Voir les crises, ignorer le reste : le paradoxe du travail social
Dans le Non-marchand, certains secteurs n’existent aux yeux du public que lorsqu’ils échouent. Ils deviennent visibles au moment précis où quelque chose déraille : une personne à la rue, une scène de consommation qui s’installe, un fait divers ou un soupçon d’abus. Alors seulement, les regards se tournent vers les CPAS, les centres d’hébergement, les services d’aide aux usagers de drogues. Mais lorsque le travail tient, ils disparaissent. C’est l’un des paradoxes les plus violents du travail social : sa réussite n’a pas d’image et son cœur de métier consiste précisément à faire en sorte que rien n’explose.
Une scène ordinaire qui ne fera jamais la une
Ils sont nombreux à pousser la porte d’une des deux salles de consommation à moindre risque de Bruxelles. À l’intérieur, rien d’impressionnant et toujours quelqu’un pour accueillir. On dit bonjour comme à une personne attendue, on donne le matériel stérile, on échange quelques phrases sans importance apparente. À l’abri des regards, en sécurité, ils prennent leur temps et consomment. Sur place, on discute, on boit du café, on se réchauffe, on y dort parfois, on passe le temps et, souvent, on consomme moins. Il ne se passe rien de particulier.
La scène est banale, presque ennuyeuse. Et pourtant, elle est essentielle.
C’est peut-être une infection évitée, une overdose qui n’a pas eu lieu, des nuisances en moins sur la voie publique, des violences qui ne se produisent pas. Rien de visible, rien de spectaculaire. Mais tout est là.
Pourtant, ce ne sont pas ces images-là qui finissent par s’imposer.
Ce travail que personne ne voit
Chaque hiver, le sans-abrisme revient dans le débat public. Certains y voient les effets de budgets insuffisants et d’une précarisation croissante ; d’autres y lisent l’échec des pouvoirs publics et du secteur associatif. Dans le champ des addictions, la critique est encore plus directe. À la gare des Guillemins à Liège comme au métro Ribaucourt à Bruxelles, il suffit qu’une seringue apparaisse dans l’espace public pour que les regards se tournent vers les salles de consommation à moindre risque, accusées d’encourager ce qu’elles cherchent précisément à contenir.
Toute l’année, des hommes et des femmes travaillent dans ces lieux sans faire de bruit. Comme le résume Kris Meurant, directeur du centre de crise de l’ASBL Transit, il s’agit de « travailler dans les interstices pour éviter que ça pète ». Une bonne journée, explique-t-il, c’est une journée où les choses tiennent : on accueille, on accompagne, on gère, et rien ne dégénère. Pas de cris, pas d’incident majeur. Rien de spectaculaire. L’absence d’incident devient la seule mesure possible d’une journée réussie.
De plus ce travail s’inscrit dans un temps plus long, parfois répétitif, souvent discret. « Le fait que quelqu’un revienne, déjà, c’est quelque chose », souligne Kris Meurant. Il y a aussi ces situations où l’on refait, encore et encore, les mêmes démarches : une carte d’identité perdue, refaite, puis reperdue. Des gestes qui peuvent sembler dérisoires, mais qui maintiennent un lien, une présence, une possibilité.
La conséquence est simple : tant que cela fonctionne, rien ne remonte. Pas de récit, pas d’attention, pas de reconnaissance. Ce n’est pas un oubli, mais une limite de notre regard collectif, qui se fixe sur ce qui déborde sans savoir lire ce qui fonctionne. Cette vision partielle produit un effet pervers : elle donne l’impression que ces secteurs n’existent qu’à travers leurs moments de tension. Alors, qu’est-ce qui fait que, parfois, cela ne tient plus et que le travail social devient soudain perceptible ?
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Quand ça ne suffit plus
Sur le terrain, le travail social se heurte à une accumulation silencieuse de contraintes qu’il ne peut plus absorber seul.
À Bruxelles, par exemple, les chiffres ont fini par rattraper ce que les professionnels voyaient déjà venir : le sans-abrisme a augmenté de 24,5 % depuis 2022 (source : Bruss’help, Dénombrement des personnes sans abri et mal logées en Région de Bruxelles-Capitale, 2024). Le reste du pays n’est pas épargné « On voit arriver la précarité, des profils de plus en plus abîmés, des situations de plus en plus lourdes », constate Kris Meurant. La montée du crack en est un exemple. « Ça permet de tenir en rue, de rester éveillé. Mais ça détruit très vite, le corps comme l’esprit. »
Les services de terrain repèrent les évolutions, essaient de limiter la casse, parfois d’anticiper. Mais avec moins de logements accessibles, des dispositifs fonctionnant à capacité maximale et une précarité qui s’installe, ils atteignent les limites de ce qu’ils peuvent absorber seuls.
Dans des quartiers comme Ribaucourt, rappelle Kris Meurant, les nuisances liées aux drogues ne datent pas d’hier. « Cela fait trente-cinq ans que ces réalités sont là. Installer un dispositif, ce n’est pas créer le problème, c’est s’y ancrer pour tenter de le contenir. » Pourtant, dès qu’un élément apparaît, la présence même du dispositif est remise en cause.
« Personne ne peut travailler sans horizon. »
Dans les CPAS, la pression est tout aussi forte. Les demandes arrivent tard, souvent quand la situation est déjà fragile, parfois au bord de la rupture. Le travail consiste alors à stabiliser, à éviter que ça bascule. Concrètement, les équipes accompagnent sans pouvoir promettre d’issue. Elles soutiennent, cherchent des solutions, tentent de maintenir des situations à flot. Mais dans un contexte de pénurie de logements et de budgets contraints, aucune solution rapide n’est garantie. Comme le rappelle Sylvie Longo, manager du service logement au CPAS de Schaerbeek, « il s’agit d’une obligation de moyens, dans un cadre contraint, et non d’une garantie de résultat. » La fragilité est aussi politique et budgétaire.
