Développement du profil de sage-femme consultante au CHU Saint-Pierre

Développement du profil de sage-femme consultante au CHU Saint-Pierre

Depuis deux ans, huit sages-femmes* du CHU Saint-Pierre développent un groupe de travail sur le modèle des sages-femmes cliniciennes anglaises (“consultant midwives”). Voici un aperçu de leurs activités, des objectifs et des défis auxquels elles font face.

Relever le défi de l’exigence croissante de la profession et assurer les standards de qualité internationaux

Printemps 2018 à l’hôpital Saint-Pierre, un groupe de sages-femmes fait le constat qu’elles sont confrontées à des problématiques récurrentes qui tendent à accroître la perte de sens de leur travail. Dans l’une des plus grandes maternités de l’agglomération bruxelloise (120 sages-femmes pour près de 3.300 naissances par an), de nombreuses initiatives individuelles sont régulièrement mises en place mais peinent à être pérennisées faute de temps et d’énergie (Van Leeuw & Leroy, 2019).

Dès lors, quelques sages-femmes décident de mutualiser leurs savoirs ainsi que leurs efforts et montent un groupe de travail. Fortes de différents masters et d’expertises cliniques variées, mais aussi soutenues par leurs cheffes, leur responsable de département, et la hiérarchie médicale elles montent leur premier projet : le « tour sage-femme ». Le principe est simple : créer un séminaire hebdomadaire qui alterne la présentation de sujets concrets et des reprises de cas clinique à discuter en équipe.

Centrés sur la pratique sage-femme, ces tours d’une heure ont comme objectifs principaux la valorisation de soins sages-femmes optimaux tels que décrits dans la littérature scientifique, et l’amélioration de la communication en général (lisibilité et didactique des protocoles, permettre le feedback et le debriefing de dossiers exemplaires ou problématiques, uniformisation des pratiques sages-femmes, …).

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Création d’un nouveau rôle de sages-femmes cliniciennes et empowerment des sages-femmes

Les effets sont immédiats : « En quelques mois on est vraiment passées d’un certain constat d’impuissance à une réelle démarche d’innovation et d’empouvoirement. On s’est servie du groupe pour mener à bien des projets qu’on n’avait pas la force de mener toute seule jusqu’alors », déclare Alice.

En quelques mois le groupe double ses effectifs. C’est ensuite plusieurs projets parallèles qui sont menés comme la création de protocoles hospitaliers ou des groupes de réflexion sur l’épuisement au travail. « On s’est rendu compte qu’avec des arguments solides issus de revues systématiques de la littérature, on pouvait vraiment faire bouger les lignes », continue Laura. C’est ainsi que le groupe de travail crée un protocole sur la rupture de la poche des eaux avant la mise en travail et la possibilité d’attendre la mise en travail spontanée à la maison, si c’est le choix de la mère. Jusqu’ici, l’expectative, permise uniquement à l’hôpital, était plutôt l’exception, comme l’explique Clémence : « On avait des réticences à attendre que le travail commence spontanément car on craignait les complications. En revoyant la littérature on s’est rendu compte que les risques étaient très limités ! On a mis à disposition des informations accessibles pour les femmes pour qu’elles puissent choisir ce qu’elles préféraient en connaissance de cause. »

Un interne en médecine a eu l’occasion d’étudier les issues de naissance suite à la mise en place du protocole pour son mémoire, et aucune différence significative n’a été observée entre les groupes étudiés. « Bien que ces résultats soient peu puissants, compte tenu de la rigueur nécessaire aux études actuelles, on peut dire que c’est un bon début. On est sur la bonne voie ! », ajoute-t-elle.

Suivent la réanimation cardio-pulmonaire obstétricale ou la prise en soins des mères en bonne santé à la maternité… Autant de projets qui visent à montrer que les sages-femmes ont le bagage nécessaire et apportent un regard complémentaire aux protocoles créés par les médecins. Et si l’on en croit Céleste, le groupe de travail n’en est qu’aux prémisses : « La suite logique serait de pouvoir créer des groupes de travail avec des usagères de soins et des associations. »

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Entre appuis structurels et défis concernant le secteur de la santé

Tout cela a été rendu possible par une hiérarchie très soutenante. Bénédicte Goubau cheffe sage-femme du pôle mère-enfant et Dr Patricia Barlow, alors cheffe médicale du pôle obstétrical au CHU, ont pris activement part aux efforts fournis. Des budgets ont même pu être mis à disposition pour une intervenante extérieure (notamment des tables rondes sur la prévention de l’épuisement au travail avec Bénédicte de Thysebaert) ou du temps de travail sur de la consultance pour les services de maternité par des sages-femmes du groupe. Les membres expliquent : « Un certain nombre d’heures de travail dédiées au groupe ont pu être rémunérées, mais il faut toujours le faire consciemment car cela soustrait des heures réservées aux prestations cliniques et déforce les équipes qui sont déjà fatiguées… ». « Ce que l’on vise, c’est une valorisation structurelle de notre travail. Par exemple en nous octroyant des heures scientifiques, jusqu’ici réservées aux médecins, et en créant des postes de sages-femmes cliniciennes, comme au Royaume-Uni. »

Sur l’ensemble des membres du groupe, aucune n’est à temps plein, constat fréquent dans le milieu hospitalier où 40% des infirmières sont en prestations réduites (Huart, 2018). C’est leur façon de supporter les conditions de travail qui ne sont pas faciles et de nourrir leur pratique par l’investissement dans d’autres projets professionnels (associatif, militant, universitaire…). « En passant à 80%, j’ai la possibilité de m’investir à 150% lorsque je suis à l’hôpital et de tenir le coup en me ressourçant grâce à d’autres projets », comme l’explique Clémence. Elle poursuit : « Le temps plein à l’hôpital ça finit par devenir aliénant… J’ai décidé de faire ce sacrifice car à force, j’avais trop de craintes par rapport aux erreurs ou à la négligence que cela pouvait entraîner. »

C’est Adèle qui mène le pan social du groupe de travail en prenant activement part dans le mouvement de la santé en lutte, « de façon générale on est toutes assez investies dans les mouvements sociaux qui secouent le milieu de la santé. On croit très fort dans la capacité de changement du système de santé actuel, d’autant plus qu’on y prend une part active ! »

Après les deux vagues de covid-19 impliquant annulations des séminaires, réorganisation à grande échelle et restrictions budgétaires, les sages-femmes n’ont pas dit leur dernier mot ! « Rebondir, s’adapter, trouver des plans B, ça va, on est habituées maintenant ! C’est l’essence de la pratique sage-femme en fait ! Alors on retrousse nos manches et on y retourne ».

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* Laura Boucher

Adèle Fège

Emma Jeune

Julie Mingant

Alice Van Dormael

Céline Van Vaerenbergh

Céleste Vincent

Clémence Vital Durand.

Savoir plus :

- Huart D, “Subjectivité soignante et contestation collective : Le cas d’une équipe infirmière travaillant dans une unité de chirurgie cardiovasculaire” Mémoire de Master en Sciences du Travail, sous la direction de Professeur Guy Lebeer, Bruxelles, Université Libre de Bruxelles, 2018.
- Van Leeuw V, Leroy Ch. Santé périnatale en Région bruxelloise – Année 2019. Centre d’Épidémiologie Périnatale, 2020.




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