retrouve soudainement mise en cause. Mais sur le terrain, pourtant, le travail continue : ils soignent, ils accueillent, ils accompagnent sous un regard qui, lui, a changé.
Lire aussi : Scandale Orpea France : l’arbre qui cache la forêt...
Quand une affaire éclate : « On sait que cela va retomber sur tout le monde »
Dans les équipes, ces affaires suscitent d’abord une réaction profondément humaine, avant même toute analyse professionnelle. Une forme de sidération face à des faits difficiles à concevoir. « Quand on entend ce genre d’histoires, on pense d’abord aux personnes concernées, aux résidents », confie Stéphane, directeur et kinésithérapeute à la maison de repos Paloke. « Et la première question qui vient ensuite, c’est : comment cela a-t-il pu arriver ? »
Très vite, les discussions s’engagent au sein des équipes. « On en parle entre nous », raconte Ikram, aide-soignante de formation aujourd’hui responsable administrative dans l’établissement. « Quand une histoire comme ça sort, cela nous touche forcément. Et puis on se dit aussi que ça va encore retomber sur tout le monde. »
Car après la stupeur surgit souvent un autre sentiment : celui d’être collectivement renvoyé à des faits qui ne correspondent pas à la réalité quotidienne du travail. « Bien sûr que ces faits existent », reconnaît Stéphane. « Mais cela reste une minorité d’établissements. Pourtant, quand une affaire éclate, c’est tout le secteur qui est éclaboussé. On se retrouve associés à quelque chose qui ne correspond pas à notre pratique quotidienne. Alors que moi je ne me sens même pas concerné. »
Crèches : quand l’émotion laisse place à la vigilance
Dans les crèches, la réaction est tout aussi immédiate. « Moi, la première chose à laquelle je pense, ce sont les enfants », explique Valérie (nom d’emprunt), directrice d’une crèche communale. « Il y a d’abord une forme d’horreur, et aussi beaucoup d’incompréhension. Je me demande comment des choses pareilles peuvent se produire. Comment peut-on encore faire du mal comme ça à des enfants ? »
Très vite, ajoute-t-elle, la réflexion se tourne vers le fonctionnement interne de sa structure. « Je pense immédiatement à ma propre crèche, à tout ce qui est mis en place. Et je sais que chez nous, ce n’est pas possible : il y a des protocoles, des contrôles, plusieurs personnes présentes en permanence. »
Pour elle, comme pour d’autres professionnels du secteur, la difficulté tient aussi aux amalgames qui peuvent s’installer rapidement. « Ce qui est difficile, c’est que l’amalgame arrive très vite », poursuit-elle. « On sait que cela va forcément rejaillir sur tout le secteur, alors que la majorité des professionnels font leur travail correctement. » Dans les équipes, ces moments suscitent à la fois solidarité et questionnement. Car si les professionnels rejettent les généralisations, ils savent aussi que certaines situations obligent le secteur à se remettre en question.
Reconnaître les failles sans accepter l’amalgame
Derrière ces réactions apparaissent des réalités que les professionnels connaissent bien et qu’ils ne cherchent pas à éviter. Dans les crèches, par exemple, la question du personnel peut être particulièrement sensible. Lorsqu’un problème apparaît avec un collaborateur, la marge de manœuvre des directrices n’est pas toujours entière. « Parfois, pour nous, la limite est dépassée », raconte Valérie. « Mais la décision ne nous appartient pas toujours. Le dossier passe au collège des bourgmestre et échevins, et il arrive qu’on décide de laisser encore une chance à la personne. Nous, peut-être qu’on ne l’aurait pas fait. »
Elle ne cache pas son inconfort face à ces situations. « Moi, je suis très intolérante à l’erreur quand il s’agit des enfants. Mais tout le monde n’a pas forcément la même notion de ce qui est grave ou pas. » Ce décalage-là, dit-elle, peut suffire à entrouvrir une porte. « Heureusement, chez nous il n’y a jamais eu de drame. Mais ce sont parfois ces petites choses qu’on juge pas si graves sur le moment, qui peuvent ouvrir la porte à des problèmes plus tard. »
À ces différences internes s’ajoutent des contraintes structurelles que le secteur connaît depuis longtemps : pénurie de personnel, formation de base parfois lacunaire, pressions budgétaires. Sur ce point, Valérie est catégorique. Accueillir les enfants des autres, c’est porter une responsabilité que rien ne devrait prendre à la légère. « Travailler dans la petite enfance, ça doit être une vocation. C’est quasi impossible autrement. » Ce qu’elle observe à la sortie des écoles l’inquiète pourtant : des lacunes persistantes sur la posture, le geste, la reconnaissance de l’enfant comme sujet. Elle pointe aussi une réalité qu’on évoque peu, ces filières qui accueillent parfois des élèves par défaut. « Il y a des gens qui se mettent dans cette filière parce que les études étaient trop difficiles ailleurs. Pas parce que c’est un choix. »
