UNE VIE DE PSY - Épisode XIII : un métier dangereux

UNE VIE DE PSY - Épisode XIII: un métier dangereux

Un épisode de la vie tumultueuse de T. Persons où l’on comprend aisément qu’être psychologue clinicien n’est pas qu’ un état d’esprit. C’est avant tout un métier qui, dans certains contextes, ne reconnaît que très difficilement les week-ends et autres jours fériés.

- Ceci est une fiction. Toute ressemblance avec une quelconque réalité serait purement fortuite… -

Avant d’aller plus loin, il est peut-être nécessaire de revenir sur l’inspecteur Pinson. Resituons. Je suis coincé dans cette salle d’interrogatoire lugubre à boire du café torréfié à partir du papier-peint de la pièce, attendant de pouvoir faire une déposition sur l’horreur qui vient de se tramer. Je suis démuni, anéanti : on vient de me couper l’herbe sous le pied. De plus, l’inspecteur Pinson me pose un tas de questions qui, pour un psychologue clinicien ayant vu et critiqué les trois saisons de In treatment, me paraissent clairement troubles et mal formulées. Il ne s’en souvient certainement pas, mais on a déjà eu l’occasion d’échanger quelques mots… C’était il y a cinq semaines. Un vendredi soir pour être précis. Sachez-le, lorsque votre téléphone professionnel sonne un vendredi après 17h : fuyez ! En dehors de vos amis et autres connaissances qui veulent vous assommer à coup d’alcool ou de films d’Abdellatif Kechiche, personne ne vous dérange un vendredi soir. Bref, il n’y avait qu’un officier de la trempe de l’inspecteur Pinson pour m’appeler en cette funeste soirée.

Tout d’abord ce fut l’effroi. Il s’agissait d’Yves. Égocentriquement, j’étais persuadé que mon superviseur ne voulait plus être en contact avec moi et que c’était là une raison valable pour ne pas retourner mes appels. Il n’en était rien. De fait, Yves était depuis plus de six semaines en soins intensifs, inconscient. Le coup de fil de l’inspecteur Pinson était assez intéressé : j’étais une des dernières personnes à avoir eu un contact avec lui et mon insistance à vouloir le joindre l’intriguait fortement. Il m’a donc demandé si Yves m’avait fait part de menaces ou d’autres événements qui laissaient supposer qu’on puisse lui en vouloir au point de lui fracasser le crâne à coup de barre en fer. À ma connaissance, les seules personnes susceptibles d’être malveillantes envers mon superviseur étaient un corpuscule d’intégristes psychanalytiques qui lui reprochaient de ne pas rejoindre leur point de vue sur une quelconque querelle de phallus. Ces gens étaient virulents et aussi collants que le mucus d’une fibrose kystique mais ils étaient à la violence physique ce que Jeff Buckley était à la joie de vivre. Bref, c’était l’incompréhension totale. Lorsque l’inspecteur Pinson me demanda s’il était envisageable qu’un des patients d’Yves puisse montrer des signes de violence, je repensai au nombre de personnes qui dans ma consultation étaient susceptibles de m’allonger sur mon tapis Ikea et de me tabasser avec ma corbeille en papier. Je n’en voyais aucune, mais comme vous le savez, je suis loin d’être clairvoyant. Je raccrochai donc avec l’impression de vivre dans un monde où le quidam qui passe la porte de mon cabinet pouvait également être un sociopathe avide de rejouer les scènes clés d’un film de Coppola, Scorsese ou Tarantino.

« Leurs histoires restent dans mon cabinet »

J’étais donc loin d’être rassuré, dans mon canapé, à la maison, faisant illusion au sein d’un couple où toutes nos discussions tournaient autour d’un enfant qui s’apprêtait à naître. Fallait-il que j’en parle à mon épouse, Marion ? D’une nature anxieuse, je savais pertinemment qu’il fallait éviter de faire germer dans la tête de ma femme que le métier de psychologue pouvait, d’une manière ou d’une autre, être dangereux… Globalement, j’évitais de parler de mon travail avec Marion. En dehors d’un quelconque secret professionnel, il y avait surtout une certaine pudeur à ne pas évoquer les personnes qui me font confiance pour que leurs histoires restent dans mon cabinet. Vous me direz que ça doit certainement m’arranger de jouer la carte de la pudeur lorsque je me mets à embrasser mes patients. Bon, une bonne fois pour toutes, je n’ai embrassé personne, et même si on peut se dire que la situation avec Marthe était assez tendue et malsaine, je n’ai techniquement pas enfreint une quelconque ligne de conduite. Puis, je vous donnerais bien les arguments de mon superviseur, mais celui-ci noie les quelques neurones qui lui restent dans une hémorragie cérébrale.

Bref, on était là, Marion et moi à choisir un modèle de poussette lambda sur un site de deuxième main lorsque mon téléphone professionnel se mit à vibrer. Vous le savez maintenant, lorsque la sonnerie de votre téléphone portable se met à retentir un vendredi soir, rien de bon ne peut jaillir, surtout lorsque vous reconnaissez le numéro du correspondant qui tente de vous joindre : celui de votre patiente de 15h, le mardi.

T. Persons

[Du même auteur]

- Épisode I : la nouvelle demande
- Épisode II : la patiente de 15 heures, le mardi
- Épisode III : de l’art de la supervision
- Épisode IV : un heureux hasard
- Épisode V : le nouveau venu
- Épisode VI : une coïncidence douteuse…
- Épisode VII : une question de choix
- Épisode VIII : le poids des secrets
- Épisode IX : la ligne rouge
- Épisode X : autour d’un verre
- Épisode XI : savoir dire non (partie I)
- Épisode XII : savoir dire non (partie II)



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