« On sort de 613 jours sans gouvernement. On est à genoux », résume Kris Meurant. Derrière cette phrase : des équipes confrontées à une pression croissante, des incertitudes structurelles et une absence de perspectives claires. « Personne ne peut travailler sans horizon. » Et malgré cela, la plupart du temps, les situations restent contenues. Mais lorsqu’elles cèdent, même ponctuellement, elles redéfinissent tout. « Il suffit qu’une personne fasse une connerie pour que tout le groupe soit résumé à ça. » Ces secteurs n’apparaissent vraiment que lorsqu’un incident survient.
Quelle reconnaissance pour ces femmes et ces hommes ?
Cette invisibilité a un impact direct sur les équipes, même si elle reste ambivalente.
« Le fait d’avoir contribué à éviter une dégradation de situation nourrit un sentiment d’utilité réel », explique Sylvie Longo, manager du service logement du CPAS de Schaerbeek. Éviter une perte de logement, stabiliser une situation locative, contenir un endettement : ces actions constituent le cœur du travail. Elles produisent des effets concrets, mais rarement perceptibles.
Cette absence de visibilité pèse. « Ne pas voir de résultat concret ou mesurable, ou ne pas être reconnu pour son travail souvent discret, peut donner l’impression que les efforts ne sont pas pleinement valorisés. » Lorsque les situations restent stables, rien ne remonte.
« Rendre visible un travail qui consiste précisément à éviter les crises reste un enjeu. »
« Il y a clairement un sentiment que les CPAS sont surtout médiatisés lors de situations de crise », poursuit Sylvie Longo. « On retient surtout ces moments, mais rarement le travail préventif qui constitue pourtant le cœur de notre action. Rendre visible un travail qui consiste précisément à éviter les crises reste un enjeu. » Dans les centres d’addictions, le constat est le même. « Ça ne pète pas si souvent que ça », résume Kris Meurant. « Et le public n’a pas forcément conscience de ce qui se joue. »
Dans ces conditions, ce qui permet de tenir ne vient pas de l’extérieur. Il vient du collectif. « Sans l’équipe, personne n’avance », dit-il. L’équipe, au sens large : collègues, partenaires, réseaux. « On se connaît, on se parle, on se défend. Si quelqu’un a besoin de quelque chose, on appelle un autre service, on oriente, on se complète. C’est ça qui nous fait tenir. »
Dans un secteur où les progrès sont lents et incertains, cette solidarité devient essentielle. Elle compense en partie une reconnaissance faible, parfois inexistante. Alors les repères changent. La réussite ne se mesure plus à des résultats visibles, mais à des signes discrets. « Il y a plein de petites réussites au quotidien », explique Kris Meurant. Une personne qui revient alors qu’on la pensait perdue. Quelqu’un qui rapporte ses seringues plutôt que de les laisser dehors. « Ça ne paraît rien, mais c’est énorme. » Des gestes minuscules, mais qui suffisent, la plupart du temps, à continuer.
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Apprendre à voir autrement
Peut-être que, pour comprendre, il faut déplacer le regard. Ne pas chercher ce qui se voit, mais ce qui ne se produit pas.
Regarder la gare du Midi telle qu’elle est aujourd’hui, et tenter d’imaginer ce qu’elle deviendrait si ces milliers de consommations n’étaient pas absorbées ailleurs, si elles se déroulaient toutes en pleine rue, dans les entrées d’immeubles, entre deux voitures, sous les regards et les tensions que cela implique. Vingt-cinq mille consommations évitées en quatre ans : ce chiffre ne dit rien tant qu’on ne le met pas en situation, tant qu’on ne le projette pas dans le réel.
Faire le même exercice avec le logement. Devant un immeuble dégradé, une façade fissurée, un bâtiment que l’on remarque parce qu’il est au bord de la rupture, il est facile de voir ce qui n’a pas été fait. Plus difficile d’imaginer tout ce qui a été mis en place : les signalements, les visites, les médiations, les dossiers montés, les tentatives pour maintenir des occupants, pour éviter une expulsion, pour organiser un départ sans basculement. Ce travail-là existe, il est constant, mais il disparaît dès lors qu’un effondrement, vient occuper toute la scène.
Et puis il y a la rue. Une personne que l’on voit dormir dehors, et toutes celles que l’on ne voit pas : celles qui ont tenu une nuit de plus à l’intérieur, celles dont la situation a été stabilisée à temps, celles qui ont évité la rupture sans que cela ne fasse événement.
Quand le travail social fonctionne, il ne se voit pas
Le travail social ne manque ni de données ni de résultats. Il produit même une quantité considérable d’effets mesurables, car il doit constamment se justifier. Mais il se heurte à une limite plus profonde : l’incapacité à donner une place à ce qui n’a pas eu lieu.
Tant que nous continuerons à ne regarder que ce qui déborde, ce travail restera condamné à apparaître uniquement lorsqu’il échoue et à disparaître précisément lorsqu’il fonctionne.
Oui, il y a des échecs. Il y en a déjà, il y en aura encore. Des situations qui échappent, des personnes qui disparaissent des radars, des parcours qui se brisent malgré les suivis, malgré les relais, malgré le temps investi. Aucun professionnel du secteur ne prétend le contraire. Mais s’arrêter à ces moments-là, c’est regarder le travail social à travers ses seuls points de rupture, comme si tout ce qui précède n’existait pas. Comme si ces trajectoires n’avaient pas été tenues, parfois pendant des mois, des années, avant de céder sous une pression qui dépasse largement ceux qui les accompagnent.
Une enquête de Sara Abdennouri
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