Nouveau gouvernement bruxellois : quelles mesures pour le Social / Santé ?
Après plus de 600 jours sans gouvernement régional, Bruxelles dispose enfin d’une feuille de route politique. Très attendue par les professionnels du social et de la santé, la Déclaration de Politique Régionale fixe des priorités qui toucheront directement la première ligne — des CPAS aux maisons médicales, en passant par les services de santé mentale et les acteurs du sans-abrisme. Le texte annonce un renforcement de la prévention, une meilleure coordination entre acteurs et une attention accrue au non-recours aux droits, dans un contexte de soutien affiché aux équipes de terrain. Mais ces ambitions s’inscrivent dans une trajectoire de retour à l’équilibre budgétaire d’ici 2029. Que réserve réellement cette législature aux professionnels ? Le Guide Social en analyse les implications.
La Déclaration de Politique Régionale s’ouvre sur un portrait flatteur de la capitale. Bruxelles y est décrite comme une ville créative, dynamique et diverse, portée par ses institutions, son tissu académique… et son tissu associatif engagé.
Au-delà de cette introduction valorisante, une question centrale se pose pour les professionnels du terrain : comment ces intentions se traduiront-elles dans les choix budgétaires, le soutien à la première ligne, la lutte contre la pauvreté et le renforcement des politiques de santé ? Le Guide Social analyse les mesures qui impacteront directement les secteurs du social et de la santé au cours de la législature.
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Un retour à l’équilibre budgétaire d’ici 2029 : quelles implications pour le Non-Marchand ?
Le cap est clair : le nouveau gouvernement bruxellois s’engage à un retour à l’équilibre budgétaire d’ici 2029. Une trajectoire pluriannuelle « crédible », selon la Déclaration, censée permettre à la Région de préserver son autonomie financière et de conserver des marges pour mener des politiques ambitieuses.
Mais l’effort annoncé est loin d’être neutre. 80 % du redressement reposera sur la maîtrise structurelle des dépenses et sur des réformes visant à rationaliser et renforcer l’efficacité des pouvoirs publics. Les 20 % restants proviendront d’une optimisation des recettes fiscales.
Autrement dit, l’essentiel de l’ajustement passera par des économies et une réorganisation de l’appareil public. Une orientation qui interroge inévitablement le secteur non-marchand, fortement dépendant des financements publics régionaux. Si la Déclaration insiste sur la stabilité et l’attractivité du tissu associatif, le contexte budgétaire laisse présager une vigilance accrue sur les dépenses, une recherche d’efficience et, potentiellement, des révisions de dispositifs existants.
Pour les ASBL bruxelloises, la question n’est donc pas seulement celle du soutien affiché, mais celle de la traduction concrète de cet équilibre entre ambition politique et discipline budgétaire.
Simplification administrative : une réorganisation en profondeur de l’appareil bruxellois
Autre axe fort de la Déclaration : la simplification administrative et institutionnelle. Le gouvernement annonce une réorganisation de l’appareil administratif bruxellois autour de quatre piliers principaux, avec l’ambition affichée de gagner en lisibilité et en efficacité.
Le premier pilier serait un Service d’Appui Régional transversal, baptisé Bruxelles-Transversalité, intégrant notamment Equal.Brussels ou Easy.Brussels. Le deuxième pilier regrouperait les missions organiques du Service public régional de Bruxelles (comme Bruxelles Emploi ou Bruxelles Environnement). Le troisième prendrait la forme d’infrastructure.brussels, une société anonyme de droit public chargée des services opérationnels. Enfin, un quatrième pilier viserait à renforcer la coordination entre entités.
L’objectif affiché : moins de lourdeurs administratives pour les citoyens, les entreprises… et, indirectement, pour les associations. La Déclaration évoque la suppression des procédures inutiles ou redondantes, dans le respect des principes du « Only once » (ne fournir qu’une seule fois une information à l’administration) et du « Ruling » (sécurisation juridique en amont).
Du côté des CPAS, une harmonisation des pratiques est également annoncée, avec un renforcement du dossier unique afin de simplifier le suivi des bénéficiaires et d’améliorer la qualité du service.
Pour le secteur associatif, souvent confronté à la multiplication des guichets, des formulaires et des contrôles croisés, cette promesse de simplification pourrait constituer une bouffée d’oxygène.
Emploi : cap sur 70 % et renforcement du rôle du secteur social
Le gouvernement bruxellois fixe un objectif ambitieux : atteindre un taux d’emploi de 70 % d’ici 2030. Pour y parvenir, il entend s’appuyer fortement sur l’action du secteur social et sur une meilleure coordination des acteurs de l’emploi.
Un cadre de collaboration renforcé sera mis en place entre Actiris, les Agences Locales pour l’Emploi (ALE), les CPAS, les maisons de l’emploi et le VDAB, en particulier pour l’accueil de première ligne. Au cœur de cette réforme : un dossier unique renforcé, censé fluidifier l’accompagnement, mutualiser les ressources matérielles et humaines et éviter les doublons. Le ministre de l’Emploi réunira les acteurs pour concrétiser cette coordination accrue.
