Tenir debout avant de soigner : des rings de boxe aux études d'infirmier
Peut-on devenir soignant sans avoir eu un parcours scolaire « classique » ? Peut-on apprendre à prendre soin des autres quand la vie vous a surtout appris à survivre ? Dans les métiers du soin et de l’accompagnement, les trajectoires personnelles façonnent souvent la posture professionnelle. Chris Van Hoeke en est un parfait exemple. Rencontre coup de poing !
Le Guide Social : Boxeur professionnel titré à plusieurs reprises et maintenant sur le point de devenir infirmier. Comment votre famille a réagi à ce changement de vie ?
Chris Van Hoeke : Ils avaient peur pour moi. Ça a été assez compliqué. Ça leur a fait peur, parce qu’ils me connaissent comme quelqu’un qui n’est pas allé à l’école, qui n’avait jamais étudié et je décidais de reprendre des études scientifiques poussées. Parce qu’ infirmier bachelier c’est poussé. La science, tu ne joues pas avec, ça n’est pas un jeu. La médication, les soins, tu ne fais pas semblant, tout ça tu dois apprendre. Donc ils avaient peur pour moi. Après la 1ere année, ils se sont rendus compte que j’étais fait pour ça. Aujourd’hui, ils m’encouragent et me donnent des ailes.
Le Guide Social : Vous expliquez ne pas avoir été beaucoup à l’école. Comment ce parcours atypique vous a-t-il mené jusqu’aux études en soins infirmiers ?
Chris Van Hoeke : Je viens d’une famille de bateliers. J’ai changé 18 fois d’adresse de ma naissance jusqu’à mes 15 ans. Je n’allais pas à l’école parce que je travaillais. Quand mon père est décédé, j’avais 14 ans. Là, ma vie a changé. Tout mon monde s’est effondré.
Et là, elle m’a dit : « Plus tard, il faudra que tu sois infirmier urgentiste ! »
Le Guide Social : Votre maman souffre d’une une maladie respiratoire chronique. Après une pneumonie et deux mois d’hospitalisation, elle rentre à la maison très affaiblie. À 15 ans, vous prenez soin d’elle. Vous la nourrissez, la lavez, l’accompagnez dans chaque geste du quotidien.
Chris Van Hoeke : Je faisais ce qu’un aide-soignant ou un infirmier fait, mais à 15 ans. Puis j’ai vécu l’un des épisodes les plus violents de ma vie. Ma mère a fait un arrêt cardiaque devant moi, suite à une détresse respiratoire. Le SMUR est arrivé à la maison, j’étais en panique totale. Ils ont ouvert, mis ma mère au sol, l’ont déshabillée, l’ont réanimée. Elle est revenue à elle, puis ils sont repartis. Je me suis retrouvé seul, après. Il y avait de l’urine… Cette scène reste la pire de ma vie. Elle m’a fait énormément de mal, et me fait encore mal aujourd’hui.
Le Guide Social : Quelques mois plus tard, un second arrêt cardiaque survient. Cette fois, vous préparez votre maman avant l’arrivée des secours. Ce jour-là le médecin du SMUR vous dit une phrase qui aujourd’hui prend tout son sens.
Chris Van Hoeke : Elle a posé la main sur mon épaule et m’a dit : « Plus tard, il faudra que tu sois infirmier urgentiste. » J’en ai des frissons… Sur le moment, je me suis dit : jamais. Puis la vie a suivi son cours, et aujourd’hui, c’est exactement ce que je veux devenir.
Le Guide Social : Orphelin de père et de mère, vous avez été brièvement recueilli par un frère puis livré à vous-même, vivant dans la rue.
Chris Van Hoeke : Jusqu’au jour où une belle étoile s’est mise sur mon chemin. Ma maman adoptive, mes parents adoptifs. Je suis hyper ému parce que c’est fou quand même, mes frères et sœurs m’ont accueilli et je ne suis jamais reparti.
Le Guide Social : Qu’est-ce qui a finalement été l’élément déclencheur de votre reconversion ?
Chris Van Hoeke : J’ai été boxeur professionnel jusqu’en 2016, année où j’ai été renversé par une voiture et gravement fracturé. Je suis ensuite devenu commercial, puis manager et directeur des ventes. Quand on réussit dans ce milieu, on vous met rapidement sur un piédestal. On prend la grosse tête, on devient quelqu’un que l’on n’est pas — et il faut du temps pour s’en rendre compte.
Le Guide Social : Ce déclic arrive à l’hôpital alors que vous êtes auprès d’un neveu, atteint d’une leucémie. Une nuit, un enfant de 3 ans décède dans la chambre d’à côté…
Chris Van Hoeke : Je me suis approché du père et je lui ai demandé si ça allait. Il m’a serré dans ses bras. Je suis ensuite retourné auprès de mon neveu, je l’ai aidé à se rendormir, puis j’ai vu passer ce petit corps. À ce moment-là, je me suis dit : c’est fini. Je veux désormais aider les autres, ne plus être là où je ne dois pas être.
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Ce que la boxe a appris au soignant
Le Guide Social : Trois mois plus tard, vous faites votre rentrée en soins infirmiers. Comment s’est passé le premier jour en tant qu’étudiant ?
Chris Van Hoeke : Mon premier jour a été une préparation à la biochimie, pendant l’été. En sortant, je suis monté dans ma voiture et j’ai pleuré. Je me suis dit que je n’y arriverais pas, que ce n’était pas possible, que je n’avais pas les facultés nécessaires, que je ne connaissais rien. Je n’en ai parlé à personne. Je ne voulais pas montrer de faille, d’autant que, au début, les gens avaient peur pour moi.
