Les travailleurs de rue ne sont pas des agents de sécurité

Les travailleurs de rue ne sont pas des agents de sécurité

Les travailleurs de rue (surtout ceux qui travaillent avec les 15-25 ans) sont souvent vus comme des agents de sécurisation qu’on appelle avant la police quand des « jeunes » posent problèmes. L’idée à germé d’officialiser cette vision.

Lorsque je travaillais comme éducateur de rue pour un contrat de prévention, un élu a été tenté de créer un service de prévention qui irait à la rencontre des jeunes « dans les halls, les parcs et là où ça pose problème ». Ces éducateurs seraient aussi formés aux techniques d’intervention et auraient une formation Tobback (formation de gardiennage et d’agent de sécurité). L’idée étant que si la discussion n’aboutit pas à l’évacuation des lieux, les travailleurs seraient en mesure d’intervenir directement (contrôles, amendes, recours à la force en cas d’agression). Le risque d’un tel service est de créer un climat de tension qui ne peut que déboucher sur des incidents. De plus c’est à nouveau considérer la prévention comme une mission de maintien de l’ordre.

Confusion des rôles

La première erreur c’est d’induire une confusion des rôles. Les travailleurs de rue œuvrent dans l’intérêt de l’ensemble de la société. Selon les services ou les ASBL, ces professionnels peuvent avoir un public cible particulier. Ils ne sont pas là pour atténuer les prétendues nuisances qu’amènent certains citoyens. Ils n’ont pas non plus pour but de faciliter le travail de la police, de régler les problématiques sociales (qui sont de la responsabilité des politiques) ou de taire les révoltes qui naissent de l’injustice et des inégalités.

Déresponsabilisation

Un tel service omettrait de renvoyer habitants et intervenants à une série de leurs responsabilités. Celles du politique qui se rend compte que l’action policière n’est pas la bonne réponse et qui tente de botter en touche. Celles de l’ensemble des citoyens qui jouent un rôle (quel qu’il soit) dans les conflits et le sentiment d’insécurité. Celles des propriétaires/gestionnaires des bâtiments/parcs qui ne veulent pas investir dans des projets de prévention ou des systèmes de sécurité. La déresponsabilisation est peut-être la plus grande faiblesse de ce projet. Il pourrait même déresponsabiliser les travailleurs d’un point de vue éthique car ces derniers n’auraient plus à se poser de questions. Si le dialogue ne prend pas, le recours à la force est légitimé.

Tensions supplémentaires

Envisager les services de prévention comme des services de maintien de l’ordre est une grave erreur. Leur donner des outils de répression (formation à l’intervention physique, matériel de sécurité, droits à l’interpellation ou au contrôle, etc.) en est une plus grande encore. Dès lors que ces travailleurs useront de la force, des tensions s’installeront et grandiront jusqu’à ce qu’un incident éclate. Si l’idée est de sécuriser les halls/parcs/etc., c’est soit pour répondre à des incidents réels, soit qu’il y a un sentiment d’insécurité. Dans ce dernier cas, le travail est aussi à faire avec ceux qui se sentent en péril et il s’agit d’un travail d’expression et de rencontre.

Mise en danger

Si les travailleurs ne sont pas équipés et formés correctement, leur demander d’accomplir une mission de sécurisation est une mise en danger pure et simple. La prise de risque est réelle d’autant que le postulat de base est de pouvoir répondre par la force à ceux qui refusent le dialogue. Tout agent de sécurité qui se respecte sait que son métier peut être dangereux et que le recours à la force doit être évité autant que possible. Néanmoins, ce dernier est légitime dans son rôle, il a un cadre d’action très strict. Les travailleurs de rue œuvrent dans l’espace public, leur légitimité n’est pas évidente en tant qu’intervenants sociaux et elle est inexistante en tant qu’agent de sécurité.

Clivages entre habitants

Un autre effet pervers d’une telle logique c’est de classifier les habitants entre les gentils et les méchants. Les bons habitants ne font pas de bruit, ils respectent la loi et ne font pas de vagues. Ils sont donc légitimes pour se plaindre et toute interpellation ou remise en question est vécue comme une injustice. Les mauvais sont souvent « jeunes », ne respectent pas la loi, sont agressifs et vulgaires. Sont-ils vraiment des habitants ? Au milieu le travailleur se transforme souvent en juge ou en arbitre, se coupant par la même d’une partie de la population selon le camp choisi.

Perceval Carteron, éducateur

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