Maison de repos : "Si l’épidémie revient, ce sera la catastrophe"

Maison de repos:

Sept morts sur dix du Covid-19 sont des résidents de maisons de repos, soit 6.183 personnes. Début avril, le gouvernement fédéral a mis à disposition l’armée Belge pour venir aider dans les maisons de repos. Situation ubuesque si la gravité de l’instant n’avait pas été aussi préoccupante. L’hécatombe est plus importante que celle prévue par les autorités, et la situation qui en découle est tout aussi catastrophique. 700 à 1.000 emplois dans le secteur sont menacés.

« Si l’épidémie revient ça sera encore une catastrophe », prévient Wojciech Kacprzycki, secrétaire permanent à la CNE pour les maisons de repos de Bruxelles.

Wojciech Kacprzycki ne dit pas cette phrase de manière anodine ou volontairement provocatrice. Le délégué permanent à la CNE est très inquiet de la suite pour les maisons de repos, et pas seulement à cause d’une deuxième vague possible dans les semaines ou les mois à venir. Il est aussi particulièrement inquiet pour la crise financière et sociale qui arrive pour les professionnels du secteur. Une crise structurelle relevant du facteur financier plus que factuel.

Après la crise sanitaire, la crise financière

« Cinq membres du personnel d’une maison de repos jettoise, viennent d’être licenciés. Ils travaillaient à la résidence d’Archambeau. Le motif invoqué par la direction est l’organisation du travail. C’est une conséquence directe et froide de la crise sanitaire et de l’hécatombe de décès des personnes âgées. La résidence a été gravement touchée avec 17 décès », déclare Wojciech Kacprzycki.

La maison de repos jettoise n’est pas un cas isolé ou unique, elle est la cristallisation de la situation des maisons de soins et de repos. A Bruxelles par exemple, dans la majorité des établissements, les lits ne sont occupés qu’à 70%. Selon le secrétaire permanent de la CNE, 700 à 1000 emplois dans le secteur sont ainsi menacés en Wallonie et à Bruxelles.

« La crise dans les maisons de repos et de soins n’est pas anodine. Outre le fait que les personnes âgées soient beaucoup plus vulnérables, il y a aussi des questions de moyens et des questions structurelles. À la suite de la régionalisation des compétences des maisons de repos, il y a un grand cafouillage qui n’a pas permis de gérer de manière saine la crise. Il n’y a pas eu de test, les informations envoyées par les autorités étaient contradictoires. On a eu une circulaire dans les maisons de repos de Bruxelles, celle-ci était obsolète et antinomique. On a signalé au ministre de retirer des phrases risquées de la circulaire, mais ils ne l’ont pas fait », estime Wojciech Kacprzycki.

Si la crise sanitaire est un facteur aggravant de la trésorerie et du mauvais état du secteur, il n’est pas pour autant le seul. Durant ces trois derniers mois, les entrées en institutions se sont arrêtées. Le taux d’occupation des lits aurait chuté de près de 10%, ce qui pourrait expliquer le manque de trésorerie et une occupation des lits de 30%. Mais un autre aspect bien plus préoccupant pour Wojciech Kacprzycki est à l’origine de ces déficits budgétaires. Le secteur, notamment dans la région de Bruxelles, est dominé par les multinationales qui s’adonnent à une économie bien singulière, celle de l’or gris.

La silver-économie pour comprendre la gestion de la crise

« La silver économie ? C’est l’incompétence et la dispersion des compétences à la fois. Qui fait réellement quoi ? Durant la crise, on a eu la question de l’oxygène qui manquait en masse comme la morphine. C’est une gestion de bas de gamme, ils veulent combattre le feu en pyjama », déplore Wojciech Kacprzycki.

Beaucoup de maisons de repos et de soins de Belgique, et plus particulièrement à Bruxelles, connaissent des difficultés de trésorerie ou sont menacées de faillite. Une aide est débloquée pour tenter d’y faire face. Par exemple, à Bruxelles, il y a un forfait de 250 euros par lit. Cette aide a pour but de combler les dépenses engendrées avec les mesures sanitaires ( masques, gants, vitres plexiglas). Le gouvernement fédéral étudie également plusieurs mesures fiscales pour tenter de répondre au secteur, et plus particulièrement aux directions. Wojciech Kacprzycki souhaite rappeler que le problème vient également de ces mêmes directions et que la crise était bien antérieure à celle du Covid-19. La surcapacité d’accueil, la fragilité du secteur ainsi que le manque de moyens alloués ne viennent pas d’apparaître.

Les multinationales spécialisées dans l’hébergement et le soin des personnes âgées, ont capté le marché depuis plusieurs années. Selon les derniers chiffres, 60% des maisons de repos sont aujourd’hui gérées par des entreprises commerciales qui sont souvent des groupes internationaux contre 22% par le secteur public et 17% par des asbl. Cette captation massive du privé ainsi que l’intérêt des grands groupes pour le secteur venant en aide aux personnes âgées, porte le nom de « Silver-économie ».

« Cela ne doit plus être une norme »

« L’Etat a laissé consciemment et volontairement avancer ce phénomène de marchandisation, car il y a des lobbys derrière, des intérêts financiers et trans-politiques, qui poussent l’Etat à se retirer de certains secteurs. Et tout cela est justifié sur le seul principe néolibéral de faire des économies au budget de l’Etat. Mais là, l’opinion publique se rend bien compte, dans un premier temps, que de réaliser des petites économies sur la santé ne peut plus durer. Mais il se rend aussi compte que laisser la prédation boursière capter les différents secteurs de la santé, comme c’est le cas avec la silver-économie, ne doit plus être une norme », pointe du doigt Wojciech Kacprzycki.

Le groupe Korian, un des groupes le plus importants d’Europe dans le secteur, a envisagé avant de revenir sur ses pas de verser des dividendes à ses actionnaires. Alors que le groupe mettait au chômage temporaire ses travailleurs, Wojciech Kacprzycki indique que la multinationale songeait à verser ou non les dividendes à ses actionnaires.

« On a négocié avec les différents groupes comme Korian. On voulait déposer un préavis de grève, mais finalement un terrain d’entente a été trouvé pour payer la différence entre le chômage et le salaire normal. Mais pour cet été, ça ne va pas être la même chose. Ces groupes, qui cherchent l’investissement, ont des actionnaires qui demandent des comptes. Les groupes sont cotés en Bourse et veulent rester attractifs pour les investisseurs. Il va avoir forcément des économies sur le personnel cet été, du sous-effectif », alerte Wojciech Kacprzycki.

Et de conclure : « Après avoir été applaudi dans la rue et envoyés au front sans masque, le personnel des maisons de repos risque de payer la note une deuxième fois en faisant les frais d’une restructuration du secteur pour satisfaire cette économie. »

B.T.



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