Léa, sage-femme à l'hôpital : "Courir... encore et toujours courir !"

Léa, sage-femme à l'hôpital:

Depuis des mois, les professionnels de la santé expriment leur profond mal-être. Derrière cette vague de contestation se cachent des hommes et des femmes qui travaillent dans des conditions déplorables, qui sacrifient leur santé mentale et physique pour nous soigner. Le Guide Social a donné la parole à ces travailleurs. Aujourd’hui, c’est au tour de Léa. Sage-femme dans un hôpital public, la jeune femme vit son métier dans ses tripes. Une véritable vocation… Mais, l’amour profond de son métier ne l’a pas rendue aveugle pour autant. Moyens insuffisants, sous-effectif étourdissant et surcharge alarmante de travail : elle dénonce la face sombre de sa profession.

Le métier de sage-femme est souvent présenté comme le plus beau métier du monde. Témoins privilégiés de la naissance, les femmes qui embrassent cette carrière vivent des instants intenses, uniques et émouvants. Mais, il faut aussi avoir les reins solides pour exercer cette profession au quotidien. Outre les difficultés inhérentes à leurs missions, ces professionnelles doivent également composer avec des conditions de travail pénibles, qui les emmènent trop souvent bien loin de leurs idéaux et de leurs exigences de qualité et d’encadrement. Ce constat, Léa, sage-femme au sein d’un hôpital public, l’expérimente jour après jour.

En se lançant dans les études de sage-femme, Léa était pétrie de bonnes intentions. Mais ses idéaux ont été mis à rudes épreuves. Confrontée à une réalité de terrain violente, abrupte, elle a rapidement compris que son quotidien ne serait pas rose, qu’il allait falloir composer avec une charge de travail incommensurable, avec un ballet incessant de chambre en chambre et avec toujours ce satané temps qui file à vive allure et qui l’empêche trop souvent de rester au contact des femmes. Pour éviter les catastrophes, elle a vite intégré qu’elle devait parer au plus pressé, colmater les brèches. Équilibriste sur un fil infime.

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« Parfois, je n’ai pas le temps de respecter les patientes »

« En salle d’accouchement, il m’arrive de devoir gérer plusieurs femmes en même temps. Dans ce cas, je peux passer sans interruption d’une salle à l’autre », pointe celle qui a à son actif près de cinq années d’expérience. « Parfois, de manière exceptionnelle, je n’ai qu’une patiente. Dans ce cas-là, je suis hyper heureuse ! C’est tellement beau la naissance quand on a eu le temps d’installer une relation de confiance, quand on a pris le temps du contact humain et que l’on a réussi à respecter au mieux le projet des femmes pour leur accouchement. Malheureusement, trop souvent, nous ne sommes pas disponibles pour les aider à gérer la douleur. Et ça, c’est insupportable. J’ai le sentiment de les abandonner dans leur chambre. Parfois, il y a des femmes qui ont absolument besoin que je reste près d’elles et je ne peux pas. "Je reviendrai dès que possible !" Parfois, c’est une heure ou deux après… » Elle rajoute : « Les femmes ont besoin d’être accompagnées et en confiance pour se mettre en bonnes conditions et pour secréter les bonnes hormones de l’accouchement. C’est injuste que certaines femmes aient la chance d’arriver dans le calme et que l’on ait le temps de les écouter et de les encourager comme il se doit et que d’autres tombent le jour où c’est la course… Pas de chance madame ! »

Léa passe bien souvent son service à courir. Courir encore et toujours. « Dans l’urgence, quand nous ne sommes pas assez nombreuses, on ne va qu’à l’essentiel, au minimum. Et le minimum, c’est la sécurité physique, aux dépens du temps pour expliquer, pour rassurer, pour encourager », témoigne-t-elle, avant de pointer : « Sur une nuit, on peut avoir trois césariennes, deux hémorragies, trois ventouses. Il y a aussi les décélérations cardiaques fœtales, des réanimations de bébé. Face à ces situations, quand on est fatiguée, quand on n’a pas eu le temps de manger ni de boire, ni de faire pipi et ce depuis déjà plusieurs heures, on réagit moins vite, c’est évident. Et puis, quand on est toutes déjà occupées, et que l’on est une seule sage-femme à devoir gérer l’urgence avec le gynécologue qui n’a pas dormi depuis les 24 dernières heures de garde, on est beaucoup plus lent que quand on est deux ou trois. Or, le temps ici, c’est la vie… Bref, ça m’arrive de ne pas avoir le temps de respecter les patientes et je ne me sens pas respectée par les gens qui décident des budgets pour la santé. Ils nous obligent à travailler dans des conditions qui peuvent être inhumaines, dangereuses et irrespectueuses des femmes. »

