"Psychologue dans l’humanitaire ? On se donne à 400% !"

10/08/22 # Psychologue

Les psychologues, intervenant dans des zones de conflits afin d’apporter soutien et espaces d’expression aux victimes, peuvent être l’objet de fantasmes, d’admiration et/ou de peurs. Le Guide Social a eu la chance de s’entretenir avec l’une d’entre eux, Sylvie Fagard Sultan, qui a consacré une grande partie de sa vie à se rendre en première ligne sur des zones dangereuses. Portrait d’une femme passionnée à la carrière passionnante.

 Découvrez la campagne : "J’aime mon métier" : un focus sur les professionnels du social et de la santé

« Les situations les plus marquantes sont celles en zones de conflits. Est-ce que j’ai eu peur ? Est-ce que j’ai voulu arrêter mon emploi dans l’humanitaire ? Au contraire ! Dans ces situations, je me sens tellement utile et humaine que cela me rend plus forte. Il y a une adrénaline d’action que j’aime. Je me sens 400% utile, je sais pourquoi je suis là. Un psychologue peut choisir une multitude de voies professionnelles. L’humanitaire en fait partie mais il faut savoir qu’on laisse sa vie de famille. C’est un métier dans lequel on se donne à 400%. Il faut être motivé ! »

La personne qui s’exprime de façon si enthousiaste est Sylvie Fagard Sultan, psychologue depuis 30 ans. Passionnée depuis toujours par les différentes cultures mais aussi les personnes qui les composent, elle a consacré sa vie à la thématique de la migration sous le prisme de la santé mentale. Elle s’y implique autant dans son pays d’origine, la France, que dans les différents territoires qu’elle a foulés lors de ses nombreuses missions humanitaires.

Elle est tombée dans la marmite de la psychologie dès l’enfance

La carrière de Sylvie Fagard Sultan amène à des déplacements réguliers, une implication complète dans son métier et donc des sacrifices autour de la vie de famille par exemple. On peut alors facilement imaginer que l’implication de la psychologue est motivée par une vocation pour sa profession. Mais quelles sont les racines de cette vocation ?

En tant que fille de professionnel.le.s en santé mentale, Sylvie Fagard Sultan vivait dans un hôpital psychiatrique avec ses parents. Elle se souvient : “A l’époque, vous aviez encore des gens qui se prenaient pour Napoléon. C’était ma première confrontation, mon premier choc et j’avais une dizaine d’années. Je sortais de chez moi et je voyais des gens qui déambulaient dans l’hôpital.”

Les mondes de la psychiatrie, de la maltraitance physique et psychologique lui ont été très vite familiers. Son premier contact avec la psychiatrie remonte à ses 17 ans. A 18 ans, elle part en voyage en dehors de l’Europe avec deux amies. Et là, c’est le déclic ! Découvrir les différentes cultures, rencontrer les personnes, les comprendre... feront partie intégrante de son projet professionnel.

A la suite de ce périple, Sylvie Fagard Sultan attrape “le virus du voyage” et part tous les étés en tant que guide avec Nouvelles Frontières : “Tous les ans, je partais dans un pays différent et notamment au Pérou. Il arrive plein de choses pendant un voyage, des challenges, des difficultés, des souffrances, des rencontres... et j’ai découvert qui j’étais et comment j’étais avec les personnes que je rencontrais. Je me questionnais beaucoup par rapport à moi mais aussi par rapport au monde et à la souffrance d’autrui.”

De là, elle entame alors la formation universitaire en psychologie clinique et poursuit avec un doctorat en ethnopsychiatrie. Les prémisses d’une belle carrière...

Première mission au Pérou en 1986

C’est à l’occasion d’une conférence pour les ancien.ne.s étudiant.e.s en psychiatrie de l’enfant, que Sylvie Fagard Sultan a quitté la France pour sa première mission humanitaire. Nous sommes en 1986 et la jeune psychologue part, avec l’ONG Médecins Du Monde (MDM), au Pérou pour occuper un poste de psychologue humanitaire auprès d’enfants victimes de la violence : “Je pense être la première psychologue à être partie dans un cadre humanitaire. A l’époque, on s’engageait comme volontaire, on avait juste de quoi vivre sur place. Je suis restée un an avec MDM qui a dû quitter les lieux à cause des conflits et des problèmes de sécurité qu’ils engendraient. J’ai alors décidé de ne pas partir, en mon nom personnel. Je suis allée voir le général en lui disant que je refusais de quitter les lieux. Il a donné son accord et m’a juste indiqué les endroits où je ne pouvais pas me rendre. Je suis restée au Pérou jusque 1989.”

