Sam, infirmier : "Et toujours cette impression d'avoir mal travaillé..."

Sam, infirmier:

Depuis des mois, les professionnels de la santé expriment leur profond mal-être. Derrière cette vague de contestation se cachent des hommes et des femmes qui travaillent dans des conditions déplorables, qui sacrifient leur santé mentale et physique pour nous soigner. Le Guide Social a donné la parole à ces travailleurs. Aujourd’hui, c’est au tour de Sam. Infirmier depuis dix ans en chirurgie cardiaque, le soignant dénonce la pression constante exercée par le corps managérial, la charge administrative qui ne cesse de s’alourdir et la déshumanisation alarmante de son métier. Edifiant.

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« Aujourd’hui, l’état d’esprit des infirmiers et des infirmières oscille entre le burn-out et la révolte », lâche Sam, infirmier dans un hôpital. Celui qui officie dans un service de chirurgie cardiaque depuis dix ans poursuit : « Nous voulons défendre nos patients, ne pas les lâcher. Mais, petit à petit, nous nous rendons compte que pour les défendre, nous devons nous battre pour obtenir de meilleures conditions de travail. On parle beaucoup du niveau salarial dans le milieu infirmier. Clairement, il pourrait être amélioré mais honnêtement notre vœu premier, c’est de pouvoir bien soigner. »

Il faut dire qu’aujourd’hui, la situation observée dans les hôpitaux belges fait froid dans le dos. Les professionnels de la santé doivent composer avec un sous-financement important qui impacte toujours plus leur quotidien, avec une pression constante de la part du corps managérial, avec un hyper-contrôle via des procédures et des outils informatiques et avec une grave dévalorisation de l’aspect humain de ces métiers. « On en arrive à un point où compenser les manques n’est plus possible », alerte-t-il. « On se rend compte qu’en allant dans la rue, on va pouvoir sauver les patients. C’est dire à quel point le système de santé est en crise. On a tiré sur l’élastique tellement longtemps… Il est temps d’arrêter de tenir, de donner la limite, de dire non. Mais, c’est plus facile à dire qu’à faire. Or, nous devons tous comprendre une chose : ce n’est pas de notre faute s’il y a des mauvais soins, c’est de la faute de la structure dans laquelle on travaille ! »

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Un management basé sur les chiffres

Pour Sam, la dégradation des conditions de travail est intimement liée au changement de visage des directions. Ainsi, selon lui, depuis une dizaine d’années, le secteur hospitalier est le théâtre d’une passation de pouvoir, qui ne se fait pas sans difficultés, entre le corps médical et le corps managérial. « Avant, les hôpitaux étaient dirigés par le corps médical », observe-t-il. « Les gestionnaires avaient donc une notion du soin. Ils savaient ce que c’était de travailler sur le terrain, de soigner. Aujourd’hui, c’est le pouvoir managérial qui prend la mainmise sur l’hôpital. » Ensuite, il évoque une position émanant davantage de nos mandataires politiques : la course aux économies. « L’Etat estime qu’il dépense trop. Pour changer la donne, il réalise des réductions budgétaires. Face à cela, les directions hospitalières pressent le citron à tout le monde. On est soumis à des techniques managériales venues du privé qui sont le juste à temps, les flux tendus… Autant de pratiques pour augmenter la productivité des soignants. Aujourd’hui, le management, c’est la gestion des flux, des chiffres et des données. »

Conséquence de cette logique : le personnel hospitalier est frappé par une multiplication des procédures administratives. Le but ? Fournir des données aux directions afin d’améliorer les protocoles. « Pour illustrer la situation, on peut dire qu’aujourd’hui, être infirmier c’est te dire comment conduire ta voiture. Tu as d’un côté le protocole qui t’explique comment conduire ta voiture alors que tu sais le faire mais tu es obligé de suivre ce protocole. De l’autre côté, il y a une fiche où tu dois cocher tous tes actes. Cela, tu dois le faire en même temps que tu conduis. C’est intenable… Aujourd’hui, c’est là-dessus que le management évalue la qualité des soins, le personnel et l’efficacité des procédures. La personne qui va bien soigner, à ses yeux, est celle qui va bien remplir les fichiers... Tu peux gérer tes patients n’importe comment, faire mal tes pansements, avoir une relation sociale catastrophique avec tes patients mais si tu remplis bien tes trucs, tu es nickel. »

Le quotidien des soignants est donc rythmé par l’obligation d’effectuer une série de procédures administratives. Remplir des fiches, cocher des listes sont des tâches qui occupent une partie conséquente de leur temps, au détriment de leur présence en chambre.

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Et l’humain dans tout ça ?

