Qui a tué les psychothérapeutes ?

Qui a tué les psychothérapeutes ?

Ca y est, la Cour Constitutionnelle a tranché et sous son couperet, la tête de milliers de psychothérapeutes qui se demandent bien de quoi sera fait leur avenir professionnel. En cause : le parti pris par la loi de faire de la psychothérapie un acte quasi médical, répondant à des critères déterminés par (et pour) la science quantifiable. D’aucuns ne remettant en question la nécessité de réglementer ce noble exercice, il s’agissait surtout de lutter contre sa redéfinition et l’exclusion d’un nombre étourdissant de professionnels pour le pratiquer.

Au final, ma pratique de la psychothérapie est loin d’être mon gagne-pain et, contrairement à certains, les restrictions relatives à l’exercice de ce métier n’auront pas d’impact majeur sur mon quotidien. A vrai dire, je voyais en mon diplôme de psychothérapeute la perspective, dans un avenir proche, d’offrir une aide et une écoute dans un autre cadre que l’institution, un cadre où le patient choisit et détermine lui-même à qui il a envie de s’adresser.

[A lire] : Psychothérapie : La Cour constitutionnelle en faveur de De Block

« Qui »… Loin de moi l’idée d’épiloguer sur la place, dans notre lexique quotidien, de ce tout petit pronom mais tout de même : derrière le « qui », il y a tout un monde. Celui de l’individu, un être à part entière qui se caractérise justement « par opposition au groupe, à la masse » comme dirait le Larousse.

S’il détermine le patient, le « qui » dans un cadre psychothérapeutique, est aussi celui du thérapeute. Parce qu’il ne peut y avoir de travail d’accompagnement sans la rencontre entre ces deux individus. Par « rencontre », j’entends celle dont on parle lorsque les résonances donnent le rythme d’un échange, qu’elles guident la réflexion au gré des liens que patient et thérapeute peuvent faire entre les idées qui fusent. En psychothérapie, on est bien au-delà d’une conversation complémentaire entre celui qui sait (le psychologue clinicien, orthopédagogue ou médecin) et celui qui demande.

La loi élude complètement la dimension de rencontre. Elle élude l’essence de la psychothérapie au bénéfice de la norme : pour être traité par psychothérapie (c’est comme ça qu’on dit maintenant ?), il faut présenter des « troubles psychologiques complexes ». Pour les autres ? Eh bien trouvez-en !

[A lire] : Evidence-based practice et psychothérapie, pour quel débat ?

Je suis lasse de voir combien ce « qui » est, dans l’esprit collectif (stimulé par la loi) réduit au rang de petite chose indistincte qui aurait tout intérêt à rejoindre la norme si elle veut être reconnue par la société. Lasse d’être le témoin impuissant de l’ascension de la pensée normative, celle qui place la santé mentale dans le champ de la science quantifiable, la seule légitime, semble-t-il, dans notre monde politique et universitaire.

Je suis lasse de la norme, de sa tendance cruelle à exclure. Le marginal est, et sera toujours, considéré comme celui qui refuse (ou n’est pas capable) de se rallier à une pensée collective, indifférenciée, peu critique. Pour autant, se demande-t-on seulement quel prix coûte la norme ? Celui de la liberté probablement.

[A lire] : Qui, à l’heure actuelle, peut pratiquer la psychothérapie ?

La liberté, c’est la possibilité de choisir ou non. De ne pas se laisser déterminer par la voie toute construite qu’un autre a façonnée, tout content qu’il est d’être spécialiste en la matière. Le psychisme ne peut, et ne pourra jamais, être soigné de la même manière que les affections somatiques. Sommes-nous vraiment dupes au point d’accepter qu’une loi soit entérinée dans ce sens ?

On le sait, la loi restreint l’accès à l’exercice de la psychothérapie aux seuls psychologues cliniciens, orthopédagogues et médecins. Elle définit qui a la légitimité pour la pratiquer en se basant sur des critères d’acquis théoriques indispensables pour pratiquer cet exercice. Un état de fait qui m’enjoint aux questions suivantes : Madame la ministre, quelle est votre formation de base ? Avez-vous suivi une formation particulière pour devenir la femme politique que vous êtes aujourd’hui... ?

[A lire] : Chronique d’un psy : charlatans !

En fait, je suis lasse de lire les vaines tentatives des uns à convaincre les autres de la légitimité de leur propos. La loi a modifié la définition-même de la psychothérapie, coupant de fait, toute possibilité de débattre.

Au final, on ne parle juste plus de la même chose.

Une professionnelle de la Santé Mentale



Commentaires - 4 messages
  • Je suis bien d'accord avec cet article de fond. J'apprécie la façon dont il pose les vraies questions...Je ne suis pas lasse mais profondément inquiète de voir comment cette manipulation (puisqu'elle est surtout au service d'une société pensée en manager ) trouve écho à travers cette idée de charlatanisme.Nos libertés fondamentales sont réellement en danger.

    Liberté = humanité lundi 2 avril 2018 10:56
  • Quand la psychothérapie thérape... voir "Devoir d'Enquête" de ce dernier mercredi d'avril 2018
    (RTBF 1) - sauf changement de programme.

    balhen jeudi 5 avril 2018 14:13
  • Mon dieu, quelle série de stéréotypes. Une ode poétique à une certaine forme de "rencontre" en abusant des "guillemets" qui sont sensée sous-entendre tellement de chose mais ne rien démontrer. Je suis triste de constater que la seule opposition à cette loi soit cette forme de littérature surannée. N'y a t-il pas des opposants qui puissent structurer une pensée argumentée. Et puis quid des propositions. On n'a jamais entendu que des critiques. Je n'ai pas entendu les opposants à cette loi venir avec ne fusse qu'une alternative. Détruire, empêcher, résister, freiner, contrer, ... çà oui mais proposer, promouvoir, collaborer, inspirer, non ... La conséquence est là. Maintenant il faut avancer. Inutile de rester à regarder dans le rétroviseur sur ce que l'on a perdu. Il y a des gens en plus grande souffrance qui attende de nous des soins et toute notre attention Il est assez triste de nous apitoyer sur notre sort quand on sait la souffrance des gens. Au travail!

    Quotient de vacuité vendredi 6 avril 2018 10:51
  • Gataca moderne ou meilleur des mondes

    Franck Corroy lundi 9 avril 2018 18:49

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