Les discriminations, vecteur de la propagation du virus

Les discriminations, vecteur de la propagation du virus

Dans la suite d’une carte blanche publiée, le 14 avril dernier, dans l’édition numérique du quotidien Le Soir, consacrée aux politique et culture du tri , j’aimerais développer ici certains arguments et réflexions avancés dans l’article, ayant trait au lien entre les discriminations en « temps normal » et celles, exacerbées, en temps de crise pandémique.

[DOSSIER]
- Coronavirus : l’inquiétude des travailleurs de Fedasil
- Demandeurs d’asile et Covid-19 : le centre d’arrivée ferme ses portes

Récemment, dans le quotidien, la DH Les sports , Philippe Andrianne, président d’Enéo, « le mouvement social des aînés », après avoir évoqué l’état de solitude des personnes âgées dans les maisons de retraite, ajoutait : « Notre autre grande inquiétude concerne l’accès aux soins intensifs. On nous explique qu’il faut à tout prix éviter que les services d’urgence soient engorgés et qu’il faut éviter au maximum d’envoyer des personnes âgées dans les hôpitaux. Des gériatres ont reçu l’instruction d’éviter d’hospitaliser des personnes âgées et l’Aviq (Agence pour une vie de qualité) va dans ce sens également. Le mot d’ordre est de ne pas hospitaliser les personnes âgées. Mais comment juger si une personne est effectivement en fin de vie ? Qui place-t-on dans cette catégorie ? Toutes les personnes de plus de 85 ans ? On ne doit pas en arriver à établir des catégories de population ! »
Comme le résume la journaliste Maïli Bernaerts qui a recueilli le témoignage sidérant du responsable d’Enéo, ce dernier « craint que les personnes âgées soient considérées par les autorités comme des citoyens de seconde zone ».

Ainsi, « citoyens de seconde zones », « catégories de population » : le vocabulaire mobilisé par la journaliste et son interlocuteur rend compte d’une situation où une politique radicale de tri, en l’occurrence entre qui peut mourir et qui mérite d’être sauvé, semble être de fait à l’œuvre à l’heure de la pandémie, en Belgique. Il en va de même en France. Faute de moyen, l’on doit donc trier entre les patients à sauver et les autres : les personnes âgées mais aussi, apparemment, celles porteuses d’un handicap ! Une forme locale de nécro-politique, de politique donnant la mort, et de racisme bio-médical serait-il de fait à l’ordre du jour en Europe en temps d’urgence pandémie ?

A ce point la question se pose : comment en est-on arrivé là en temps de pandémie ? Comment en est-on arrivé à faire, entre autres, de la France et de la Belgique des sociétés où :
- d’une part, certaines personnes ne sont plus dignes d’être soignées et sauvées,
- d’autre part, certains travailleurs au statut souvent précaire sont obligés de s’exposer sinon à la mort du moins à la contamination, sans protections – car l’Europe n’en a pas produit - pour soigner et accueillir les malades, ou permettre aux confinés de s’alimenter,
- enfin, d’autres n’ont pour seul outil de protection que le confinement, inévitable mais invivable pour les familles les plus modestes, nombreuses ou (et) ayant un enfant porteur d’un handicap, ou, encore pour les sans-papiers conduits à se déconfiner pour ne pas s’exposer à un confinement mortifère en centre.

Ces discriminations, la pandémie les révèle au grand jour, certes, et les exacerbe

Une autre question se pose alors : la situation actuelle est-elle aussi absolument inédite qu’elle en a l’air ? Ou est-elle le fruit d’une longue gestation d’un temps pré-pandémique où cohabitaient déjà discriminations, amenuisement des droits, et pratiques relevant de la nécro-politique, soit d’une forme de discrimination exacerbée au point d’entraîner la mort ou l’amoindrissement radical de la santé de celui ou celle qui en est la cible.
Les discriminations raciales, sociales et liées au genre (sur mes terrains de recherche la majorité de mes interlocuteurs migrants et enfants de migrants, femmes et hommes, ont fait l’expérience des trois), n’ont pas attendu la crise pandémique pour exister. Ces discriminations, la pandémie les révèle au grand jour, certes, et les exacerbe. La pandémie révèle aussi le résultat de trente années de politiques libérales, de désossement du droit du travail, du système de protection sociale ou de santé publique, trente années encore de délocalisations des productions (masque, matériel de réanimation et dépistage) à même d’assurer l’autarcie sanitaire.

Elle révèle encore l’incompétence en terme d’anticipation des états européens, que l’on peut lire également comme le fruit d’un imaginaire politique au pouvoir, en vertu duquel l’incurie sociale était un mal nécessaire. Mais il y a plus. Au-delà, la crise pandémique démontre que tout était, de fait, en place pour, qu’en cas de catastrophe, les choses ne puissent se passer autrement que comme elles se passent aujourd’hui, pour que le tri soit inévitable, et pour que les plus impactés par ce tri soient d’abord les discriminés – ceux exposés aujourd’hui au risque d’une contamination potentiellement mortelle ou d’un confinement pathogène - des « temps normaux ».