Le gouvernement annonce également une harmonisation des lignes directrices entre les CPAS et Actiris en matière d’accompagnement des demandeurs d’emploi. Les ALE seront réformées afin de garantir le maintien des bénéficiaires actuels tout en élargissant le public visé, notamment au profit des communes.
Autre priorité : les personnes en incapacité de longue durée médicalement aptes à reprendre une activité. L’exécutif veut augmenter significativement les trajets personnalisés de retour au travail via Actiris. Les publics les plus éloignés de l’emploi bénéficieront, quant à eux, d’un accompagnement adapté pouvant inclure des formations vers les métiers en pénurie.
Enfin, les aides à l’emploi feront l’objet d’une évaluation et d’une révision afin de les simplifier et d’en améliorer l’efficacité.
Pour les ASBL actives dans l’insertion socioprofessionnelle, l’accompagnement ou la formation, ces annonces ouvrent des perspectives de collaboration renforcée — mais impliquent aussi une adaptation aux nouveaux cadres et outils de coordination.
Lutte contre la pauvreté : logement, sans-abrisme et coordination renforcée
La lutte contre la pauvreté s’articule principalement, dans la Déclaration, autour de la question du logement et du sans-abrisme. Le gouvernement annonce faire du mal-logement une « priorité politique majeure », centrée sur le droit à un logement digne.
La coordination du secteur sera confiée à Bruss’Help, avec l’appui de l’expérience du New Samusocial comme opérateur régional majeur, dans le cadre d’une réforme globale du secteur. Les « gains d’optimisation » issus de cette réorganisation seraient réinvestis dans la lutte contre le sans-abrisme — un signal qui s’inscrit dans la logique plus large de rationalisation budgétaire annoncée en amont.
L’exécutif entend agir à plusieurs niveaux : prévention de la perte de logement, renforcement des dispositifs d’urgence et amélioration des parcours de réinsertion. Une meilleure coordination et opérationnalisation des acteurs est explicitement mise en avant. Les Agences Immobilières Sociales (AIS) et les dispositifs de type Housing First devraient également être renforcés.
Le gouvernement annonce vouloir aussi veiller à l’efficacité des règles de gouvernance dans le secteur du logement et, si nécessaire, les adapter pour renforcer l’efficience et les synergies entre opérateurs.
Enfin, la cohésion sociale sera abordée avec une perspective de genre dans la lutte contre le sans-abrisme. Des parcours de sortie spécifiques aux femmes seront développés, notamment via des maisons d’accueil dédiées et le soutien aux dispositifs luttant contre la précarité menstruelle, y compris dans les structures d’hébergement pour femmes sans abri ou victimes de violences.
Pour les nombreuses ASBL actives dans l’accompagnement social, l’hébergement, l’accès au logement ou le travail de rue, ces annonces confirment une reconnaissance de leur rôle central. Mais elles s’inscrivent aussi dans un contexte de réforme et de recherche d’« optimisation » qui pourrait redessiner les équilibres du secteur.
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Économie : le Non-Marchand reconnu comme secteur stratégique
Le redéploiement économique figure parmi les priorités affichées du gouvernement. L’exécutif entend d’abord « identifier avec les acteurs de la vie économique de la Région bruxelloise (…) l’ensemble des freins au dynamisme entrepreneurial » et proposer « un plan de simplification et d’actions concrètes pour lever les barrières transversales identifiées (délivrance de permis, complexité administrative et fiscale, etc.) sans biais préalable ».
Cette stratégie ne se limite pas aux secteurs marchands traditionnels. La Déclaration cite explicitement les « secteurs pourvoyeurs d’emplois bruxellois », parmi lesquels figurent « le secteur du non-marchand et de la santé, des aides à domicile (…) et de l’économie circulaire ». Le Non-Marchand est donc reconnu comme un acteur économique à part entière, au même titre que l’Horeca, la construction ou le numérique.
Le gouvernement précise que cette stratégie devra « s’attacher à renforcer la formation et la qualité des conditions de travail et de rémunération des travailleurs qu’ils soient salariés ou indépendants ». Une orientation qui pourrait concerner directement les ASBL actives dans les soins, l’aide à domicile ou l’insertion.
La Région annonce également qu’elle sera « soutenante à l’égard de l’entreprenariat féminin et de la diversité, de l’artisanat et des commerces de proximité, de l’économie sociale et solidaire, et des ETA notamment ». Plus encore, le texte souligne que « l’économie sociale joue un rôle clé, particulièrement pour les personnes les plus éloignées de l’emploi ».
Une reconnaissance forte sur le papier. Reste à voir comment cette posture « très volontariste » se traduira concrètement dans les arbitrages budgétaires et les dispositifs de soutien.
Le social et la santé au cœur de l’action publique
Le gouvernement place clairement le social et la santé parmi les priorités de la législature. Il annonce vouloir « renforcer les politiques de prévention ainsi que la première ligne », en particulier « dans les quartiers en situation de pénuries de professionnels de la santé », et ce « en bonne intelligence avec les autres niveaux de pouvoir ».