Être soignant ne se résume pas à la réalisation d’une série d’actes techniques, non. La profession est également basée sur la notion de care. Cette dernière englobe le temps humain, le relationnel, la patience ou bien encore l’écoute. Mais, malheureusement, en pratique, les travailleurs ont de moins en moins le temps de valoriser cet aspect de leur métier, pourtant ô combien essentiel. « Quand les infirmières disent, nous avons un problème de reconnaissance, en fait, il s’agit de la reconnaissance du care mais aussi de la charge mentale que c’est de soigner », pointe avec force l’infirmier. Et de rajouter : « Mon patient, je le connais. Je connais son cas évidemment mais également son regard habituel, l’aspect de sa peau, son attitude, la manière dont il bouge, dont il parle. C’est cette attention particulière par rapport au patient qu’on veut faire reconnaître. La lutte des soignants est la lutte de la crise du care. On n’a plus le temps pour soigner, pour prendre soin. Les infirmières veulent le temps long pour soigner correctement. »

Les professionnels de la santé sont tiraillés entre leur idéal de soin très fort et des conditions de travail problématiques qui les plongent dans une impossibilité d’atteindre une satisfaction de leur travail. Les frustrations sont légions. « On rentre chez nous avec l’impression d’avoir mal travaillé. C’est horrible », dénonce Sam. « On se dit : on avait la détresse des gens en main et on l’a mal gérée parce qu’on n’avait pas le temps, parce qu’il y avait trop de demandes. Parce qu’on avait trop de patients en charge, parce qu’on a été interrompu sans cesse, toute la journée et par tout le monde. Moi je pète des plombs parce que je ne peux pas travailler tranquillement. Le kiné vient me voir, pour expliquer qu’il y a ceci et cela pour le patient, il y a le médecin qui vient te demander un truc ou te faire un ordre médical, il y a le suivi avec la diététicienne qu’il faut rappeler car ton patient fait de fausses déglutitions et il faut penser à appeler la pharmacie pour la commande d’un médicament. » Un rythme effréné qui met indiscutablement les soignants sur les genoux et qui nuit à leur santé mentale et physique.

Cette situation a une autre conséquence désastreuse : la maltraitance qui s’exerce sur les patients. Pour notre interlocuteur, ce phénomène s’observe de manière particulièrement intense la nuit... « Dans mon service, les patients ont été opérés du cœur ou ils vont l’être. Ce n’est pas rien. Difficile dans ces conditions de parvenir à trouver le sommeil... Et moi je passe dans les chambres et j’ai une vingtaine de patients et je leur dis « vous êtes bien installé ? Vous êtes bien installé ! Je vais prendre votre tension, votre température. Ok, tout est bon ! Allez salut ! ». Cela ne marche pas. Les patients sont stressés, ne dorment pas, t’appellent cinq fois dans la nuit. Alors que si tu avais pris le temps de faire une bonne mise au lit, ils t’auraient beaucoup moins appelé car ils auraient été apaisés. »

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De la lutte à la reconversion professionnelle

Face à la crise qui traverse actuellement les blouses blanches, chacun y va de sa méthode pour garder la tête hors de l’eau. Une question de survie… Il y a évidemment la stratégie collective de crier, d’une seule voix, son ras-le-bol. De s’unir pour se révolter et pour obtenir enfin des changements. C’est l’option choisie par Sam, qui est un membre actif du mouvement « Santé en Lutte », porté par et pour les soignants. « Les revendications sont assez claires : on veut plus de personnel sur le terrain, on veut une valorisation salariale avec une priorité aux métiers les plus précaires », énumère-t-il. « Notre souhait est aussi plus d’humanité dans le traitement qu’on subit de la part des directions hospitalières, dans les rapports sociaux dans l’hôpital entre corps professionnels. Et évidemment offrir plus d’humanité aux patients. » Il rajoute : « Le grand travail aujourd’hui est la mobilisation sur le terrain. On cherche à ce que les travailleurs se déclarent en lutte. Le fait de dire on n’est pas d’accord, c’est déjà un premier pas. »

Si Sam a choisi l’action, d’autres travailleurs optent, de leur côté, pour des stratégies individuelles. Cela peut se concrétiser par une réduction du temps de travail ou par le départ du milieu hospitalier. D’autres iront voir ailleurs si l’herbe est plus verte, passant d’une unité à une autre. « Et là, on se rend compte que c’est partout la merde… Et puis comme une grande partie des professionnels de la santé, il y a un moment c’est la reconversion qui s’impose. »

Pour lui, la pénurie des infirmières, régulièrement dénoncée, est le résultat des mauvaises conditions de travail. « Elle n’est pas causée par un manque de diplômés. Ils sont là. C’est juste qu’ils se barrent. La pénurie est le symptôme. L’origine ? Les mauvaises conditions de travail et les mauvaises conditions salariales qui font que maintenant avec le cumul des quatre ans il n’y a plus personne qui veut faire ce job », déplore le soignant. Il conclut : « Avant, tu devenais infirmier en trois ans, via des études professionnalisantes assez rapides. Maintenant c’est quatre ans pour faire un métier qui ne fait pas rêver entre guillemets. Il faut donc être extrêmement convaincus pour embrasser une telle carrière. »

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E.V.



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