Sylvie Fagard Sultan intervenait alors dans un orphelinat de 100 enfants victimes directs ou indirects de la guerre. En plus des enfants, elle a travaillé avec des adultes ayant subi de la torture. Ces derniers présentaient des séquelles psychologiques et physiques... Elle confie : “C’était ma première expérience au niveau des violences physiques et psychologiques infligées aux populations civiles dans des contextes de crises ou de guerres. Je voulais continuer mais comme le seul statut accessible était celui de volontaire, j’ai dû rentrer en France.”

"Il ne faut jamais se décourager”

A son retour en France, Sylvie Fagard Sultan a travaillé plus de 20 ans dans des programmes toujours liés à la migration inscrits dans le domaine médico-social. L’occasion de porter un grand nombre de casquettes professionnelles : formatrice, thérapeute en thérapie brève, coordinatrice de la politique de la ville... A la suite de l’obtention d’un diplôme en psychologie et psychiatrie judiciaires, elle a également occupé le poste de psychologue judiciaire à la cour d’appel d’Aix-en-Provence pendant 10 ans.

En 2013, l’envie de repartir en mission humanitaire est devenue trop forte. Elle a donc proposé sa candidature auprès de nombreuses organisations : “Avec mon parcours atypique, j’ai mis un peu de temps à trouver mais j’ai déniché un poste chez Médecins Sans Frontières (MSF). J’ai fait une mission de deux ans en Egypte, puis en Centrafrique, puis en Turquie à la frontière syrienne et depuis 2017 je suis responsable référente en santé mentale pour MSF Belgique. Je suis très contente d’être avec la Belgique car son approche humanitaire correspond à qui je suis. Elle prend vraiment en considération le communautaire et le collectif.”

Elle ajoute : “Il ne faut jamais se décourager. Beaucoup me disait que je ne pourrais pas retourner dans l’humanitaire, que c’était trop compliqué. Il fallait aussi accepter d’avoir un salaire moins conséquent. Comme je ne faisais pas ça pour l’argent, cela n’a pas eu d’importance et avec le temps on récupère la différence. Mais il faut accepter par moment, des conditions moins bonnes, moins faciles pour aller vers nos envies, vers ce qui nous anime au fond de nous.”

Référente en santé mentale : un poste aux multiples facettes

Depuis 2017, Sylvie Fagard Sultan occupe donc un poste de référente en santé mentale pour MSF Belgique qui consiste à être un appui technique, clinique et psycho-social pour les professionnel.le.s qui interviennent dans un projet avec une composante de santé mentale. Ce soutient permet par répercutions d’améliorer la qualité des soins. “ Quand je conseille les professionnel.le.s, je les mets en garde à propos de la sur-pathologisation. Quand on est psychologue, on peut avoir tendance à tout pathologiser alors que le physiologique compte pour beaucoup aussi.”

Mais sa mission ne se résume pas à être connectée aux différentes équipes derrière son écran d’ordinateur : “Nous allons également sur le terrain pour faire des “visites” et travailler avec les équipes. Je suis actuellement dans le camp fermé de Lesbos où nous mettons en place un changement de stratégie. Nous sommes un appui technique pour le terrain.”

La rédaction de guides de “principes directeurs” fait également partie des diverses missions du poste de référente. Ces guides renferment les postures et attitudes à adopter afin de répondre aux besoins selon les situations. La référente précise : “Le premier que nous avons rédigé concerne l’intersection. On voit de plus en plus de psychologues changer d’antenne MSF (il y a 11 antennes MSF en Europe) et donc intervenir dans des projets très différents. Il est important d’avoir un support auquel se référer afin de s’adapter au mieux aux différentes situations que les missions engendrent. Le poste de référente amène à ce que dans la même la journée, on passe d’un sujet à un autre, d’un pays à un autre...”

Devenir psychologue dans l’humanitaire : qualités et compétences

Psychologue en mission humanitaire est un poste peu banal autour duquel gravitent un grand nombre de fantasmes et/ou de peurs. Si l’aventure vous intéresse, Sylvie Fagard Sultant nous détaille les démarches à suivre et les conditions à remplir pour faire partie des équipes de MSF.

“Comme les psychologues viennent du monde entier, les recruteurs de MSF demandent à avoir des connaissances en psychiatrie et une expérience au contact des différents publics que sont les enfants, les adolescent.e.s et les adultes”, précise-t-elle, avant de développer : “En effet, en humanitaire, nous sommes confrontés à toutes ces populations. On doit également être ouvert.e à la pathologie mais également au côté psycho-social, c’est-à-dire aux pans culturels et sociaux car ils ont un impact sur les façons d’être, de réagir aux souffrances et au stress.” Elle insiste sur l’adaptation qui doit être faite aux différentes cultures afin de la comprendre et l’intégrer. “Ceci évite de poser des diagnostique en fonction de la culture de son pays d’origine.”

