Deuxième journée des blouses blanches : lutter contre le fatalisme

Deuxième journée des blouses blanches: lutter contre le fatalisme

Ce mardi 11 juin avait lieu la deuxième journée d’action des blouses blanches initiée par la CNE. Après une première journée réussie, le personnel hospitalier était bien décidé à poursuivre sa marche pour lutter contre le blues noir des blouses blanches. Reportage à la clinique Sainte-Anne Saint-Rémi, à Anderlecht.

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Mardi dernier, le Guide Social était à la clinique Saint-Luc où nous avions suivi Joseph Tirone, représentant syndical CNE, et ses collègues dans les entrailles de l’hôpital pour rencontrer les différents services et recueillir les impressions du terrain. Pour le deuxième mardi des blouses blanches, le Guide Social s’est rendu à la clinique Sainte-Anne Saint-Rémi, à la rencontre des membres de la cellule syndicale de la clinique.

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Le personnel de santé est au bord du gouffre

Là aussi, l’ambiance est pesante et électrique. Nous retrouvons le même sentiment qu’à la clinique Saint-Luc, la semaine dernière. Cet étrange sentiment d’être dans une gigantesque fourmilière où tout le monde court dans tous les sens dans une organisation chirurgicale et sans le moindre stress apparent.

Evelyne Magerat, permanente à la CNE, vient nous chercher pour nous emmener dans le « local stratégique » comme elle nous dit. On est accueilli chaleureusement avec une tasse de café qu’ils remplissent devant nous avant d’entrer dans le vif du sujet pour vider leurs maux. Le ton se fait plus grave et d’entrée Christophe De Wandelaer, technologue et délégué syndical, nous fait part d’une petite victoire. « On s’attendait à avoir très peu de personnel la première journée et finalement on a eu pas mal de participation : une cinquantaine de personnes est descendue ». Il nous explique alors que le mouvement va monter crescendo et qu’il est convaincu qu’aujourd’hui la vague de protestations va passer un pallier, du moins à la clinique Saint-Anne Saint-Rémi. « On n’a pas eu besoin de pousser trop les gens à participer au mouvement. La casserole était déjà pratiquement pleine et ça depuis des années et le personnel a trouvé le moyen de s’exprimer ».

En effet, plus nous échangeons avec le personnel de la clinique, et avec le personnel hospitalier plus généralement, et plus nous retrouvons cette impression d’être au bord d’une falaise. Que le personnel de santé est au bord du gouffre, un gouffre prêt à les engloutir. Car en plus des problèmes évoqués dans le premier article, il vient se rajouter un sentiment d’impuissance et de fatalisme. Que la profession est laissée à l’abandon et qu’elle se rapproche inévitablement de ce gouffre. Mais pour lutter contre ce blues noir, le personnel de santé a souhaité avoir son jour de parole hebdomadaire dans la même lignée que les actions pour le climat. « On veut faire notre jour aussi pour interpeller les politiques et la société. Comme il y a les jeudis pour le climat nous on veut le mardi blouse blanche ».

Aujourd’hui le personnel de la clinique a été mobilisé dès 9 heures du matin où l’équipe syndicale a fait le tour des services pour effectuer de la médiation sur le mouvement et distribuer les fameux brassards noirs, symboles de la grogne des blouses blanches. « On a mobilisé le personnel dès ce matin et à partir de 13h on est dehors pour se faire entendre. Le mouvement est tellement fort qu’on a fermé le quartier opératoire à partir de 13h. Il y a un seul médecin qui a dit qu’il n’avait pas besoin d’infirmière et que tout le monde pouvait descendre. Ils enchaînent garde sur garde avec peu de personnel et donc là ils font une grosse action. Lorsqu’ils sont de garde ils ont 4 euros brut de l’heure à attendre que le téléphone sonne toute la nuit avec le stress et l’angoisse de ne pas savoir quand le téléphone va sonner car on sait très bien qu’il va sonner » nous déclare Laurence Deval, aide-soignante en équipe mobile.

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La formation comme lésion

« Le gouvernement a sapé au niveau des services de santé c’est une évidence. Là on est au bord d’un gouffre car y a une problématique très importante qui arrive d’ici fin juin. A savoir qu’il n’y aura pas de nouvelle infirmière cette année car les études passent de trois à quatre ans. Le personnel se demande légitimement comment ils vont faire en fait. Déjà qu’on est culpabilisé avec des discours « ta collègue est encore malade donc il faut la remplacer », le personnel se demande comment il va faire face à cette problématique. »

En effet, les études d’infirmière passent de trois à quatre conformément aux exigences européennes. Cependant en cette période de frustration de la profession et du profond malaise qu’elle ressent face à une charge de travail trop conséquente, cette mesure va amplifier la crise en privant, cette année, de l’arrivée de nouvelles infirmières. A cela se rajoute les démissions des « jeunes » dans le secteur hospitalier. En effet, après leur formation, le personnel sur le terrain constate un profond malaise « Avant, c’était au bout de 10 – 15 ans que ce malaise était présent et visible, maintenant on le constate souvent au bout de moins de 5 ans », déplore Evelyne Magerat. « Ils sont frustrés de ne pas pouvoir mettre en pratique ce qu’ils ont étudié et de ne pas pouvoir avoir ce contact avec le patient à cause du stress et de la charge de travail phénoménale. Il y a donc de la démotivation, de la perte de sens de plus en plus tôt et des burn-out. Ces jeunes veulent au bout de deux ans partir et ne veulent pas exercer leur boulot ainsi. Et ça, ça touche toutes les professions de la santé ».

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Toujours plus d’administratif

Nous avons aussi constaté le problème récurrent de la lourdeur administrative qui prend de plus en plus de place dans le travail des infirmières : « On passe plus de temps à encoder, faire de l’administratif qu’avec le patient. On a 5 et 7 minutes pour lui et 20 minutes par jour par personne à encoder. Notre profession de contact et humaine se dégrade par cet esprit de chiffres. On a vraiment une perte de sens. Les dossiers informatisés c’est pour avoir un certain nombre de points et donc du financement par rapport aux points qu’on a. La direction se focalise sur ce système pour avoir des financements mais sur le terrain ce n’est pas la même chose et la cadence n’est pas facile », témoigne une infirmière passant dans le couloir.

Le mouvement souhaite informer, faire de la médiation sur ses conditions de travail tout en envoyant un signal fort à ses responsables politiques mais également aux fédérations patronales « Il y a des reproches adressés au gouvernement c’est sûr, mais y a aussi des critiques envers les fédérations patronales qui restent sourdes ».

Au grès de notre errance dans la clinique, un axiome s’est imposé. Celui de la perte de sens d’une profession à la faveur du rendement. Un rendement qui tue. Attention à ce que « le chien et le flacon » de Baudelaire ne se retrouve pas être le divorce du personnel hospitalier.

B.T.

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