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Un sous-effectif criant

Travailler dans le secteur hospitalier comporte son lot de freins, de difficultés voire même de violences. Gérer les grossesses à risque, le travail de weekend et de nuit, les accouchements difficiles : Léa s’était préparée à ces éléments inhérents à la profession. Par contre, elle n’avait absolument pas mesuré les conditions actuelles de secteur hospitalier, ça, non… « Il y bien-sûr des moments de répit, des moments où c’est plus calme. Mais, la charge de travail est beaucoup trop souvent intense. » Pour elle, ces conditions entraînent immanquablement des maltraitances, des manquements au niveau de la sécurité physique : « J’ai peur parfois pour mon métier au niveau médico-légal. Je ne me sens pas toujours en sécurité. Parfois, tout tombe en même temps ! On a une hémorragie à gérer et en même temps on doit effectuer une césarienne en urgence, poser une ventouse et réaliser une péridurale. » Un rythme aussi effréné qu’inhumain.

Pour la professionnelle, la charge de travail s’est considérablement intensifiée depuis que le gouvernement a décidé de réduire le temps d’hospitalisation des jeunes mères. « Par exemple, dans le service de maternité où je travaille, à cause de la charge administrative et du manque de sages-femmes prévu par l’effectif légal, quand le service est bien rempli, nous n’avons plus le temps d’aider correctement les femmes à faire les premières mises au sein », décrit-elle. « Résultat, le lendemain, on sait que ça va être encore plus difficile car les bébés auront perdu du poids et auront plus de jaunisses. C’est très difficile, pour aller remplir une pile de dossiers administratifs, de devoir lâcher la main d’une femme et d’écourter la discussion avec elle quand elle a besoin d’exprimer son ressenti. C’est difficile de pleurer pour assumer le reste de la charge de travail qui est devenue extrême. »

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Des professionnelles à bout de souffle

Après quelques années seulement d’expérience, la jeune femme commence déjà à ressentir les effets d’un épuisement aussi mental que physique. « Les sages-femmes sont de plus en plus nombreuses à jeter l’éponge », déplore-t-elle. « J’ai des copines qui ont commencé en même temps que moi et qui ont déjà dit stop. Il y a aussi un élément très marquant : dans mon service, sauf celles qui sont en CDD, on est quasiment toutes à temps réduit, à temps partiel. Pourquoi ? Car c’est trop difficile de faire un plein temps. Il faut vraiment avoir les épaules très solides. Mon équipe accueille très peu d’anciennes, j’assiste de plus en plus à des reconversions, des burn-out et des démissions. En gros, soit tu survis, soit tu déguerpis ! »

Mais comment changer la donne ? Quelles sont les priorités pour améliorer le quotidien des sages-femmes en milieu hospitalier ? «  Il faut plus de personnel », répond Léa. « Obtenir un meilleur salaire n’est pas ma priorité. Et pourtant, Dieu sait qu’on est mal payé par rapport aux risques médicaux qu’on prend et aussi en termes d’impact sur notre santé, sur notre vie privée ou bien encore sur notre sommeil. Nous ne sommes pas assez reconnues financièrement, ça c’est évident. Mais, ce n’est même pas cela ma première demande. Moi, tout ce que je veux, c’est avoir la possibilité de bien soigner et de prendre le temps pour accompagner chaque mère, chaque père et chaque bébé avec respect ! Pour cela, il faut du temps et donc plus de bras. Il faut une sage-femme par femme qui accouche, et une augmentation drastique du nombre de sages-femmes prévu dans les effectifs journaliers dans les différents services d’obstétrique. »

Elle conclut : « Je veux être fière de mon travail. Je ne veux pas voir une femme pleurer ou bien rire et ne pas avoir le temps de m’asseoir tranquillement près d’elle pour l’écouter… Impossible ! Je veux faire de la qualité et pas seulement du chiffre. »

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E.V.



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