Pourquoi le stage pousse des futurs infirmiers à stopper leurs études

Pourquoi le stage pousse des futurs infirmiers à stopper leurs études

Lénaïc Damman, infirmier en chef à la clinique Saint-Pierre d’Ottignies, a réalisé un mémoire sur la violence que peut représenter le lieu de stage pour les étudiants infirmiers. Son étude, qui porte sur les étudiants infirmiers de 3eme années, met la lumière sur des chiffres très préoccupants. En effet, 99.6% des étudiants sondés ont ressenti une forme de violence dans leur stage. Comment un lieu d’apprentissage de la pratique devient-il un lieu de répulsion ? Réponses.

[DOSSIER]
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« En 2017, la Fédération Nationale des Étudiants en Soins Infirmiers [FNESI] lançait une vaste enquête sur le mal-être des étudiants en soins infirmiers. D’une part, il ressort de cette enquête une souffrance manifeste exprimée par les étudiants, certains témoignages ciblant d’ailleurs très clairement les stages comme un lieu de souffrance plus que d’apprentissage », commence Lénaïc Damman. Un constat qui a poussé le professionnel à aller plus loin dans l’analyse de ce phénomène interpellant.

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Lier la violence et l’envie d’arrêter

Via son mémoire « La violence verticale, dans le contexte des stages en soins infirmiers, amène-t-elle les étudiants à imaginer arrêter leurs études ? », il a souhaité se pencher sur le lien entre cette violence décrite dans différentes études et l’abandon de la formation, qu’il appelle attrition. « Nous étions quasi certains de trouver un score "élevé" de violence ressentie. L’association avec l’attrition vient plutôt du fait que la question était déjà présente dans le questionnaire. Lier la violence et l’envie d’arrêter permettait de circonscrire le mémoire en une question claire et précise de recherche », explique Lénaïc Damman. En effet, en discutant avec ses camarades ainsi qu’avec l’un de ses professeurs, l’idée le poursuit et fait naître en lui cette idée. Celle de comprendre comment un lieu d’apprentissage du pratique pouvait devenir un lieu de répulsion.

Cependant ce phénomène n’est pas nouveau. En revanche, depuis quelques années, celui-ci se trouve amplifié avec les restrictions dont fait face le secteur, le manque d’argent, de personnel, de temps ainsi que la perte de sens des professionnels. « Je doute que la situation soit récente. Je pense que ce phénomène a connu un début beaucoup plus insidieux. La réponse est en partie dans ce que la littérature peut dire de la violence horizontale : d’infirmière à infirmière (à défaut d’avoir du pouvoir, l’infirmière qui "doit obéissance aux médecins et empathie à tout patient" détourne sa colère sur qui elle peut, le plus souvent ses propres collègues). Cela crée un climat propice à générer une culture de la tolérance à des éventements "violents". Je pense qu’il y a un effet peut-être de "baptême". Je m’explique, si vous-même vous êtes passé par là, alors elles aussi : "pourquoi ménager des étudiantes alors que de notre temps, c’était encore plus dur que maintenant..." »

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La difficulté à trouver sa place

« On observe que la première source de violence perçue par les étudiants est le manque de prise en considération », poursuit-il. Lénaïc Damman explique également que l’étudiant est toujours renvoyé à sa condition et à sa jeunesse. Une situation qui met à l’écart l’étudiant et qui peut contribuer à créer un climat non-adéquat pour le stagiaire où celui-ci se voit souvent appeler par sa condition et non pas son nom. Autre phénomène : les gros turn-over internes dans certaines équipes ne favorisent pas la création d’un climat d’équipe où l’étudiant est partie intégrante. « Ajoutez à cela parfois sept stagiaires en même temps (et je ne compte que les stagiaires infirmière et aide-soignant) qui restent quatre semaines et seront remplacés directement après... difficile de prendre le temps, encore une fois, de connaître tous les prénoms ».

Les stages sont difficiles, prenants, fatigants… Sans compter l’impression de ne pas y trouver sa place et d’être en tort pour cela. L’étudiant s’y sent parfois méprisé. Une insertion dans le monde du travail qui peut être brutale. Le stagiaire, dans les faits, sert le plus souvent de main-d’œuvre pour des tâches ingrates et administratives. Tâches nécessaires et importantes mais non contributives pour la formation.

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Le manque de moyens

« Je travaille dans un service de psychiatrie et la gestion du temps y est tout autre que dans les services classiques. Je peux vous dire que prendre deux heures pour accueillir l’étudiant à son 1er jour est un véritable luxe mais impacte très positivement son ressenti pour le stage... Il est clair que les étudiants apportent une main-d’œuvre conséquente, si pas indispensable par moment et que cela, malheureusement, rend difficile de les encadrer comme des personnes en apprentissage. Je ne pense pas que les infirmières (qui nomment d’ailleurs des infirmières relais étudiant !) négligent l’aspect "enseignement" mais force est de constater que la priorité doit rester celle de la sécurité et la qualité de soins avant tout ».

Il est facilement imaginable que devant l’ampleur des professionnels qui craquent psychologiquement à cause de leur travail ou qui changent complètement de métier, les stagiaires eux aussi sont impactés directement par le manque de moyens alloués à la santé. Mais l’argent n’est pas le seul facteur de ce phénomène. Il y a aussi le facteur de la violence horizontale comme l’indique le chef infirmier : « Attention que l’argent ne fait pas tout, il faut aussi se rendre compte que des comportements (humains) sont changeables ».

La question est donc posée, peut on demander aux équipes soignantes de former deux, trois, quatre stagiaires en même temps alors même qu’elles n’arrivent pas (plus) à exercer leurs tâches ? Il est alors peu surprenant que le lieu de stage soit synonyme de lieu de violence pour beaucoup d’étudiants en absence de moyens et de personnel pour les encadrer.

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Le stage, un apprentissage nécessaire ?

« Personnellement, je pense bien que les profs sont au courant de la situation vécue sur le terrain par les stagiaires. Pas impossible qu’il subsiste des idéaux tels que "moi aussi je suis passé par là alors pourquoi pas les étudiants aussi" ? Pas impossible que les profs aient été d’anciens "bons élèves" qui ont su traverser leurs études sans de trop grandes difficultés (sinon, ils quittent définitivement le domaine de la santé) et ont donc probablement un avis biaisé sur la question. Ils n’ont tout simplement pas beaucoup le choix, et c’est surtout cela ! Les places de stages coûtent chères ! Arrêter d’envoyer des étudiants dans une unité qui cause problème, c’est devoir replacer des étudiants vers d’autres unités déjà saturées qui accueilleront plus difficilement la masse d’étudiants, etc. »

Le stage est nécessaire pour se former et se confronter aux risques et à la dureté du métier. Cependant, cette étude montre que le stage est facteur de stress, d’inquiétude et apporte des maux autant qu’il apporte des connaissances utiles. S’ajoute à cela les stages où le manque de moyens et d’encadrement pédagogique influent sur l’intérêt réel du stage.

Lénaic Damman conclut : « On peut aussi imaginer retarder/limiter l’accès au stage et maximiser les exercices dans l’école sur des mannequins. On enverrait des étudiants plus matures et plus formés, peut-être plus aptes à faire face aux équipes surchargées. Il existe une unité qui a créé une culture de l’accueil, les résultats ne sont arrivés que 5 ans après, mais ça marche ».

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B.T.



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