Le coup de gueule de Melyssa, sage-femme : "Je suis fatiguée !"

01/10/20
Le coup de gueule de Melyssa, sage-femme:

A l’heure où je vous écris, je sors d’un très long accompagnement de près de 43h auprès d’une femme en travail que j’ai accompagné à la Bulle, Maison de Naissance, et que j’ai accompagné à l’hôpital ensuite. Il y a quelques jours c’était ma collègue Mélanie qui était dans cette situation. Et quelques jours avant cela encore une autre de mes collègues lors d’un accouchement à domicile. Après cette longue expérience, j’ai envie de vous partager ce constat difficile et douloureux. Je suis fatiguée !!!

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Ah oui vous allez me dire après 43h auprès de ce couple évidemment que tu es fatiguée… Non mais pas cette fatigue là... ça, ça va. Non je suis fatiguée d’avoir un métier aussi peu reconnu, aussi inintéressant pour les pouvoirs politiques ou au point que notre rémunération prévue par l’INAMI en est risible...

Je m’explique. Voici en claire les tarifs pour un accouchement à domicile ou en maison de naissance. En semaine le suivi de travail est de 211,5€, l’accouchement 257,48€ soit un total de 468,98€ (j’imagine que vous n’imaginiez pas ce tarif). En week-end, le suivi de travail est de 317,26€ et l’accouchement 386,23€ soit un total de 703,49€. Quand, comme moi hier ou mes collègues il y a quelques jours, on transfert une patiente à l’hôpital on ne peut tarifier que le suivi de travail. Sachant que cette somme est la même que le suivi qu’il dure quelques minutes ou plusieurs jours. Concrètement ici j’ai travaillé pour 211,5€/43 = 4,92€/h. Elle est pas belle la vie ? Vous voyez où je veux en venir, sans oublier que je dois retirer environ la moitié pour payer mes cotisations sociales.

Mais en plus et surtout, j’ai des sages-femmes qui sont venues me soutenir pendant ce long accompagnement. Même si j’ai été seule pendant une grande partie j’ai des sages-femmes qui sont venues veiller avec moi au bon déroulement de la naissance. Parce que au delà d’un certain temps être seule dans ces situations rend les peurs plus palpables et on ne voit plus l’entièreté de la fresque sur le mur où notre nez est collé. Elles m’ont aussi permis de dormir une heure par ci, une demi heure par la (oui 1h 30 sur 43h).

Elle mérite aussi un payement pour leur disponibilités. Oui sauf qu’on ne peut que un code suivi de travail. Qui d’elles ou de moi méritent ce Graal ?

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Financièrement, c’est vraiment une catastrophe

Bon dans la pratique en général on fait toutes notre popote et souvent la deuxième sage-femme tarifie le code et moi je majore mon suivi du même montant s’ils ont une assurance ils seront remboursés d’un tel montant supplémentaire tellement il est risible encore une fois. Sauf que parfois les personnes n’ont pas d’assurance. Et c’est d’ailleurs le cas de ce petit couple accompagné pendant 43h. Je sais qu’ils ont déjà mis de côté pour payer le forfait qui est demandé pour la maison de naissance.

Ça me tiraille de savoir que je pourrais les mettre dans le rouge et en même temps pendant tout cet accompagnement je n’ai pas pu faire de consultation prénatal ou de visite à domicile. Je n’ai pas non plus passé de temps avec ma famille et mon super mari a géré en mode papa solo pendant 48h avec nos 4 enfants.

C’est vrai que je fais le « plus beau métier du monde » qui me nourrit humainement souvent bien au delà de ce que je croyais possible. Mais financièrement c’est vraiment une catastrophe le ratio heures de prestation/rémunération...pour les soins postnataux par exemple à partir du 6eme jour la visite est a 33,79 (les montants sont toujours en brut) et souvent ces consultations prennent bien plus d’une heure souvent nos patientes n’habitent pas l’une à côté de l’autre vous imaginez bien qu’on en voit pas 10 par jour.

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En pleurs en sortant de la salle de naissance

N’oublions pas que nous sommes une profession médicale avec la responsabilité qui va de paire avec.

Ce n’est pas qu’un accompagnement justement c’est un véritable suivi médical où l’on s’assure tout du long que tout est toujours bon. Ou on évalue la situation au fur et à mesure au cas par cas. Et quand on transfère, on a toujours la peur d’être mal accueilli ou jugé pour nos pratiques moins "protocolnormées" car on prend le temps de s’adapter à la physiologie de chaque femme, de chaque bébé, de chaque couple. Et ceci parce qu’on les connait et parce qu’on n’accueille pas le tout venant j’en suis consciente. Parce que nous sommes dans du one to one, une femme/une sage femme.

J’admire vraiment ma collègue qui nous a accueillis et qui gérait en même temps 3 femmes j’en suis incapable !!!

Ici l’accueil s’est très bien passé parce que oui après 32h à la Bulle nous avons transférer vers leur hôpital de référence. Tranquillement et en sécurité parce qu’il n’y avait aucune urgence ni pour la femme ni pour le bébé qu’il y avait juste besoin d’un coup de pouce de la médecine moderne. Tout le monde allait bien.

Sur place même si l’accueil s’est bien passé la pression a été rapidement mise sur la femme et son bébé on a très vite parlé de césarienne. La sage-femme sur place s’est placée en gardienne de notre bulle en alliée et ensemble on a évité la césarienne à cette femme et à ce bébé. Mais au prix d’une pression incroyable. Je suis sortie après cette naissance plus vidée de ces derniers heures passées à l’hôpital que le reste. En pleurs en sortant de la salle de naissance.

Ce qui est drôle c’est que tout se temps je portais le t-shirt que l’UPSFB, notre association professionnelle, a édité pour la manifestation du 13 septembre dernier : « Les sages-femmes en ont ras le col ! »

Ah bah voila qui clôture bien tout ça

Melyssa Chambard

Sage-femme



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