Le résultat, sur le terrain, se voit. « L’année passée, j’ai engagé quelqu’un qui, au test, avait été très très bien. Mais sur le terrain, ça n’a pas suivi et la personne a été rapidement écartée. » Même avec le meilleur processus de sélection, l’erreur de casting reste possible. Et quand elle se produit dans le secteur public, la séparation n’est pas toujours simple. Parfois, des personnes qui n’ont rien à faire là, sans faits de violences, restent en poste pour cette seule raison : ça coûterait trop cher de les licencier. « Tant qu’il n’y a rien de grave, on reste comme ça. Pour moi, c’est inentendable. »
Entre vigilance au recrutement et confiance dans les équipes
C’est aussi pour éviter ce type de situation qu’elle se montre particulièrement vigilante dès le recrutement. Une fois celui-ci validé par la commune, Valérie tient malgré tout à observer elle-même la personne sur le terrain pendant environ trois heures. Un laps de temps court, reconnaît-elle, mais qu’elle utilise pour tout passer au crible. « Est-ce qu’elle se met à la hauteur de l’enfant ? Est-ce qu’elle cherche à connaître les prénoms ? Quand elle fait un geste, est-ce qu’elle prévient l’enfant qu’elle va le faire ? Si elles n’ont pas cette base-là, pour moi c’est non. » Pas de négociation possible. Parce que derrière chaque recrutement, il y a des enfants qui ne peuvent pas encore dire ce qu’il leur arrive et des parents qui ont fait confiance.
Cette exigence, Valérie la pose d’autant plus clairement qu’elle sait ce qu’une bonne équipe peut produire. « Ici, j’ai la chance d’avoir des filles formidables qui construisent vraiment des choses vers l’enfant », dit-elle. « Et ça se ressent très fort. » Ce n’est pas de la complaisance, c’est le fruit d’un travail quotidien, de réunions pédagogiques, d’une culture d’équipe construite dans la durée. La rigueur sur le recrutement est précisément ce qui permet à cette confiance d’exister.
Du côté des maisons de repos, la posture est différente. Stéphane ne se reconnaît pas dans la figure du directeur aux aguets, contraint de surveiller ses propres équipes à la suite des scandales des homes. Sa confiance en ses collaborateurs est franche, et il l’assume. « On était déjà audités en interne sur différents aspects, notamment au niveau de la qualité. On l’a été autant avant qu’après. On n’a pas changé nos procédures, notre manière de fonctionner. » Les défaillances d’autres groupes, aussi médiatisées soient-elles, n’ont pas modifié son regard sur ce qui se passe dans ses murs. Au cours de ses dix ans de direction, il dit n’avoir été confronté qu’une seule fois à une situation grave impliquant un collaborateur. « Un résident avec un œil au beurre noir. La décision a été immédiate, la personne est partie le jour même, sans discussion. » Il marque une pause. « C’était une fois en dix ans. Donc non, je ne vais pas me créer des problèmes qui ne sont pas les miens à cause des défaillances des autres. »
Des procédures renforcées au fil des années
Si ces affaires n’ont pas bouleversé l’organisation de certains établissements, elles ont néanmoins contribué à renforcer l’attention portée aux dispositifs de contrôle déjà en place. Dans certaines maisons de repos, la présence de caméras et les obligations de traçabilité existaient depuis longtemps. Mais dans un contexte où chaque incident peut rapidement être interprété à la lumière de scandales passés, ces mécanismes sont appliqués avec encore plus de rigueur. « Tout doit pouvoir être expliqué », résume Stéphane. Cette vigilance n’a pas fondamentalement transformé le travail, mais elle ajoute une dimension administrative plus lourde au quotidien.
Dans les crèches aussi, les procédures se sont progressivement durcies : contrôle strict des entrées et sorties, règles de sécurité renforcées, vérifications régulières, environ toutes les dix minutes, durant les siestes pour éviter la mort subite du nourrisson. Des dispositifs pensés pour protéger les enfants et sécuriser les pratiques. Mais au-delà des procédures, c’est surtout dans la relation avec les familles que cette vigilance se fait désormais sentir.
Quand le soupçon fragilise la confiance avec les familles
Confier son enfant, son parent, c’est un acte de confiance absolu. Et lorsque cette confiance vacille, c’est toute la relation entre les familles et les équipes qui peut se tendre.
