Coronavirus : témoigner pour ces soignants morts au front...

Coronavirus: témoigner pour ces soignants morts au front...

Carmen, infirmière aux Cliniques universitaires Saint-Luc à Bruxelles, est décédée en avril 2020 à la suite du Covid-19. Filice Tuz, infirmière en chef remplaçante qui s’est occupée de l’unité de la soignante au moment où la tragédie est arrivée, a accepté de nous raconter ce moment d’une grande intensité. Voici son témoignage précieux.

Les syndicats, depuis des semaines, essayent d’obtenir les chiffres exacts concernant le nombre de travailleurs des soins de santé décédés à la suite du coronavirus. En effet, si le chiffre des soignants infectés par le coronavirus est connu grâce à une étude conduite conjointement par Sciensano et l’Institut de médecine tropicale d’Anvers, le nombre de soignants emportés par la maladie reste encore bien opaque.

« Syndicalement, il est clair que l’on cherche également à avoir ces chiffres, car cela permettrait de mettre en avant la pénibilité des métiers des soins de santé », déclare Evelyne Magerat, secrétaire permanente CNE dans les soins de santé. Mais les chiffres, bien que parlant, ne peuvent pas traduire la réalité brutale des faits. Pour en comprendre, ne serait-ce qu’un pourcentage, ce témoignage de Filice Tuz est incontestablement précieux.

Propulsée dans une unité inconnue

« Je fais le métier d’infirmière depuis 18 ans, et cela fait un an et demi que je suis infirmière cheffe dans une unité d’orthopédie. Avec la crise, mon service a fermé du jour au lendemain, car nous sommes passés en plan d’urgence hospitalier. Mon équipe fut donc dispersée dans d’autres structures pour aider. On a alors été séparé durant cette période très dure. Nous avons vraiment un lien humain, je m’attache à connaître les gens avec qui je travaille et donc, ne pas m’occuper d’eux pendant des mois rendaient l’angoisse du moment encore plus troublante. »

Maintenir un service décimé

« Dans l’unité de gériatrie, lorsque je suis arrivée, trois quarts de l’équipe étaient en arrêt maladie pour cause de covid. La cheffe de l’équipe était elle aussi en arrêt maladie, c’est donc pour cela que je suis arrivé dans ce service. J’ai fait de mon mieux pour que celui-ci roule. On a eu une très belle solidarité des autres unités. J’ai donc connu Carmen durant la première semaine où je suis arrivée dans l’unité. C’était une femme très sage, très gentille. Elle avait réellement cette vocation dans le sang. Le vendredi, vers 18 heures, je n’avais pas terminé mon travail et je vois Carmen qui semblait être très fatiguée. Je lui ai alors dis de faire un test et surtout de se reposer. Elle m’a répondu qu’elle allait bien et que de toute façon elle ne voulait pas laisser le service et mettre encore plus l’équipe dans le rush en ne venant pas. Elle a alors travaillé le samedi et le dimanche puis elle s’est effondrée. Elle s’est retrouvée aux urgences avec une fièvre de 39.6 et en deux semaines elle est décédée. C’est réellement terrible. L’équipe, qui est formidable, a subi une réelle grande perte. »

Apporter l’aide nécessaire

« J’ai dû jouer très rapidement la cheffe d’équipe pour le coup. Ils avaient réellement besoin de moi, je n’ai donc pas pensé à la peur ou à l’angoisse. Je devais être là pour eux et rester solide. Carmen est décédée un lundi, et le mardi, j’ai croisé la psychologue qui m’a dit qu’une réunion était prévue mercredi. Mais il fallait très rapidement un soutien psychologique, on a donc organisé avec la psychologue une le mardi. Il fallait que tout le monde parle très rapidement et se libère. Il y avait de la tristesse, une profonde colère, et une fatalité, qui fallait absolument évacuer. A ce moment-là, l’équipe était pratiquement complète, la cheffe d’équipe que je remplaçais été revenue. Ce moment de réunion était très pesant et lourd et au début, personne ne voulait prendre la parole. J’ai donc commencé à raconter ma rencontre avec Carmen, la découverte d’une très belle personne tant sur le plan professionnel que sur le plan humain. Les autres membres de l’équipe ont alors parlé à leur tour. On a ensuite organisé une cagnotte pour Carmen. La direction, qui était très choquée, a été discrète tout en étant présente dans ce moment. Il y a eu une très belle cérémonie religieuse. »

Continuer malgré la réalité

« Et ensuite ? Il a fallu continuer malgré tout cela. Continuer à se battre. C’était bizarre, je n’avais pas peur pour moi mais très peur pour ma famille. Je ne pouvais plus faire comme si de rien était, comme si ce virus ne pouvait pas me toucher. Mais il était impensable pour moi de ne pas aller soigner les gens, de ne pas me rendre au travail malgré l’angoisse. Comme la plupart de mes collèges, je fais ça car j’aime ce métier, je dois soigner, je dois y aller, je suis faite pour ça. Je voudrais réellement qu’on se rende compte, que dans les métiers de soins de la santé, on n’est pas là pour aller à la mort et pourtant c’est ce qu’on a vécu. Mon rapport aujourd’hui à mon travail est malgré tout resté le même. Du respect, de l’entraide, l’amour du travail et de son équipe. J’aimerais vraiment que la reconnaissance du métier soit présente, arrêter de nous minimiser. Je ne sais pas si l’opinion publique en est réellement conscience, je pense que les politiques sont obligés aujourd’hui d’ouvrir les yeux sur notre secteur. Carmen, comme d’autres collèges morts durant cette crise, laisse sa famille. Elle laisse un enfant de 15 ans et une fille plus grande derrière elle. »

Propos recueillis par B.T.



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