Une santé de proximité et une logique d’« aller-vers »
L’exécutif entend développer « une politique de santé de proximité dans tous les quartiers », avec « une approche spécifique de certains publics, dont les publics fragilisés ». Cette stratégie s’inscrit dans une vision transversale : intégrer la promotion de la santé en ce compris l’approche “health in all policies” et agir sur l’ensemble des déterminants sociaux.
Concrètement, cette politique s’appuiera sur des démarches d’« aller-vers » afin de mieux atteindre « les publics les plus éloignés des dispositifs social/santé ». Des médibus sont notamment évoqués pour renforcer la prévention dans certains quartiers. L’offre de soins périnataux sera également consolidée via un accompagnement multidisciplinaire spécifique destiné aux futurs parents, en particulier les femmes enceintes vulnérables.
Soutien à la première ligne et au secteur associatif
Pour renforcer l’accessibilité des soins, le gouvernement affirme qu’il soutiendra « les structures pluridisciplinaires comme les maisons médicales, les services hospitaliers ou encore les maisons de repos et leurs alternatives ». Les services pluridisciplinaires de santé mentale et les centres de revalidation sont également mentionnés, « avec une attention particulière pour le secteur public et associatif ».
Notons aussi que les professionnels du secteur feront l’objet d’« une attention particulière en matière de reconnaissance et d’attractivités des métiers », un enjeu crucial dans un contexte de pénurie persistante.
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Lutte contre le non-recours et maintien à domicile
Autre axe transversal : la lutte contre le non-recours aux droits et aux soins. Le gouvernement entend « garantir l’effectivité réelle des droits existants, en simplifiant les démarches et en améliorant l’information des publics ».
Le maintien à domicile des personnes âgées ou en perte d’autonomie fait également partie des engagements. Un « soutien structurel aux aidants proches sera renforcé, via des dispositifs de répit et une simplification administrative ».
Santé mentale et lutte contre les addictions
En matière de santé mentale, « la priorité doit être la prévention ». Le gouvernement annonce vouloir mener « des initiatives concrètes et ambitieuses en matière de promotion et d’accompagnement de la santé mentale ». L’extension du nombre de lits est également identifiée comme une préoccupation majeure.
Concernant les addictions, l’exécutif affirme qu’il « accompagnera les personnes souffrant d’addiction pour leur offrir un trajet de sevrage ».
La cohésion sociale comme ciment de la Région
La Déclaration érige la cohésion sociale en fil rouge de la législature. Le gouvernement annonce vouloir mener « un dialogue ouvert au sein de la Région sur la question de la cohésion sociale et du vivre-ensemble » et assurer le développement des quartiers « en garantissant une réelle égalité entre les citoyens ».
Publics spécifiques : familles monoparentales, femmes, personnes LGBTQIA+, personnes en situation de handicap
Les familles monoparentales feront l’objet « d’une attention particulière et d’une action coordonnée pour lever les freins qu’elles connaissent dans leur vie quotidienne ».
Le gouvernement annonce également qu’il évaluera les plans d’action visant à lutter « contre la violence faite aux femmes et aux personnes LGBTQIA+, contre le racisme et l’antisémitisme et contre l’isolement des personnes » et qu’il adoptera, le cas échéant, un nouveau plan.
Les personnes en situation de handicap bénéficieront d’une attention particulière, notamment via « la mise en œuvre d’aménagements urbains accessibles » ainsi que de l’accès à l’emploi.
Le Non-Marchand et les pouvoirs locaux explicitement reconnus
La Déclaration est explicite : « Le tissu associatif non-marchand constitue un pilier de la cohésion sociale bruxelloise. » Sa « stabilité et son attractivité seront prises en compte dans la définition des cadres de financement et de concertation (accord non-marchand) ».
Enfin, considérant « le rôle essentiel de première ligne que jouent les pouvoirs locaux », la Région garantit « un financement pérenne des pouvoirs locaux et des CPAS ».
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Entre ambitions sociales et contraintes budgétaires : une première ligne sous tension
Sur le papier, la Déclaration de Politique Régionale envoie plusieurs signaux positifs aux secteurs du social et de la santé. La première ligne est reconnue comme essentielle, le Non-Marchand comme « pilier de la cohésion sociale bruxelloise », et les professionnels comme des acteurs clés dans la lutte contre la pauvreté, le sans-abrisme ou encore le non-recours aux droits.
Mais ces engagements s’inscrivent dans une trajectoire budgétaire exigeante, marquée par un retour à l’équilibre d’ici 2029 et une volonté affirmée de rationalisation et d’efficience. Une équation délicate pour un secteur déjà confronté à la pénurie, à l’augmentation des demandes et à la pression administrative.
Après plus de 600 jours d’incertitude politique, les professionnels connaissent désormais le cadre dans lequel ils évolueront. Reste à voir comment ces orientations se traduiront concrètement dans les budgets, les effectifs et les conditions de travail. Car au-delà des intentions, c’est bien la capacité de la première ligne à tenir — et à répondre aux besoins croissants de la population — qui sera le véritable indicateur de cette législature.
E. Vleminckx
Rédactrice en chef
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