Le sociologue Geoffrey Pleyers écrivait récemment dans Le Soir que « comme l’a rappelé la chancelière Angela Merkel dans son allocution du 18 mars, le sens même d’une communauté démocratique tient dans l’affirmation que « chaque vie compte » ». En est-on si sûr ? Toutes les vies comptaient-elles « pareil » dans nos démocraties européennes avant la pandémie ? Et, au-delà, chaque vie comptait-elle vraiment ?

Radicalisant comme rarement la violence à l’intérieur des zones marginalisées

Depuis, des mois, des années, le traitement réservé aux migrants, premiers « superflus » du temps « du devenir nègre du monde », selon les mots d’Achille Mbembe , nous indiquait qu’une fois passée la frontière de l’état de droit, la discrimination pouvait se faire tri et tuer ou laisser mourir. Depuis des années, dans les marges de l’état de droit, en Belgique et en France, l’on pouvait mourir, au nom de sa couleur de peau, lors d’un contrôle policier dont l’issue meurtrière n’est quasiment jamais sanctionnée . L’on pouvait mourir aussi en prison ou dépérir jusqu’à en perdre la raison et la santé. L’on pouvait également dépérir, lentement, abandonné à son inutilité sociale assignée, dans cette autre marge que représentent les maisons de retraite. Entre autres exemples.

La pandémie, que n’ont pas su ou souhaité anticiper les états européens, a fait sauter, au sein même de nos sociétés européennes, les frontières et les limites censées contenir la violence ou la rejeter dans les seules marges ou dans les différentes « ombres portées » de nos sociétés, (pour reprendre l’expression de l’anthropologue Didier Fassin quand il évoque la prison ), tout en radicalisant comme rarement la violence à l’intérieur des zones marginalisées.

Ainsi, après avoir pu accepter pendant des années l’état intolérable des prisons surpeuplées en France ou en Belgique, après avoir accepté le peu de considération des politiques pour les travailleurs les plus précaires, ou encore le traitement policier, parfois meurtrier et mutilant, réservé aux jeunes issus de l’immigration ou aux gilets jaunes, et, surtout, après avoir vu l’Europe, entre 2014 à 2018, laisser mourir 17 000 migrants en méditerranée – un cimetière pour non occidentaux parmi d’autres - , pouvions-nous nous attendre à autre chose que ce que nous vivons dans la situation catastrophique actuelle dont le manque de capacité d’empathie et d’anticipation (les deux sont liés) des états est sans doute une des causes majeure ? Devons-nous finalement être surpris de voir, en contexte de pandémie, mourir un tiers des proches que nous avons mis en maison de repos ou de les voir refusés aux soins intensifs ? Devons-nous nous étonner de n’être pas protégés, de ne pas bénéficier d’un dépistage massif de prévention, de voir l’ensemble des populations de nos sociétés mis en danger et certains condamnés à n’être pas soignés ?

Si l’incurie sanitaire expose de fait d’abord les populations les plus discriminées, le virus, lui, ne trie pas

En contexte pandémique, la politique discriminatoire sous sa forme exacerbée et potentiellement meurtrière - vécue de longue date par les migrants - menace de fait d’impacter les moins bien lotis de nos sociétés, ou, au-delà les moins chanceux. Car, ne l’oublions pas, personne, quel que soit son privilège, n’est à l’abri d’une malheureuse et hasardeuse contamination en contexte d’incurie sanitaire. Si cette dernière a surexposé les moins bien lotis de nos sociétés, elle a par là-même élargi la densité de frappe du virus. Pour chaque soignant non suffisamment protégé, sous-équipé, notamment au début de la pandémie, pour chaque caissière à qui n’a pas été fourni de masques, pour chaque sans-papier dans l’incapacité de se confiner, s’élève le risque d’une contamination qui ne s’arrêtera pas forcément à celui ou celle qu’on a outrageusement exposé.e. Il en va de même pour chaque groupe de « jeunes de quartiers », racisés, arrêtés, en pleine crise pandémique, par la police - par exemple à Anderlecht, durant les événements ayant suivi la mort d’Adil - et menottés côte à côté, confinés corps à corps, sans aucun respect pour la mesure de distanciation sociale, et mis en risque de contamination.

Si l’incurie sanitaire expose de fait d’abord les populations les plus discriminées, le virus, lui, ne trie pas. Il nous apprend en revanche ce que coûtent les discriminations structurelles, dont l’exposition des populations les plus modestes est un moment : une plus large diffusion du virus. Le virus nous aura appris que les discriminations sous leurs formes banalisées ou radicales sont un vecteur sans doute majeur de sa propagation. Le virus nous aura appris qu’aucune violence, aucune discrimination n’est vouée à voir son impact confiné à l’intérieur des marges et ombres portées où elles opèrent. La question des discriminations cesse à ce point d’être percevable comme ne concernant que les susceptibles d’être discriminés. L’on comprendra alors aisément en quoi décrypter, interroger et combattre les discours et pratiques qui nourrissent, justifient et reproduisent les discriminations de race, de classe, de genre ou encore biomédicales, ne peut relever de fait que de l’intérêt général et d’une mesure de santé publique, physique, mentale, sociale et démocratique en temps de pandémie et au-delà.

Jérémie Piolat

Anthropologue des migrations, chercheur boursier FRESH (FNRS-FSR), LAAP - Laboratoire d’Anthropologie Prospective, IACCHOS, UCL



Ajouter un commentaire à l'article





« Retour

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies.   J'accepte   En savoir plus