Dans les crèches, Valérie observe une évolution qu’elle n’aurait pas imaginée il y a dix ans. Des parents photographient leur enfant le matin en le déposant, puis le soir en venant le chercher, pour vérifier qu’aucune marque n’est apparue dans la journée. D’autres se retrouvent dans des groupes de discussion entre familles, s’échangent des photos, commentent, comparent. « Forcément, ça fait monter la tension », dit-elle. « On se monte la tête. C’est inévitable. » Ce climat peut dégénérer rapidement. Elle se souvient d’un père convaincu que sa fille était revenue blessée de la crèche. « Sur la photo, on ne voyait rien. Vraiment rien. Je lui ai dit, mais je ne vois rien. Il m’a répondu que c’était à cause de la lumière. » La conversation a basculé. « C’est malsain, cette suspicion permanente. »
Ces tensions ont des conséquences directes sur les équipes. Certaines puéricultrices sont désormais terrorisées à l’idée d’annoncer à un parent qu’un enfant en a mordu un autre, un fait pourtant banal dans toute collectivité de jeunes enfants. Il arrive même que certains parents glissent une remarque en déposant leur enfant le matin, devant les équipes : « J’espère qu’il ne va pas revenir maltraité. »
« Certaines familles demandaient simplement de quel groupe on faisait partie. »
Valérie a elle-même reçu des mails d’une violence qu’elle n’attendait pas. « Il y a eu une histoire de morsure. Le mail était tellement violent que je n’arrivais plus à faire la part des choses entre moi en tant que Valérie et ma fonction de directrice. » Un niveau de tension qu’elle dit n’avoir jamais connu en vingt ans de métier. Pour elle, ce phénomène dit quelque chose de plus large. « Les parents sont sous une pression énorme. Il faut qu’ils soient performants partout. Et quand leur enfant revient avec une griffure, on devient parfois le défouloir de toutes ces frustrations accumulées. » Elle sait ce que ça produit sur ses équipes et sur elle. Elle pense à une jeune collaboratrice, formidable avec les enfants, qui part parfois s’isoler quelques minutes après une remarque blessante d’un parent. « Ce n’est pas juste », dit-elle simplement.
Du côté des maisons de repos, la dynamique est différente. Ce qui domine chez les familles qui confient un parent à Paloke, explique Stéphane, ce n’est pas la suspicion de maltraitance. C’est la culpabilité. « Ils s’en veulent. Ils se disent qu’ils abandonnent leur parent. C’est ça qui occupe toute la place. » La question de la maltraitance, elle, affleure autrement de manière indirecte. « Certaines familles demandaient simplement de quel groupe on faisait partie. » Une façon de vérifier, sans le dire franchement, si l’établissement pouvait être concerné par ce qu’elles avaient entendu aux informations. Face à ça, le directeur a fait un choix : « On a appris à être beaucoup plus proactifs dans la communication. Ne pas attendre qu’on nous demande l’information la donner spontanément. Sur l’état de santé d’un résident, sur les projets qu’on met en place, sur notre établissement, toujours plus de transparence. » Pas pour se défendre mais pour que le doute n’ait pas le temps de s’installer.
Lire aussi : Pénurie de travailleurs dans la petite enfance : quelles causes et solutions ?
Continuer à exercer malgré tout
Pour les professionnels rencontrés, il ne s’agit pas de nier les dérives lorsqu’elles existent. Tous reconnaissent que certaines situations graves ont bien eu lieu et qu’elles doivent être traitées avec la plus grande fermeté. Mais ce qu’ils pointent, c’est l’asymétrie. Les drames font la une pendant des semaines. Le travail ordinaire, lui, reste largement invisible : les ajustements quotidiens, la patience, le lien tissé avec un enfant, ou la présence régulière auprès d’un résident qui n’a plus de famille pour lui rendre visite.
Ce décalage finit par peser. « Ce qui me peine parfois le plus, ce n’est pas la charge de travail, ou ce qui peut être dit sur nous », confie Ikram. « C’est le manque de reconnaissance. »
Pourtant, aucun d’eux ne parle de son métier comme d’un fardeau. Ikram le dit simplement : elle en est fière. Stéphane rappelle que s’il est encore là après dix ans, c’est qu’il y croit toujours. Et pour Valérie, accompagner les enfants n’a jamais été un emploi parmi d’autres, mais le fil conducteur d’une vie.
Difficile ou pas, confiance à regagner ou pas, ces femmes et ces hommes exercent des métiers sous-payés, sous-reconnus, soumis à des exigences croissantes. Et malgré tout, le lendemain, ils retournent auprès de ceux dont ils prennent soin au quotidien. Non pas malgré tout, mais pour tout.
Une enquête de Sara Abdennouri
Ajouter un commentaire à l'article