Le langage scientifique, les amphithéâtres, les examens : j’étais complètement perdu. Les blocus ont été très difficiles, d’autant que je souffrais d’un TDAH non diagnostiqué à l’époque. J’étudiais vingt minutes, puis j’allais courir ou faire autre chose. Je reprenais ensuite vingt minutes, je pleurais, et finalement, j’y arrivais.
Le Guide Social : La troisième année a été particulièrement éprouvante sur le plan personnel, marquée par plusieurs deuils dans votre famille, dont ce moment très singulier où le bébé de votre frère décède alors que le vôtre naît quelques heures plus tard.
Chris Van Hoeke : Nous n’étions même pas encore sortis de la maternité que je me rendais à l’enterrement. Ça a été d’une grande violence. Dix jours plus tard, je suis retourné à l’école, puis en stage. L’une de mes professeures m’a conseillé de me mettre en arrêt. Je pensais faire une pause d’un mois. Finalement, elle a duré un an et demi. J’avais vécu trop de choses et, à un moment, il faut évacuer, sinon le corps finit par dire stop. C’est ce qui s’est passé. J’ai repris les cours cette année.
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Le Guide Social : Pourquoi souhaitez-vous vous spécialiser au sein du SMUR (Service mobile d’urgence et de réanimation) ?
Chris Van Hoeke : Parce qu’on y attend de l’efficacité. C’est concret, immédiat. On fait tout ce que l’on peut. Si la personne décède, on sait que l’on a tout donné. Si elle s’en sort, tant mieux : elle passe ensuite entre les mains d’un autre soignant.
Le Guide Social : Sur un ring comme au chevet d’un patient, il faut du sang-froid, de la précision dans les gestes, de l’endurance et une certaine éthique. Est-ce qu’à vos yeux il y a autre chose qui lie la boxe et les soins ?
Chris Van Hoeke : Pour moi, c’est le partage. Quand je suis en soin, je partage mon temps, mon énergie. J’ai envie de savoir en sortant de la chambre, que j’ai pu apporter un peu de bonheur, que la personne se sente rassurée. Être un petit rayon de soleil et que le patient se sente bien. J’ai la capacité de le faire et ce qui m’a permis de m’en rendre compte, c’est justement la boxe. A travers ce sport, j’ai pu aider des jeunes qui ne croyaient pas du tout en eux. Je les ai accompagnés et j’ai réalisé que j’étais capable de le faire, parce que j’avais envie de partager.
Il y a une autre similitude : la pression. Dans ce métier, elle est constante — celle du service, des patients, de la hiérarchie, de l’erreur possible. Je la comprends, mais je ne la subis pas. Et c’est ce qui fera ma force. J’ai vécu beaucoup de choses difficiles, et j’ai appris à en tirer du positif. Qu’est-ce qui peut être pire que de voir sa mère faire un arrêt cardiaque ? Que de se retrouver seul, sans affection, à 16 ans, à la rue, avec la faim, la soif, l’incertitude permanente ? Aujourd’hui, j’ai presque 40 ans. J’ai envie d’être heureux, d’apporter du bien aux autres. Alors la pression, je la connais. Mais ce n’est pas parce qu’on la supporte qu’il n’y a pas de difficultés.
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Quand les parcours cabossés deviennent des ressources professionnelles
Le Guide Social : Que diriez-vous à ceux qui aimeraient faire un autre choix professionnel mais n’osent pas ?
Chris Van Hoeke : Avance et tente. Au pire, tu recommenceras ailleurs. Tu n’as rien à prouver à personne. La vie est fragile, et courte.
Le Guide Social : Une apparence et un parcours surprenants : tatoué, ancien boxeur, étudiant infirmier à presque 40 ans. Vous incarnez à la fois force et soin. Comment vos collègues et vos patients réagissent quand ils découvrent votre histoire ?
Chris Van Hoeke : Si l’on me pose des questions, je réponds franchement. On me demande souvent ce que j’ai fait avant. Ma vie était alors entièrement construite autour de la boxe : si je travaillais, c’était pour pouvoir m’entraîner. Sinon, j’essayais de vivre grâce aux sponsors et aux promoteurs.
Les gens sont souvent surpris. « Ah oui, champion du monde ? Et c’est quoi ton nom ? » Je sais qu’ils vont vérifier, parce que ça étonne. Ça les fait sourire et, en général, ça passe bien. Mais je n’en parle jamais spontanément. Je ne commence pas une conversation par ça : ça ne m’intéresse pas.
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Le Guide Social : Est-ce que vous avez appris quelque chose sur vous-même en reprenant vos études ?
Chris Van Hoeke : Quand j’ai commencé la boxe, je pensais que j’étais un incapable. La boxe m’a appris que j’étais capable physiquement et les études d’infirmier m’ont appris que j’étais capable d’utiliser mon cerveau alors qu’à 19 ans je lisais mal et quand j’écrivais tout était collé parce que j’avais eu des bases scolaires minimes.
Quand j’ai envisagé de devenir infirmier, j’ai eu peur. On ne me le disait pas clairement, mais on me faisait comprendre que je n’en étais pas capable. Je me suis alors répété que j’avais déjà prouvé, à chaque étape de ma vie, que je pouvais y arriver. En boxe, on ne croyait pas en moi. En ébénisterie non plus, un métier exigeant, avec des profs très rigoureux. Et pourtant, j’ai réussi. Reprendre des études en soins infirmiers a été un défi de plus, que j’ai aussi relevé.
Aujourd’hui, je sais que je suis capable physiquement, que je peux travailler de mes mains, étudier et surtout apporter du bien aux autres.
Propos recueillis par Z.I.K., soignante
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