Elle poursuit : “Être ouvert à la culture, cela veut dire être ouvert aux rituels, aux croyances, aux attitudes et comportements des personnes qui peuvent nous paraître pathologiques au travers de nos lunettes européennes mais qui ne le sont pas dans le pays. Médecin sans frontières demande d’avoir une vision non européo-centrée.”

La thérapie mise en place est nommée collective et communautaire. Ce type de thérapie crée des espaces thérapeutiques et psycho-sociaux d’éducation à la santé psychologique en groupe : “Il y a des groupes avec des femmes victimes de violences ou avec des adolescentes enceintes. Le fait d’être plusieurs entraîne la solidarité. Les jeunes femmes vont retrouver quelqu’une qui vit les mêmes choses, il y a donc une vraie dynamique collective. Mais il y a aussi un pan communautaire, qui relève de la sensibilisation. Les équipes de promotion de la santé vont vers les communautés pour sensibiliser aux troubles mentaux.” Notons encore que le.la psychologue n’intervient et n’agit jamais seul.e. Il.elle est intégré.e aux équipes et aux structures de soins sur place.

“On a tous des façons différentes de gérer le stress”

Intervenir dans des zones de conflits, amène son lot de souffrances, d’émotions et de situations graves. La gestion des émotions est d’autant plus importante. Pour Sylvie Fagard Sultan, c’est un élément à travailler tout au long de sa vie : “J’ai fait un travail personnel pendant 20 ans. J’ai fait beaucoup de stages que je me payais personnellement. Une fois par an, pendant 20 ans, je choisissais un endroit avec quelqu’un de connu et je faisais des stages de méditation et de relaxation. J’explique toujours aux jeunes professionnel.le.s, qu’on ne peut pas dire à ses patients qu’il faut se détendre si on n’est pas capable de le faire soi-même. On a tous des façons différentes de gérer le stress. Il est donc important de trouver ses propres techniques personnelles de relaxation qui nous conviennent. C’est d’autant plus fort en humanitaire.”

En plus de cette démarche personnelle indispensable, les organisations non-gouvernementales se doivent de proposer à leur personnel un soutien émotionnel et psychologique : “A MSF, il y a une politique de santé mentale pour les professionnel.le.s, chaque personne peut demander un soutien psychologique."

Ce support émotionnel fait partie de l’analyse et de la définition du projet dans les pays où intervient MSF : “Quand vous travaillez avec des personnes qui ont vécu ou vivent encore des traumatismes très graves ou des exactions qui n’ont pas de nom, il faut dire ce qu’il est, le premier mois de travail peut être dur. On est donc très attentifs aux personnes qui débutent. C’est pour cela que nous avons des responsables de santé mentale qui permettent de former les nouveaux.elles arrivé.e.s. Formation obligatoire et qui fait partie de la stratégie médicale.”

Un apprentissage constant

En plus de savoir gérer son stress, la psychologue référente précise que d’autres qualités sont essentielles : “L’ouverture d’esprit, le respect dans le sens où chaque personne est unique et de part cette unicité elle est la seule à décider de sa vie. Il faut également être bienveillant, humble, capable de se remettre en question, de ne pas juger, d’être curieux d’esprit et intellectuellement. Il est important d’être actif au niveau des nouvelles recherches et techniques, il ne faut pas rester sur ses acquis. L’humanitaire permet d’être toujours en recherche.”

"On ne sait jamais quel impact on aura sur une personne”

Un moment a profondément marqué la psychologue : sa mission en Centre Afrique. Elle se rappelle : “Nous étions dans un hôpital sous tente à l’aéroport et je n’avais jamais été confrontée à autant de décès d’enfants. Il y avait des tirs de partout, il fallait se protéger. Dans le talkie-walkie, on nous demandait de nous coucher par terre. Tous les soirs, on nous disait que nous pouvions rentrer si on ne se sentait pas bien. Ces situations en zones de conflits, je ne les oublierai jamais.”

Mais, de toutes ses expériences sur le terrain, la professionnelle garde un souvenir particulièrement intense de sa toute première mission, celle au Pérou, effectuée en 1986. Le terrain a alors remis en cause les enseignements reçus à l’université : “Je fais partie des gens qui ont découvert la résilience. J’ai été formée avec le thème de la vulnérabilité, on enseignait le fait que si l’on a vécu quelque chose de difficile, on est vulnérable et il est donc difficile de s’en sortir. Quand, je suis allée sur le terrain, je me suis rendu compte que c’était faux et que nous avions tous des capacités qu’on appelle aujourd’hui résilience. Ce parcours m’a d’autant plus marquée que je suis toujours en relation avec les enfants péruviens auprès de qui j’étais. Ce sont des adultes aujourd’hui.”

Elle conclut : “Je dis toujours aux jeunes psychologues et à mes collègues qu’on ne peut pas se rendre compte de l’impact d’une phrase, d’un accueil qu’on a laissé à la personne.”

A.T.

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