UNE VIE DE PSY - Épisode XI : savoir dire non (partie I)

UNE VIE DE PSY - Épisode XI : savoir dire non (partie I)

L’art de pouvoir se respecter est subtil, dans cet épisode de l’incroyable histoire de T. Persons, vous comprendrez pourquoi, parfois, c’est un vrai combat…

- Ceci est une fiction. Toute ressemblance avec une quelconque réalité serait purement fortuite… -

D’expérience, sachez-le, on pourrait remplir pléthore de salles d’attente de cabinets de psy avec les personnes qui ont du mal à s’affirmer. Beaucoup y verront une difficulté qui nécessite un travail acharné. Un de mes patients avait une vision plus manichéenne du problème. Pour lui, certains s’affirment, d’autres s’écrasent. Il y a un équilibre, certes injuste en fonction du côté de la barrière où l’on se retrouve, mais globalement, pour Monsieur Hareng, il ne faudrait rompre cet état des choses sous aucun prétexte, sous peine de se retrouver dans un monde où tout le monde voudrait avoir le dernier mot.

J’aurais pu être séduit par la vision de cet homme… De fait, j’en étais arrivé à me dire : finalement, si tout n’était qu’une question d’acceptation ? Je ne serais jamais la personne qui va se lever en plein colloque pour poser la question qui est sur toutes les lèvres, mais qui dérange. Non, je suis plutôt le gars au teint blafard qui regarde envieusement le héros du jour, en acquiesçant énergiquement de la tête face à la pertinence de son intervention, tout en le jalousant secrètement… Bref, l’idée de Monsieur Hareng aurait pu faire son chemin, s’il n’utilisait pas son argumentaire afin de légitimer le fait d’être un vrai tyran qui ne se soucie pas vraiment du regard de l’autre.

Vous me direz, ça ne pose pas de problème d’avoir des difficultés à s’affirmer quand on travaille dans le secteur de la santé mentale ? Visiblement, oui. Avec le recul, je me dis que si j’avais eu l’occasion d’ingérer une potion magique me permettant de m’affirmer sans problème et de proposer un cadre de travail qui me convienne parfaitement, je ne me retrouverais pas dans cette misère… Malheureusement, on ne peut pas faire tourner à la cocaïne tous les psy en manque de confiance en eux. À vrai dire, cet entretien avec Monsieur Hareng aurait pu être un déclencheur pour moi. Je savais pertinemment que j’allais droit dans le mur. Il me suffisait de dire non. Non à Anita, à Marthe, à Georges. Non à Marion. Non à ce sentiment de devoir sauver le monde. Non au besoin de faire passer les désirs des autres avant les miens, quoi qu’il en coûte. Je me disais, et si, finalement, je faisais exactement ce que je demande à mes patients. Et si je faisais semblant ? Et si j’envoyais tout valser ? À ce moment précis, je peux vous le confier, un rayon de soleil est apparu dans l’horizon nuageux de mon quotidien. Elle était donc là, cette fameuse solution. Accepter et prétendre être quelqu’un d’autre pour se protéger.

« Sur le moment, j’ai vraiment cru à un déclic »

J’y ai cru pendant une demi-minute. Puis, ce fut l’ascenseur émotionnel. J’étais confronté à la vision de mes patients qui me regardaient souvent avec cet air, un poil sceptique, qui disait clairement : « c’est plus facile à dire qu’à faire ». De fait, la solution était tellement facile, mais d’autant plus inaccessible que je me demandais : comment pouvait-on gober toutes les conneries que je débitais ? Où trouver l’énergie nécessaire pour changer le poids d’une éducation judéo-chrétienne où j’ai été biberonné à la culpabilité et au besoin d’exister dans le regard de l’autre en lui faisant plaisir ?

Je ne vais pas vous mentir, sur le moment, j’ai vraiment cru à un déclic. Je me disais qu’en effet, dire non, c’est possible. Il me fallait juste de l’entraînement et de la bienveillance,… Je me suis dit que j’allais y arriver, le tout, sans psychologue, ni superviseur. J’étais d’un coup tout-puissant : je me devais de me lever et de m’affirmer pour ce petit bout qui allait naître. Je me refusais d’être un modèle de père qui s’écrase. Il était hors de question que mon fils se construise sur l’image d’un père qui doute, quitte à faire de ma progéniture un imbécile sûr de lui qui ne se remet jamais en question.

Donc, j’étais pétri de bonne volonté face à Monsieur Hareng pour lui renvoyer vaillamment que ma montre stipulait qu’il était temps de mettre fin à notre entretien. Il me regarda avec étonnement, puis s’écrasa. J’avais là ma première victoire. Puis, au moment de payer, avec un petit sourire vicieux, il m’indiqua qu’il n’avait pas d’argent sur lui, mais qu’il me payerait lors de notre prochain rendez-vous. Ça ne m’arrangeait pas du tout. Il me faisait le coup toutes les trois semaines. J’aurais voulu lui dire que c’était la dernière fois et que dorénavant, il devrait songer à me payer en temps et en heure. Je sentis le rouge monter à mes joues. Puis, le cœur battant, je pris mon courage à deux mains, m’apprêtant à verbaliser ma pensée quand tout à coup, un nuage vint cacher le rayon de soleil de mon enthousiasme. Je le regardai bêtement, en lui souriant comme un gamin pris en flagrant délit et lui dis : « Pas de soucis, ce sera pour la prochaine ».

Bref, le chemin était encore long…

T. Persons

[Du même auteur]

- Épisode I : la nouvelle demande
- Épisode II : la patiente de 15 heures, le mardi
- Épisode III : de l’art de la supervision
- Épisode IV : un heureux hasard
- Épisode V : le nouveau venu
- Épisode VI : une coïncidence douteuse…
- Épisode VII : une question de choix
- Épisode VIII : le poids des secrets
- Épisode IX : la ligne rouge
- Épisode X : autour d’un verre



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