UNE VIE DE PSY - Épisode X : autour d’un verre

UNE VIE DE PSY - Épisode X : autour d'un verre

Un nouvel épisode de la singulière histoire de T. Persons où il est question de slip de bain, de Julien Lepers mais surtout de l’amitié autour d’une bière.

- Ceci est une fiction. Toute ressemblance avec une quelconque réalité serait purement fortuite… -

Vous commencez à me connaître, je ne suis pas du genre à faire facilement étalage de mes problèmes à qui que ce soit. Il m’a fallu quelques années pour pouvoir me confier pleinement à mon superviseur. Malheureusement, celui-ci était toujours mystérieusement absent. Or, j’en étais arrivé à la situation extrême où ma vie tenait plus d’une série télévisée américaine has-been que du quotidien serein qu’un professionnel de la relation d’aide se doit d’avoir. Il fallait donc que j’en parle à quelqu’un. Bref, lorsqu’Augustin, un relativement bon ami à moi, me suggéra d’aller vider les pintes d’une taverne quelconque, tel un Julien Lepers en montée de cocaïne, j’acquiesçai frénétiquement.

Je me souviens qu’au tout début de ma carrière, il y avait des lieux que j’essayais absolument d’éviter, comme les bars branchés de la capitale, les supermarchés à côté de mon cabinet ou encore la piscine du quartier. De fait, j’éprouvais une certaine réticence à me retrouver en slip de bain face à mes patients. Puis, vint l’expérience. On pourrait croire qu’il s’agit d’un déclic. Il n’en est rien. La première fois qu’on se fait gauler par un patient qui essaye d’arrêter de fumer, à la sortie d’un bar à trois heures du matin, la clope au bec, on a l’air vraiment con. Puis, on prend petit à petit conscience qu’ils sont partout et que les éviter est impossible. Bon, clairement, j’ai toujours fait attention à ne pas me mettre dans certaines situations scandaleuses sur la voie publique, mais plus le temps avance, plus je me rends compte que j’arrive à me détacher de l’image lisse et aseptisée que ma condition de psy renvoie. Soit, comme tout bon névrosé du XXIe siècle, j’avais le droit de soigner ma détresse à coups de bière dans un bar tout en prenant le risque d’être vu et reconnu par l’ensemble des gens qui usent mes fauteuils.

« C’était contraire à toute relation thérapeutique »

Augustin était vraiment une personne qui m’était sympathique. Or, j’ai tendance à vouloir que les gens sympathiques me renvoient une image semblable quand ils me toisent. L’alcool aidant, j’arrivais à expliquer à mon ami ce qui m’accablait et je me fis une réflexion des plus insolites : entre le métier d’acteur et celui de psychologue, il n’y a qu’un pas. Je me disais que, si j’étais à la place d’Augustin, j’essayerais au moins de tenter de dissimuler mon sentiment de dégoût et de colère face à la situation. On est bien d’accord, je n’étais foncièrement pas le mari de l’année, ni l’employé du mois, mais plus je me confiais, plus j’avais l’impression qu’Augustin avait de moins en moins d’estime pour moi. Bien évidemment, son discours était fort différent de son faciès. Il essayait de m’apaiser, cherchant le dicton surfait, le conseil avisé, me renvoyant que j’allais certainement faire au mieux et me sortir de ma situation délicate. Néanmoins, je pouvais lire dans son regard qu’il me jugeait comme si j’étais une sorte de monstre libidineux qui trompe sa femme avec ses patientes. Il me souriait machinalement… Je connaissais cette attitude, ce rictus figé : le malaise. Il me regardait platement et j’avais le sentiment qu’il lisait un condensé des pires horreurs que l’on pouvait retrouver dans les méandres des faits divers d’une gazette de province.

C’est à cet instant précis, en vidant d’un trait mon verre, dans un moment où le silence est maître et qu’il traduit une certaine gêne, que je compris qu’il ne fallait pas que j’attende de l’aide de qui que ce soit. C’était un constat erroné, certes, j’avais besoin d’aide, et vous comprendrez vite pourquoi, mais en voyant l’attitude révulsée d’Augustin, j’avais le sentiment que je venais de faire une croix sur une belle amitié. Il venait de me cataloguer dans la rubrique des salauds, tout juste entre le pervers narcissique et le gars violent qui bat sa femme.

Étais-je une si mauvaise personne ? Je ne pourrais vous le dire. Ce qui s’était passé avec Marthe, c’était particulier. Il était indéniable que plus le temps passait, plus je nourrissais des sentiments pour elle. Je savais que c’était contraire à toute relation thérapeutique. Dans tous les cas, il fallait que je mette fin à ce suivi. Il fallait aussi que je remette de l’ordre dans ma vie. Le temps passait inexorablement. L’accouchement de Marie était prévu dans 7 semaines et pourtant je n’avais toujours pas percuté que j’allais devenir papa…

T. Persons

[Du même auteur]

- Épisode I : la nouvelle demande
- Épisode II : la patiente de 15 heures, le mardi
- Épisode III : de l’art de la supervision
- Épisode IV : un heureux hasard
- Épisode V : le nouveau venu
- Épisode VI : une coïncidence douteuse…
- Épisode VII : une question de choix
- Épisode VIII : le poids des secrets
- Épisode IX : la ligne rouge



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