Maisons de repos : la chasse aux bénéfices nuit aux travailleurs

Maisons de repos: la chasse aux bénéfices nuit aux travailleurs

Pénurie de places, tarifs prohibitifs, mal-logement, mauvais traitements, manque de moyens, situations intenables pour les travailleurs. Les maisons de repos en Belgique sont en crise. La privatisation du secteur connaît, en même temps, un boum sans précédent. Quelles sont les conséquences de cette évolution et à qui profite-t-elle ? Quel état des lieux pour les services de santé à destination des personnes Í¢gées en Belgique ? Réponses.

[DOSSIER]
- Silver économie : quand le secteur des aînés se livre à la bourse
- Maisons de repos : comment lutter contre la logique marchande ?

On ne va pas passer par quatre chemins : les hôpitaux ne sont pas les seuls à être le théâtre de problèmes profonds. En effet, la situation est tout aussi alarmante dans les maisons de repos du Royaume. En revanche, les difficultés rencontrées par les aides-soignants, et plus globalement par les professionnels travaillant au contact des aînés, restent une question moins évoquée… Un silence pesant qui dissimule des problèmes profonds. Et pour cause : les travailleurs font face à une libéralisation intense du secteur, engendrant des logiques nouvelles bien éloignées du métier de base.

Le jeu des ricochets de la santé

L’effet papillon ne s’est jamais aussi bien appliqué. Notre système de santé se disloque face aux mesures d’urgence prises pour « sauver les finances » d’un secteur de santé qui est d’ores et déjà gangrené. Plus que de simples mesures, elles sont symptomatiques de la vision et de la volonté des pouvoirs publics et des politiques. Les acteurs de la santé sont un système global où les problèmes se répercutent les uns aux autres. En exemple de cette logique, la réduction de la durée des séjours dans les hôpitaux a eu pour conséquence d’envoyer de nombreux malades dans les maisons de repos et de soins. Un effet domino qui engendre de nombreuses problématiques comme le fait pour les employés de maison de repos de traiter des patients atteints de pathologie psychologique, chose pour laquelle ils ne sont pas formés.

« Les grands groupes nomment un « directeur officiel » mais dans les faits, celui-ci n’a absolument rien à dire, il dépend d’une direction centrale basée à Bruxelles au mieux, mais elle est souvent à l’étranger. Ce qui a pour conséquence une uniformisation des processus et des décisions prises à l’emporte-pièce », dénonce un militant à la CNE.

De plus, le discours autour de la silver économie est interpellant. Il n’y a qu’à regarder au début des années 2010 comment ce marché était surnommé par les entreprises privées mais aussi par les pouvoirs publics. « Poule aux œufs d’or « , « gisement d’emplois et d’affaires », « gigantesque marché et énorme opportunité en Europe » : voilà certains des qualificatifs exprimés pour parler du secteur de santé des seniors. Ses travailleurs seraient-ils des capitaux servant à construire ce nouvel Eldorado ? Comment légitimer que l’accès à la plupart des structures privées coûtent plus de 1.700 euros aux résidents, alors qu’en même temps les travailleurs sont soumis à une rigidité économie impactant la qualité des soins ainsi que celui du service ?

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Le marché au centre et non les travailleurs et usagés

« Le phénomène de l’or gris, ou en terme économique la « silver economie », vient d’une vision marchande de la société. De fait, on considère la catégorie des pensionnés et des personnes âgées comme une catégorie apparentée d’hommes et de femmes pour lequel un marché spécifique doit être créé afin de répondre à leurs besoins de consommateurs. C’est ainsi qu’on peut observer toutes les adaptations sur le marché, notamment dans la publicité afin d’attirer le consommateur « gris » à venir dans son entreprise. L’évolution de la pyramide des âges en Belgique, comme dans d’autres pays d’Europe, fait qu’aujourd’hui nous sommes dans une phase qu’on nomme communément le « papy-boom », cette catégorie de consommateurs grossit d’année en année et donc représente une part de marché de plus en plus importante dans la consommation de biens et de services », pointe Fabien Boucquéau, secrétaire permanent Non-Marchand BW à la CNE. Et de rajouter : « Une des conséquences néfastes de cette évolution sociétale, et de l’appât du gain qu’elle représente pour les entreprises qui cherchent avant tout à créer des bénéfices, est l’arrivée dans des secteurs comme le non-marchand de structures commerciales. Leurs actionnaires n’ont qu’un seul objectif : générer des bénéfices qui doivent augmenter d’année en année. »

En juillet 2017, l’asbl Enéo, mouvement social des aînés, s’est intéressée à ce sujet. Dans son rapport, elle fait un constat simple et terriblement criant. Les aînés disposent de davantage de ressources financières que le reste de la population et ont des besoins plus importants en termes de santé. « Contrairement à ce qui est généralement véhiculé, la privatisation ou la concurrence entre groupes commerciaux ne fait pas diminuer les prix. Dans les maisons de repos, il faut compter en moyenne un budget de 1.500€ par mois, ce qui veut dire que beaucoup de gens n’ont pas accès à ces maisons. En conséquence, les gens sont obligés de vendre leur maison ou alors la famille doit intervenir ou encore le CPAS doit compléter les montants mensuels pour permettre à ces gens de rentrer en maison de repos », interpelle Fabien Boucquéau.

La privatisation et l’entrée en bourse de ce marché ne vont pas dans le sens du progrès de l’accompagnement. Le modèle des entreprises détenant les structures d’accueils est dépassé. Plusieurs points permettent de comprendre en quoi ce modèle se retrouve obsolète et pourquoi il ne faut pas continuer en ce sens. Premièrement, les attentes du public évoluent et vont continuer à évoluer. Les structures traditionnelles des maisons de repos et de soins ne sont plus autant plébiscitées qu’avant. De plus, les personnes entrant en maison de repos et de soins arrivent de plus en plus tard et dans un état de dépendance souvent très avancée. Or, le manque de personnel, de moyens et également de formations ne permettent pas d’y faire face.

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B.T.



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